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mardi, 30 novembre, 2021

Covid : la liberté des un·es aux dépens de celle des autres

Vaccin, j’oublie tout

Allez les enfants, les vacances sont finies, les mesures sanitaires sont de retour. Après avoir offert quelques mois de répit aux personnes vaccinées, papa Macron cogite pour gérer le seul chiffre qui lui importe, celui des admissions hospitalières qui doivent rester à la limite de capacités bien écornées, et par la politique d’austérité, et par la crise sanitaire. Tout en respectant au mieux les besoins de l’économie, c’est à dire des classes qui en tirent le plus grand profit.

Pendant tout l’automne, les salarié·es n’ont pas eu la possibilité de choisir de télétravailler et ont dû s’entasser dans le métro ou contribuer à des embouteillages qu’on n’avait plus vus depuis longtemps. Les lieux recevant du public n’ont plus eu d’obligation de port du masque en intérieur, sauf à l’initiative des organisateurs ou des préfets. C’était la fête. À un détail près : nous en avons tenu à l’écart les personnes non-vaccinées ou qui ne se soumettaient pas au pass sanitaire. Pendant qu’elles étaient de facto confinées, nous avons enfin joui. Pendant ce temps, je fermais ma gueule, un peu parce que j’en ai marre de faire les Cassandre qui sait comment ça va finir (dans un futur proche, pas plus), un peu parce que la seule réponse accordée aux questions que je pose à la sphère écolo radicale à ce sujet, c’est du bullying (j’en reparlerai).

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dimanche, 7 novembre, 2021

« On vote avec son portefeuille »

Voilà une expression que j’entends beaucoup quand il est question d’agriculture et d’alimentation : « On vote avec son portefeuille. » Manière de dire que même si des choix politiques concernant l’agriculture nous échappent, on a toujours un second tour au moment d’aller faire ses courses, pour réparer les dégâts d’une alimentation qui constitue environ un quart de notre empreinte carbone et d’innombrables atteintes au milieu. Sans compter les transports de marchandises alimentaires, leur stockage et leur transformation, l’agriculture est fortement émettrice de gaz à effet de serre, quand bien même les recherches agronomiques et les pratiques paysannes sauraient refermer les cycles du carbone en produisant autrement. Elle n’émet pas seulement le fameux méthane des ruminants mais aussi les gaz produits par les engrais azotés, de la fabrication à base d’hydrocarbures à l’épandage dans les champs (1), entre autres (au niveau mondial, il faut également prendre en compte la déforestation ou changement d’affectation des sols). Elle est en outre consommatrice nette d’énergie alors qu’elle est plutôt supposée en produire, magie de la photosynthèse : aux USA il faut déjà 7 calories d’énergies fossiles pour produire une (1) calorie d’aliment. Et ne mentionnons pas les atteintes à la santé humaine et à la faune sauvage. Mais tout va bien, vous pouvez éviter tout ça avec votre petit caddie !

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samedi, 23 octobre, 2021

Lumières obscurantistes ?

Connaissez-vous l’agneau de Scythie ? C’est une plante assez semblable à première vue au coton, en forme d’agneau, mais sa fleur s’avère d’une structure et d’un goût proches de la chair de l’écrevisse. Cette plante extraordinaire, rare mais attestée au nord de la mer Noire, est décrite par nombre d’auteurs classiques qui se citent les uns les autres sans l’avoir jamais vue car elle n’existe pas. L’entrée « Agnus Scythus », qui se trouve dès la lettre A dans l’Encyclopédie de Diderot (l’auteur de l’article) et d’Alembert, est parfois considérée comme un modeste manifeste des Lumières, léger et ironique, une invitation à l’esprit critique et à l’irrévérence.

