Le premier enseignement du livre tient en un récit de fiction uchronique par lequel l’historien ouvre le livre. Que se serait-il passé si Otto Meissner, l’éminence grise du président Paul von Hindenburg, avait été grippé et n’avait pas mené avec sa poigne habituelle les négociations entre les partenaires de la future coalition droite-extrême droite et les avait laissés s’écharper ? Chapoutot, comme dans Les Irresponsables, use de l’histoire contre-factuelle pour rappeler que l’accession d’Adolf Hitler à la chancellerie n’était pas irrésistible et que dès novembre 1932 le parti nazi avait cessé de grimper dans les suffrages. Le plus dur était passé pour la droite allemande mais Hindenburg a satisfait aux exigences des nazis par facilité autant que par intérêt personnel, pour qu’ils cessent de l’attaquer personnellement sur une affaire peu glorieuse.
La suite est connue et après ce premier chapitre à l’écriture romanesque l’historien déplie les quelques semaines lors desquelles le NSDAP a réussi à imposer son pouvoir. Sa position était pourtant considérée comme fragile par les personnes qui lui permettaient d’accéder au titre de chancelier longtemps convoité. Les ministres nazis étaient minoritaires mais les maroquins bien choisis. Franz von Papen était vice-chancelier et pensait utiliser Hitler comme une marionnette mais en s’assurant un contact direct avec le président et en refusant de faire du conseil des ministres un lieu de concertation, le leader nazi court-circuita bien vite Papen qui n’avait pas pris la précaution de se faire attribuer un véritable ministère. L’équivalent du ministère de l’intérieur de l’État de Prusse, en revanche, avait été attribué au nazi Hermann Goering ; c’est à ce niveau-là que se dirigent police et renseignement et la Prusse constitue alors plus de la moitié du pays.
Le lendemain du 30 janvier, le parlement (Reichstag) est dissout et de nouvelles élections sont convoquées pour le 5 mars. Hitler fait nommer par Hindenburg un ministre de l’intérieur nazi et signer des décrets liberticides, tout en réduisant ses partenaires du gouvernement à des fantoches. Pendant la campagne, le bâtiment du Reichstag est incendié et cela tombe à point (2) pour réprimer les « marxistes », communistes et sociaux-démocrates, et interdire le parti communiste. Les troupes nazies exercent la terreur dans la rue pendant que Joseph Goebbels a mis en route une machine de propagande exceptionnelle. 50 000 SA et SS sont intégrés aux polices des États, le camp de concentration de Dachau est ouvert. Le 23 mars, ce qu’il reste de parlementaires de gauche vote contre une loi qui permet à Hitler de gouverner par décret mais elle est adoptée avec les voix des parlementaires de droite et du centre, intimidés par un comité d’accueil constitué de nazis en uniforme et sans égards pour eux. En moins de huit semaines, le régime parlementaire est tombé et tous les pouvoirs ou presque sont dans les mains des nazis. Il a fallu moins de temps au chancelier Hitler pour mettre le pays à sa botte qu’il n’en a fallu à Emmanuel Macron en 2024 pour nommer un premier ministre.
Les semaines qui suivent consolident le pouvoir nazi : dissolution des syndicats et du parti social-démocrate, exclusion des juifs de la fonction publique, création de la Gestapo et d’une police nationale, autodafé de livres et enfin le 14 juillet établissement du monopartisme. Chapoutot embrasse toute la période qui va du 30 janvier au 14 juillet 1933, précisant les rôles de chacun, les adjuvants, les opposants et les attentistes. C’est moins les nazis qu’il juge (ce qu’il essaie de faire honnêtement, leur accordant parfois quelques talents) que le milieu qui leur a permis de se développer.
Les adjuvants, ce sont d’abord Hindenburg et ses proches. Le président signe les décrets que lui présente Hitler et bénéficie personnellement de nouvelles largesses, lui qui avait déjà profité économiquement de sa position politique. Ce sont aussi les partis de droite, des Papen et autres réduits à faire de la figuration après le 30 janvier mais qui ont préparé le travail des nazis, en prenant l’habitude de tordre la constitution mais aussi en rédigeant les textes qui seront adoptés en 1933. Chapoutot les nomme palefreniers, metteurs en selle en allemand, ces élites politiques qui ont rendu pensable et réalisable le glissement vers la dictature. Il ne faudrait pas négliger le rôle des capitalistes allemands, séduits dès 1932 par un parti nazi très complaisant envers le capital mais servant en même temps au populo un discours vaguement socialiste. De grosses entreprises renflouent les caisses du NSDAP pour lui permettre de faire campagne en février 1933.
