Pour certains, il y a incompatibilité entre démocratie et écologie. Des critiques anti-démocratiques pointent du doigt le régime d’illimitation des désirs de la démocratie. La démocratisation de nos sociétés depuis la fin du XVIIIe siècle est parallèle à un développement économique qui a satisfait des besoins et maintenant satisfait des désirs moins justifiés, à un coût écologique désormais insupportable. C’est le propos par exemple de Bertrand Méheust, dont l’ouvrage La Politique de l'oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde (La Découverte, 2009) avait été beaucoup lu dans les cercles décroissants à l’époque. Il est entendu que la démocratie, une action politique fondée sur la voix du peuple, se contente de servir ces désirs.
Y a-t-il un manque de prise de conscience des questions écologiques dans la population ? On le sait peu mais l’opinion globale est très encourageante en matière d’écologie. En 2021-2022, l’enquête Global Climate Change Survey a été menée dans 125 pays qui couvrent 92 % de la population et 96 % des émissions par pays. Elle a montré que 69 % de la population serait prête à donner 1 % de ses revenus pour lutter contre le changement climatique et que 89 % demandaient des politiques publiques plus ambitieuses. Dans certains pays autoritaires comme ceux du golfe Persique cette question n’a pas pu être posée mais plus de 80 % des personnes y accepteraient de contribuer financièrement.
Un frein majeur est l’impression que cette bonne volonté n’est pas partagée. Cette bonne volonté est estimée à 43 % alors qu’elle est de 69 %. On peut aussi faire l’hypothèse que les élus qui mettent en œuvre des politiques écologiques ont la même stratégie de ne pas bouger, pensant que le public n’est pas prêt. Il y aurait donc entre élus et électeur·ices une anticipation pessimiste qui produirait du non-agir.
Le politiste Daniel Boy a comparé sur le temps long la connaissance des parlementaires et celle de la population générale (documentée par l’Ademe) : en 2003 les parlementaires sont moins bien informé·es et priorisent plus l’économie mais en 2010 et 2020, bien qu’ils et elles ont rattrapé leur retard en matière de connaissance, leur volonté reste quand même cette priorité de l’économie. À quoi cela tient ? Le manque d’identité entre parlementaires et population fait que les groupes sociaux les plus favorables à l’écologie (femmes, jeunes) sont moins nombreux chez les élu·es. Et surtout il y a chez les élu·es la responsabilité fantasmée ou véritable de prioriser l’économie et d’assurer l’intendance avant de traiter d’autres problèmes plus urgents, les questions de « pain et de beurre ».
Et si l’incapacité des régimes libéraux à prendre en considération les questions écologiques tenait plutôt à un défaut de démocratie ?
Le manque d’identité qui fait qu’au Parlement les groupes sociaux les plus favorables à la défense du milieu naturel sont peu représentés tient à la représentation elle-même, une sélection des personnes jugées les plus capables qui nous prive de la voix des jeunes, des classes populaires, des femmes, des personnalités moins assertives et convaincues de leur importance, etc. La bourgeoisie est surreprésentée, donc des personnes moins touchées par les crises écologiques (pollution de l’air, vulnérabilité à la chaleur touchent démesurément les classes populaires).
De plus l’élection ne se joue pas sur les questions écologiques. C’est un programme foisonnant qui est proposé au public et vont en surnager quelques éléments qui tiennent pour beaucoup à l’économie et un peu aux questions identitaires. À quoi pensent les électeurs et électrices au moment de voter ?
Ensuite le mandat n’est pas impératif, il laisse toute latitude et dans le cas français depuis dix ans on en a un exemple parfait si on se souvient de la posture « de droite et en même temps de gauche » de Macron, premier président « féministe » qui après quelques promesses s’inquiète lors du surgissement de MeToo en 2017 non de l’impunité des violences sexuelles (estimée à 98 ou 99 %) mais de dénonciations mensongères (estimées à 2 %), qui promet de mener des politiques dûment évaluées ou que ses ministres mis en examen démissionneront.
Ajoutons à ça le manque de prise en compte des citoyen·nes par les corps intermédiaires et les mouvements sociaux, la déconnexion entre électorat et pouvoir n’est plus un fossé mais un gouffre.
Quelles pistes pour sortir de cette situation ?
Très concrètement, les tentatives de démocratie technique et scientifique ont montré que la population faisait bonne figure dans la concertation sur les questions écologiques et même pouvait adopter des positionnements qui sont ceux des partis écolos et de la gauche altermondialiste. Autour de 2000 deux conférences de citoyens, sur le climat et les OGM, produisent à peu de choses près le programme d’Attac, la seule réserve portant sur la baisse de la vitesse automobile, qui est refusée. La qualité des débats et les conclusions de la convention citoyenne sur le climat ont permis de bien documenter la montée en compétences et la prise en compte du bien commun par les participant·es à la concertation (voir la politiste Hélène Landemore dans cet épisode du podcast Chaleur humaine).
Au-delà des questions écologiques (aménagement, énergie) et des choix techno-scientifiques, ou éthiques, qui jusqu’ici ont seules fait l’objet de concertations, il serait imaginable d’étendre ces procédures démocratiques à l’économie, par exemple une conférence citoyenne sur les retraites.