À entendre la droite rance de ce début de XXIe siècle, d’Anne Hidalgo à Zemmour, les Lumières sont au contraire un véritable mythe national, monolithique et très révérencieux. Qui a tort ? Qui a raison ? Autrice d’un mémoire de deuxième cycle universitaire consacré à Denis Diderot, j’ai une connaissance des Lumières non seulement très biaisée par mon travail sur cet auteur mais aussi légèrement embrumée par le temps qui a passé depuis lors. Elle est néanmoins plus sûre que celle, simpliste, de tristes sires ignorants s’abritant derrière ce mythe et d’autres pour justifier leur haine de l’autre et leur autoritarisme, désormais leur seule manière d’envisager la vie sociale.

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dimanche, 19 septembre, 2021

Nouvelles Lumières radicales

nouvelles-lumieres-radicales.jpg, sept. 2021Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, traduction Anne Bardez, La Lenteur, 2020, 90 pages, 10 €

Comme je l’exprimais dans le billet d’à côté, les Lumières sont mises à rude épreuve dans cette France qui se repaît d’autoritarisme et de haine. Aussi l’ouvrage de Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, fait-il office de bouée de sauvetage en ces temps inquiétants. L'autrice commence par appeler « projet de modernisation » l’industrialisme, le capitalisme, le colonialisme et le réductionnisme qui constituent des éléments majeurs de notre culture européenne :

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dimanche, 15 août, 2021

La Croissance verte contre la nature

9782348067990.jpg, août 2021Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande, La Découverte, 2021, 352 pages, 22 €

La Croissance verte contre la nature est certainement le plus grand livre d’écologie de l’année. L’économiste Hélène Tordjman s’y attaque aux évolutions de la technologique et du capitalisme et à leur nouvelle prise en compte des questions environnementales. Entamé il y a moins de vingt ans, ce virage « vert » n’entend pas sortir de l’ornière productiviste mais ses innovations sont désormais accompagnées de justifications écologiques. Tordjman documente donc plusieurs dossiers pour tenter d’en comprendre les racines idéologiques et les logiques économiques.

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mardi, 20 juillet, 2021

De l’obligation vaccinale en désert médical

Depuis que la ligne de train a été fermée, le car met presque deux heures pour aller à Châteauroux, à soixante kilomètres de là en traversant le Berry du sud, les terres de George Sand. La petite Fadette, la mare au diable font signe au passage, pas plus subtilement que le panneau marron qui évoque la dame de Nohant entre les foins pas encore rentrés et les champs de céréales. Mon amie Isabelle, qui vit au croisement du Cher, de la Creuse et de l’Allier depuis quatre ans, me dit se sentir mieux physiquement qu’à Lille, où elle et son compagnon ne trouvaient plus à se loger pour cause de précarité économique. En y repensant, je me dis que c’est heureux. Car cette jolie région agricole, où chaque bourg avait son champ de foire et qui est l’objet d’un petit renouveau de l’agriculture paysanne, est aussi ce qu’on appelle un désert médical. La petite ville où habite mon amie, avec ses deux boulangeries et son petit musée, est désormais à une heure de voiture du premier médecin disponible. Celles et ceux qui exercent aux alentours, jeunes ou vieux, sont débordé·es et ne prennent plus de nouveaux patient·es. La « maison médicale » ? Construite dans le cadre d’un programme étatique appelé « revitalisation du centre-bourg », elle est sous-occupée, il n’y a que deux infirmières surmenées qui ne sont pas en mesure d’établir des diagnostics et de prescrire un médicament (1), même pour un rhume. Le dernier médecin, une Roumaine qui a repris une patientèle à grands frais pour elle et une belle commission pour l’intermédiaire qui était allée la chercher en Italie, est partie sans chercher de repreneur, épuisée par la masse de travail et sans doute trop isolée dans cette campagne qui n’est pas la sienne (2). Les ancien·nes consultent encore les rebouteux ou le prêtre exorciste, les « néo » un peu « alterno » font appel à des naturopathes, à leur frais et sans garantie de succès. En cas d’urgence, aucun médecin du coin n’intervient et il ne reste plus qu’à filer aux urgences de l’hôpital.

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vendredi, 16 juillet, 2021

Covid-19, une pandémie si moderne ?