Parmi les opposants, l’auteur ne sauve pas beaucoup de monde et le reproche lui a été fait d’accorder une trop belle place aux militant·es communistes. Les chiffres le montrent, le KPD est l’institution qui a payé le plus lourd tribut au printemps 1933, en militant·es assassiné·es, exécuté·es ou détenu·es. Les socialistes aussi se sont soulevé·es sur le terrain contre la loi des nazis mais la direction du parti reste attentiste, hostile aux communistes (qui le leur rendent souvent) et espérant que leur inaction évite une guerre civile et calme la haine que les nazis leur portent. Syndicalistes, juifs de droite, nombreux sont ceux qui courbent l’échine en attendant que la tempête passe, ou pour certains imaginent bénéficier d’un ralliement de la 25e heure, avant de comprendre, mais un peu tard, qu’ils ont toujours été dans le viseur (3). L’auteur traite également de l’armée et de l’Église catholique, dont l’opposition était à craindre. Après tout, les nazis sont des barges en uniforme d’opérette (celui des SS bien coupé par Hugo Boss) et leurs discours ne sont pas dans la droite ligne du Christ… Mais l’armée et l’Église ne sont pas des blocs monolithiques. Les dirigeants de l’armée et les électeurs catholiques étaient assez hostiles aux nazis mais les jeunes officiers ambitieux et les élites catholiques ont été conquises.
Quid du grand public et de l’idée commune que Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes ? Suite aux élections de novembre 1932, le NSDAP est le plus gros parti du pays avec 33 % des voix mais la gauche, SPD et KPD certes désunis, a fait 37 %. Le centre est tombé à 12 % et avec un parti d’extrême droite conventionnel il totalise 20 % environ, petit score mais place de pivot qui lui permet d’avoir une majorité de ministres au gouvernement… avec le succès qu’on sait. Avec un tiers des voix, 196 sièges sur 584, le NSDAP n’a pas plus emporté les élections en 1932 que le RN français en 2024. Le 5 mars, dans les conditions qu’on a vues (violence politique et répression, interdiction du KPD, propagande incessante pour les nazis), le parti nazi atteint péniblement les 43 %. La gauche a réussi à se maintenir à 30 %, malgré les attaques. Leur score est élevé mais ce n’est pas un plébiscite pour les nazis, loin de là. Chapoutot note encore que le boycott des commerces juifs le 1er avril a fait flop. Pour lui, le peuple allemand a subi l’effondrement des institutions, il ne l’a pas provoqué.
Le terme utilisé par les nazis pour décrire le processus est celui de Gleichschaltung, souvent traduit par « mise au pas ». Chapoutot récuse cette traduction, c’est un néologisme qui peut être entendu comme « réduction à l’identique », « mise en série », « réinitialisation ». Et de fait, alors que les institutions s’effondrent, le nazisme s’insinue dans le corps social. Les médecins et les dentistes apprécient les métaphores biologiques du régime et mêmes les associations de jardiniers sont séduites, l’une d’elles mettant à sa tête un « Führer des jardins » dont l’historien s’amuse. Intérêt particulier, conformisme peuvent expliquer le revirement d’une part de la population mais l’auteur consacre un dernier chapitre à décrire la variété des actes de résistance, de la « réticence » (James Scott) à la « Widerstand » organisée. Il donne pour preuve l’humour déployé par les Allemand·es pour moquer les nazis et aligne les blagues de l’époque, pas franchement drôles mais on se plaît à imaginer les gens se les dire et faire l’expérience d’un carré de liberté.