Car il est difficile de parler d’écologie et de démocratie sans interroger la prise démocratique sur l’économie. Le régime libéral pense une déconnexion, un désencastrement entre économie et démocratie. Le surinvestissement de l’économie et le sous-investissement politique est une évidence libérale : Benjamin Constant pense pour ces raisons la démocratie comme délégation qui libère du temps pour l’activité économique : « Chaque individu occupé de ses spéculations, de ses entreprises, des jouissances qu’il obtient ou qu’il espère, ne veut en être détourné que momentanément et le moins qu’il est possible. » (Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », 1819)
Du côté des acteurs économiques, les procédures démocratiques sont devenues illégitimes. Jean-Baptiste Fressoz raconte ce moment de transition entre Ancien Régime et révolution industrielle dans L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique (2012, Points Seuil, 2019). L’Ancien Régime posait une forte contrainte aux installations productives pour des raisons essentiellement sanitaires. Mais avec la révolution industrielle et la révolution libérale, « les exigences du capital ne tolèrent plus les incertitudes de la police ». Il y a une conjonction entre régime politique et contexte technique qui augmente les enjeux (installations plus complexes, plus grosses, mieux capitalisées). En 1810, un décret soumet les installations industrielles à des procédures d’installation rigoureuses mais, dit Fressoz, c’est pour évacuer le risque d’une interdiction a posteriori, en raison de nuisances avérées, qui n’est plus acceptable pour les investisseurs. Le contrôle social et démocratique sur ces installations est fortement réduit, il y a une autonomisation de la production industrielle, de la technique et du capital. L’activité économique prime sur la préservation du milieu naturel, la santé des personnes et d’autres activités moins lucratives. Le capitalisme a changé de vitesse et c’est encore le régime sous lequel nous vivons aujourd’hui : la taille des voitures et la production agricole sont abandonnées au marché, il n’est plus légitime d’avoir à ce sujet une parole politique. Les critiques sont invitées à se convertir en actes de consommation, d’où le slogan de Biocoop : « Manger est un acte politique et je vote trois fois par jour. » Un vote pourtant censitaire alors que les aspirations au bien manger sont fortes, y compris dans les classes populaires, et frustrées par les contraintes économiques. C’est cette organisation sociale qu’il nous appartient aujourd’hui de repenser.
Conclusion
Pour s’attaquer à la crise écologique, il s’agit donc de remettre l’économie à sa place, de décider ensemble ce qu’on produit, comment, avec quelles conséquences écologiques et sanitaires, et choisir si le jeu en vaut la peine, comme proposait André Gorz. Aujourd’hui cette parole est reprise et approfondie par Jérôme Baschet, un autre penseur un peu en marge de l’écologie politique. Baschet est historien médiéviste et compagnon de route de l’insurrection zapatiste, il a dirigé avec Laurent Jeanpierre Mondes postcapitalistes (La Découverte, 2026) dont on trouvera un avant-goût dans ce podcast. Il fait ce constat : « Le capitalisme se caractérise par l’émergence de l’économie comme sphère autonome, séparée et qui devient dominante alors qu’auparavant les activités productives étaient imbriquées dans le tissu des relations sociales. » Est-il imaginable de préserver en même temps les conditions de la vie sur Terre et le capitalisme ? Impossible, selon le journaliste économique Romaric Godin (Le Problème à trois corps du capitalisme, La Découverte, 2026) car crises économique, écologique et humaine sont interconnectées et ne s’attaquer qu’à la crise écologique aggraverait les deux autres.
Il s’agit donc d’organiser un après le capitalisme dans une perspective démocratique. Pour cela, Baschet propose de « réencastrer les activités productives dans le tissu de l’organisation collective, de sorte que le principe qui régit l’activité productive, (ce soit) l’auto-détermination collective des choix de vie. Les collectifs humains doivent décider par eux-mêmes de ce qu’il est pour eux pertinent de produire, de décider de quelle manière ils entendent vivre et quels sont les choix productifs nécessaires pour assurer ces choix de vie ». Alors que « dans le capitalisme, la séparation entre production et consommation entretient la magie de la marchandise et la consommation effrénée », faire entrer en démocratie les choix de production « tendrait à limiter au maximum la production parce que tout collectif humain se rendrait compte que chaque choix productif a des conséquences écologiques qui peuvent être graves et est une atteinte au temps de vivre ».
Cela peut paraître illusoire d’imaginer un triomphe de la démocratie alors que le libéralisme est menacé par des monstres pires encore mais on ne fait pas rêver avec un statu quo et l’urgence écologique nous impose cette remise en cause du capitalisme.
Elsa Deck Marsault, La Violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime, La Fabrique, 2026, 160 pages, 14 €
Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État (2025), Points, 2026, 192 pages, 7,90 €
Romaric Godin, Le Problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, 320 pages, 22 €
Autour de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Points, 2026, 392 pages, 12,90 €
Rob Grams, Bourgeois Gaze. La Domination de classe au cinéma, Les Liens qui libèrent, 2026, 183 pages, 15 €
Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution, Nada, 2026, 192 pages, 12 €
Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Points, 2026, 244 pages, 10,20 €
Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au comptoir. L’Industrie de l'alcool contre la santé, Raisons d'agir, 2025, 170 pages, 14 €
Matthieu Adam, Contre la ville durable. Une écologie sans transition, Grevis, 2025, 140 pages, 13 €