523px-Paul_Fürst,_Der_Doctor_Schnabel_von_Rom_(Holländer_version).png, juil. 2021La pandémie de Covid-19 s’est propagée à une vitesse jamais vue, la vitesse des classes les plus mobiles, au mode de vie le plus globalisé, de nos sociétés. Son origine est encore incertaine mais, qu’il s’agisse d’une fuite d’un labo P4 ou d’une zoonose (maladie se transmettant de l’animal à l’humain, c’est le cas de 75 % des maladies émergentes contre 60 % des maladies infectieuses classiques) due à la destruction d’écosystèmes, elle a des causes qui tiennent bien à notre modernité industrielle. Voilà qui converge avec la critique d’une partie des critiques de la technique et autres écologistes radicaux et radicales.

Mais outre ces quelques éléments, cette pandémie a des airs plus familiers – que nous pensions ne plus jamais connaître, nous qui vivons dans des sociétés industrielles et très médicalisées. Les maladies infectieuses ont beaucoup reculé au XXe siècle, notamment en raison de la vaccination, et les maladies du mode de vie les ont remplacées : maladies cardio-vasculaires, diabète, cancers sont nos maladies de riches. Et nous voilà de nouveau vulnérables à ces maladies de pauvres.

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mercredi, 5 mai, 2021

La liberté de boire des coups

Il y a cinq ans, suite aux attaques du 13 novembre, certain·es à gauche avaient érigé le fait de sortir et de boire des verres comme l'emblème de notre civilisation. Nous étions attaqué·es dans nos bars et nos restaurants, en tant que civilisation jouisseuse ? Nous allions porter haut et fort les couleurs de la liberté, rouge aux joues et pintes dorées. Et qu'importait que nos assaillant·es eussent été des petites frappes aussi volontiers alcoolisées que nous autres mais récemment converties à un cliché d'islam censé justifier leur haine et leur violence. Qu'importait aussi que cette communion républicaine subversive se fît sous les auspices d'une activité commerciale pas franchement inclusive. Qu'importait enfin que la France eût « éteint les Lumières » en cette sombre année 2015 et qu'il fallût lutter sur tant de fronts, contre le récit du choc des civilisations, contre les lois sécuritaires qui prenaient indifféremment comme cibles des terroristes et des militant·es. Qu'importait, car cette posture du petit-bourgeois satisfait des moments festifs de sa vie était bien la plus confortable.

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dimanche, 11 avril, 2021

Contre le Covid, la démocratie et l’autogestion

Le grand relâchement

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de faire un déplacement dans le cadre de mon travail, dans un joli château à la campagne. Pendant deux jours, c’était comme si le Covid n’existait plus. Nous n’avions pas parlé de respect des règles sanitaires et ce qui allait comme une évidence n’en était une pour personne. J’étais arrivée plus tôt, profitant d’avoir eu le Covid et d’être immunisée pendant au moins quelques semaines pour laisser tomber le masque avec un administrateur assez âgé de l’association pour laquelle je travaille. Nous en avions parlé deux secondes, il m’avait tenue au courant des obligations concernant le port du masque dans son département, je l’avais informé de ma maladie récente et proposé le non-port entre nous deux. Mais quand les autres sont arrivé·es, j’ai remis mon masque dans le hall pile au même moment qu’elles et eux qui entraient enlevaient le leur… Et jamais il n’a été question de décider ensemble du niveau de risque que nous étions prêt·es à prendre, à un moment où le virus circule autant qu’en mars 2020 et sur tout le territoire. Assis·es pendant nos travaux autour d’une grande table, mais pas assez grande pour être à bonne distance les un·es des autres, dans une pièce assez grande et haute (la vie de château) pour absorber nos aérosols mais pas aérée exprès, personne ne portant de masque, nous faisions comme si le virus n’existait pas. Sauf au moment de dresser la table du repas dans une autre pièce… attention, on va disposer les assiettes en quinconces ! Soit : maintenant qu’on a baisé sans capote, on va réduire les risques en évitant de se serrer la main.

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mercredi, 24 mars, 2021

Faut-il faire de l'écologie sans les écologistes ?