Comme dans Les Irresponsables, on sent l’historien très en colère contre tous ceux qui font advenir le fascisme dans l’Europe des années 2020. Il est souvent drôle, très incisif, toujours fin. Sa langue est châtiée et son lexique très riche, disais-je à propos du livre précédent, comme pour rappeler aux dirigeants leur médiocrité et la finesse du vernis de leur éducation élitiste. Au-delà de cette colère renouvelée contre les barrages qui se transforment en marchepieds, l’extrême centre qui fait alliance de fait avec le RN, l’Assemblée nationale qui rend hommage à « Je-suis-Charlie-Kirk » alors que son organisation fasciste a contraint un historien états-unien à l’exil, il a des mots très durs contre ceux qui lui ont refusé d’écrire un livre sur le fascisme pour aujourd’hui, souhaitant ne pas entendre cette histoire et ne ferrailler sur le sujet qu’avec des encore plus incultes qu’eux (4).
L’histoire, selon lui, sert à penser le monde dans lequel nous vivons. On ne l’enseigne pas dès la primaire pour se raconter des histoires mais pour tirer les leçons du passé. Son travail d’historien est donc par définition engagé. Et il l’est d’autant plus que le fascisme revient, sous d’autres formes. Timothy Snyder et Robert Paxton, deux spécialistes anglophones du fascisme, ont admis le parallélisme entre les années 1930 et aujourd’hui, le second attendant l’insurrection du Capitole avant de s’exprimer dans ces termes. Johann Chapoutot est mû par la même urgence et on imagine que ses deux livres ont pour but de nous aider à comprendre pour mieux le combattre le fascisme et ce qui lui permet de s’imposer. Mais ils ne sont pas que ça et La Bascule est aussi un grand livre d’histoire politique et culturelle de l’Allemagne, du XVe siècle à aujourd’hui.
(1) Dans Blockers: Rebels in the Deep State (Allen Lane, 2026), l’écrivain Michael Lewis raconte les efforts de fonctionnaires états-unien·nes dans cette situation pour ne pas laisser sombrer le navire administratif et être à la hauteur des responsabilités qui lui avaient été confiées.
(2) Les historien·nes hésitent pour attribuer cet incendie aux nazis ou à un individu isolé dont l’acte a immédiatement été mis sur le compte du parti communiste et exploité par les nazis. Chapoutot ne précise pas ce point mais selon lui une partie de l’opinion pense à l’époque que les nazis sont à l’initiative de cet incendie.
(3) Un chapitre entier est consacré aux Allemands juifs et à leur positionnement devant le pouvoir nazi. Chapoutot rappelle qu’en 1933 il était inconcevable que l’Allemagne ne fût pas le refuge contre les persécutions que les communautés juives avaient toujours connu. Les nazis prononçaient (en public) peu de propos antisémites et le parti avait un électorat juif, convaincu que son assimilation le mettrait à l’abri, s’imaginant que seuls les juifs récemment immigrés de l’Est pouvaient faire l’objet d’une quelconque hostilité (dont la leur). Les dispositions antisémites ont été une surprise pour beaucoup dans les semaines qui suivirent le 5 mars et il était difficile d’imaginer jusqu’où les nazis iraient. La relation entre sionistes et nazis est aussi décrite, échange de bons procédés puis méfiance réciproque.
(4) Entre les « interlocuteurs » à qui il faut tout expliquer « depuis Néandertal » et les spécialistes de tout qui ont leur rond de serviette dans les médias, l’historien a des mots très durs sur le paysage médiatique mais ne cite aucun nom pour dénoncer la réception indigente de son travail.
Johann Chapoutot, La Bascule. Allemagne, 1933, Gallimard, 2026, 402 pages, 23,80 €
Elsa Deck Marsault, La Violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime, La Fabrique, 2026, 160 pages, 14 €
Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État (2025), Points, 2026, 192 pages, 7,90 €
Romaric Godin, Le Problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, 320 pages, 22 €
Autour de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Points, 2026, 392 pages, 12,90 €
Rob Grams, Bourgeois Gaze. La Domination de classe au cinéma, Les Liens qui libèrent, 2026, 183 pages, 15 €
Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution, Nada, 2026, 192 pages, 12 €
Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Points, 2026, 244 pages, 10,20 €
Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au comptoir. L’Industrie de l'alcool contre la santé, Raisons d'agir, 2025, 170 pages, 14 €
Matthieu Adam, Contre la ville durable. Une écologie sans transition, Grevis, 2025, 140 pages, 13 €