Cet hiver le Haut conseil pour le climat, une instance créée en 2018 pour « apporter un éclairage indépendant sur la politique du gouvernement en matière de climat », a livré un rapport sur l'impact écologique du déploiement de la 5G. Ce rapport, commandé par le Sénat, anticipe une augmentation de la consommation d'énergie et des émissions de gaz à effet de serre due à l'utilisation de cette nouvelle technique, pourtant plus efficace que la 4G. L'empreinte carbone du numérique, aujourd'hui autour de 15 millions de tonnes par an en France, est amenée à croître ces prochaines années mais le déploiement de la 5G devrait entraîner vers 2030 un doublement de cette croissance, a minima, si ce n'est un quadruplement. Les raisons en sont le renouvellement du matériel, l'effet-rebond des consommations (soit les nouveaux usages induits par exemple par l'Internet des objets, si j'ai bien compris). Le tout nous entraînant vers une empreinte de 25 millions de tonnes bien incompatible avec les engagements déjà peu ambitieux de la France en matière d'émissions.

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vendredi, 19 mars, 2021

Les Émotions de la Terre

livre_affiche_635.png, mar. 2021Glenn Albrecht, Les Émotions de la Terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les Liens qui libèrent, 2021, 366 pages, 9,90 €

Lors du premier confinement, c'est un fait qui est apparu avec plus d'évidence que jamais : la nature fait du bien, au corps et à l'esprit. Or dans une société industrielle qui détruit son milieu, l'accès à la nature est restreint ou dégradé. Glenn Albrecht a nommé le malaise devant cette dégradation la solastalgie, néologisme ou plutôt mot-valise évoquant la consolation et la nostalgie, soit la douleur d'avoir perdu un milieu qui faisait du bien. Ce philosophe australien est d'ailleurs gourmand de néologismes, les siens et ceux des autres. On connaît la nostalgie (un mot inventé au XVIIe siècle pour décrire le sentiment douloureux pour un pays éloigné et, dans une acception plus récente, une époque révolue) ; l'Anthropocène, la période géologique qui a succédé à l'Holocène et se caractérise par le changement apporté par l'être humain (on y reviendra) à son milieu ; l'écocide (l'équivalent d'un crime de guerre ou crime contre l'humanité mais perpétré contre le milieu). Je dis « milieu » pour éviter cette expression récusée par l'auteur d'« environnement », bien trop anthropocentrique. À ces mots il faut ajouter ses créations propres, entre beaucoup d'autres la météoranxiété, ou angoisse devant un climat devenu imprévisible, la Terraphthora, les forces qui détruisent la Terre alors que la Terranascia est au contraire l'ensemble des forces créatrices.

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Huit semaines de plus en trop

Cela faisait huit semaines maintenant que nous étions suspendu·es à la menace d'un reconfinement. Le bon côté des choses, c'est que nous vivions dans l'angoisse depuis tout ce temps. L'autre bon côté des choses, c'est que nous sommes sur un plateau haut et que 2 000 personnes meurent chaque semaine du Covid (1). Et le pompon, c'est quand après tout ça, cette angoisse pour rien, ces morts évitables (combien sur les 16 000 de cette période ?), on apprend qu'on sera reconfiné·es et qu'on a gagné sur les deux tableaux.

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lundi, 15 mars, 2021

Vivre avec un Covid par temps de dépression

Je suis tombée malade du Covid il y a quelques jours, avec des symptômes assez classiques et plutôt légers. Les premiers symptômes ressemblant à n’importe quelle crève, j’ai dans un premier temps pris des précautions et je ne suis allée me faire tester qu’à l’emblématique disparition de mon odorat. Et, une fois n’est pas coutume puisque d’habitude je suis plutôt un mauvais esprit, j'étais positive, donc confinée et en arrêt maladie.

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samedi, 13 mars, 2021

Un an de santé publique ?

L'an dernier, un 13 mars, les rumeurs d'une action publique très dure pour assurer la santé de tou·tes m'avaient poussée à écrire sur cette notion de santé publique. Sur ce qu'est la santé en régime capitaliste, un secteur marchand dont le premier objectif est de faire du profit. Sur notre refus d'entendre que la santé de tou·tes suppose de prendre soin de chacun·e, y compris des personnes migrantes qui ont été privées d'accès aux soins en France dans les années 1990. Nous avions oublié, en raison notamment de la faible prévalence des maladies infectieuses, que la santé était un bien commun.

Cette année nous avons compris qu'on ne peut pas se protéger, se soigner seul·e. Nous avons compris ce qui nous unit.

Et pourtant, nous continuons sur notre lancée.

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mercredi, 6 janvier, 2021

« Je ne suis pas épidémiologiste »

Cette semaine, trente-cinq personnes sont tirées au sort pour « nourrir le pouvoir exécutif et législatif » dans la conduite de la campagne de vaccination « et d'ajuster les réponses qui doivent être apportées aux Français ». L’annonce, qui a été faite le mois dernier, a suscité beaucoup de sarcasmes : confier à n’importe qui une question aussi technique, mais vous n’y pensez pas ?

J’entends de même des conversations sur la crise sanitaire conclues d’un « je ne suis pas épidémiologiste » supposé arrêter là tout échange de vues. Non, nous ne sommes pas épidémiologistes. Ni virologues d’ailleurs, une spécialité pas moins utile dans la situation actuelle. Nous ne sommes pas mêmes médecins. Certes non.

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samedi, 12 décembre, 2020

Pour vivre heureux, vivons égaux !

Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! Comment l'égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous, Les Liens qui libèrent, 2020, 416 pages, 8,90 €

livre_affiche_612.png, déc. 2020

On se doutait que l'inégalité est préjudiciable aux personnes en bas de la hiérarchie, qu'elle est responsable de maux physiologiques et psychologiques. Les hommes de classe populaire meurent jusqu'à dix ans plus tôt que les cadres et à l'extrême, le dénuement cause jusqu'à des retards de développement chez les enfants mal nutris. Mais ce que nous apprennent Pickett et Wilkinson, c'est que l'inégalité s'attaque au bien-être dans l'ensemble de la société. Les deux Britanniques, déjà auteur·es d'un ouvrage intitulé Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous (Les Petits Matins, 2013), s'attaquent ici plus précisément aux questions de santé mentale à partir de leurs recherches en épidémiologie, soit une approche statistique des questions sanitaires. Leur propos se fonde sur des corrélations entre les inégalités économiques et d'autres faits établis (la proportion de personnes schizophrènes, d'enfants victimes de harcèlement scolaire, les performances en mathématiques) dans une variété de pays, majoritairement européens et anglo-saxons (ainsi que le Japon et Singapour), et quand il s'agit d'indicateurs plus communs le panel est encore élargi à des pays moins bien étudiés. Puisque une corrélation ne prouve rien, elle et il vont chercher dans la psychologie expérimentale, l'économie ou l'anthropologie physique et sociale de quoi étayer leurs hypothèses. Leur ouvrage est dense, leur approche quantitative leur permet de couvrir nombre de sujets, au point de parfois noyer leur lectorat sous les tableaux, mais le résultat est passionnant. Et il constitue un désaveu criant du choix de l'inégalité qui a été fait depuis environ 1980 dans les économies développées.

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dimanche, 25 octobre, 2020

Du libéralisme autoritaire

libéralisme_autoritaire.jpg, oct. 2020Du libéralisme autoritaire, Carl Schmitt et Hermann Heller, présenté par Grégoire Chamayou, La Découverte, « Zones », 2020, 144 pages, 16 €

La collection Zones réédite une polémique qui date de quelques mois avant la concession du pouvoir à Hitler en Allemagne en 1933. Carl Schmitt, juriste conservateur, sur le point de rejoindre les rangs nazis, fait allégeance au pouvoir économique rhénan (il est l'invité d'une « société au long nom » d'entrepreneurs du sud-ouest du pays). Quelques semaines après, Hermann Heller, social-démocrate et juif, lui répond. L'ouvrage est introduit par le directeur de collection, Grégoire Chamayou, auteur de ce livre remarquable qu'est La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire (La Fabrique, 2018). Il s'agit donc ici de poursuivre l'histoire qu'il fait du libéralisme autoritaire, oxymore aujourd'hui au pouvoir un peu partout dans le monde.

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lundi, 14 septembre, 2020

Le sens de la nuance

Il existe en français des adjectifs qui ne peuvent pas être modalisés, renforcés par très ou atténués par un peu. On ne dit pas *très formidable, *assez délicieux, *un peu sublime. C'est ou ce n'est pas essentiel, admirable, horrible. Ou alors c'est qu'on a oublié le sens même de ces mots, qui a un caractère absolu. Les autres adjectifs appellent la modalisation, la nuance. Et ceux-là sont beaucoup plus nombreux. Parce que les choses dans notre expérience nous arrivent rarement toutes blanches ou toutes noires, elles obéissent à une certaine gradation : un plat est plus ou moins bon, salé, épicé, une personne est plus ou moins intelligente, malveillante, originale.

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samedi, 25 avril, 2020

Essayez l'ignorance

S'il est un domaine dans lequel nos représentations baignent dans un mélange de connaissances assurées et d’irrationalité, c'est le corps et la santé. J'y pense depuis longtemps mais la crise sanitaire en a donné de nombreuses illustrations, notamment avec les ruées sur la chloroquine, la nicotine et maintenant l'eau de Javel… J'y pense depuis que j'ai lu Le Sain et le malsain (Le Seuil, 1993), ouvrage dans lequel l'historien Georges Vigarello montrait que ce qui est bon pour la santé et ce qui ne l'est pas constitue une sorte de système d'images mentales à la logique parfois étonnante. Par exemple, les épices (poivre, cannelle, clou de girofle, etc.) ont la particularité de pourrir difficilement, en conséquence de quoi elles ont été perçues comme saines : la pourriture étant malsaine, l'imputrescibilité – des minéraux, des épices, etc. – était saine. Comme elles ont aussi un goût très fort, l'analogie avec l'ail a constitué une évidence, quand bien même le goût et les vertus thérapeutiques n'auraient aucun lien entre eux. L'ail a donc été investi des mêmes qualités que les épices au coût prohibitif, pour devenir l'épice des pauvres. Étrangement, ces qualités prêtées à l'ail sont en grande partie reconnues par la science moderne. Antibactérien, aliment santé, excellent en cas de rhume avec de l'eau chaude, du thym, du citron, du miel, du gingembre… (sans oublier de porter un cristal en contact avec votre peau !) Aujourd'hui encore, ce que nous savons de source sûre et ce que nous imaginons et transmettons comme représentations est encore un peu confus… Tout ça pour dire que cette crise sanitaire appuie pile là où nous sommes les moins rationnel·les.

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dimanche, 12 avril, 2020

La « démocratie participative » au chevet des partis ?

La vie politique, dans les régimes représentatifs libéraux, est traditionnellement structurée autour des partis (et autres corps intermédiaires comme les syndicats). Traditionnellement mais pas de tous temps puisque avant 1848 les corps intermédiaires étaient interdits, accusés de briser le bel unanimisme du peuple. Quand les associations, les syndicats et les partis sont autorisés en 1848, cette disposition est l'occasion pour des classes qui jusqu'ici avaient été tenues à l'écart de la vie publique, et pas seulement par le suffrage censitaire, d'y participer pleinement. Avant 1848, être élu supposait d'avoir les moyens de mener campagne sur des ressources individuelles. Après 1848, non seulement tout le peuple est invité à voter (tout le peuple ? à l'exception des femmes, soit de sa moitié) mais en plus il gagne le droit de s'auto-organiser dans des structures qui lui permettent de mettre en commun des moyens pour peser dans le débat public – et plus concrètement de s'organiser dans son bras de fer avec ses employeurs. En théorie, les corps intermédiaires portent une dimension démocratique du gouvernement représentatif (lequel est, en théorie aussi, faiblement démocratique).

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