Toxic Data

toxicdata.jpg, août 2023David Chavalarias, Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions (2022), Champs Flammarion, 2023, 290 pages, 10 €

Il y a une quinzaine d’années, je traînais dans une méchante revue écologiste qui publiait encore des articles énamourés sur les médias sociaux, synonymes de démocratie. Maintenant que tout le monde pouvait savoir (savoir quoi ?), le peuple était au pouvoir et tout irait pour le mieux. Les pires plumes de la revue étaient restées scotchées sur un imaginaire datant de quinze ans de plus (le web comme espace nécessairement décentralisé donc démocratique) sans arriver à tirer les conclusions des premiers mouvements sociaux Facebook, comme la révolution iranienne manquée de 2009 qui donna au contraire le loisir aux autorités d’exercer une répression féroce sur les comptes ayant relayé le message des manifestations.

À l’époque il me semblait seulement que ces niaiseries péchaient par excès d’optimisme, confondant savoir et pouvoir, révolte et concertation, se faisant des illusions sur l’horizontalité produite par Internet et sur sa capacité subversive. La droite de l’époque et cette gauche radicale technophile avaient en commun le rêve qu’Internet produise une société sans corps intermédiaires, la première en connaissance de cause pour mieux gouverner et la seconde par manque de vision politique et utopisme mal digéré. Voilà ce que j’écrivais à ce sujet en plein surgissement des printemps arabes et peu avant le mouvement des places. Eh bien je me trompais. C’était bien pire ! C’est ce que nous explique cet ouvrage publié en poche cette année.

Mathématicien, David Chavalarias étudie les dynamiques sociales à travers les données en ligne. Le labo auquel il appartient au CNRS a créé le Politoscope, une initiative qui met à la disposition de chacun·e l’analyse de l’activité des comptes français sur Twitter (désormais affublé du nom insignifiant de X par son propriétaire libertarien). Pourquoi Twitter et pas Facebook ou Tik-Tok ? Car c’est jusqu’à présent le seul média social qui laisse l’accès à ces données, les autres étant plus opaques. Le Politoscope analyse donc la convergence entre les comptes, via le relais de leurs publications (les retweets), et la circulation des messages, notamment des hashtags (les mots-dièse qui étiquettent un mot et permettent d’accéder à tous les contenus étiquetés de même) et des éléments de langage. Il identifie des sphères d’influence, autant de constellations avec des étoiles qui brillent d’autant plus que le compte est relayé et écouté dans le Twitter politique français : les sphères Mélenchon, Macron, Le Pen ou Zemmour sont ainsi cartographiées, faites de comptes personnels connus ou moins connus et d’autres anonymes.

Au-delà de ce travail sur Twitter, l’auteur tente une analyse du rôle des médias sociaux dans l’évolution de nos sociétés le long de chapitres courts et incisifs. Les médias sociaux ne se contentent pas de copier les dynamiques qui ont cours dans la vraie vie, elles en créent de nouvelles. Si loin du clavier on s’assemble car on se ressemble, en ligne cette tendance est exacerbée par la mobilité des acteurs. En quelques clics vous pouvez rencontrer des personnes qui partagent vos centres d’intérêt les plus farfelus ou rejoindre une communauté radicale, alors que les efforts dans le monde matériel étaient autrement plus exigeants. Mieux (ou pire), vous pouvez croiser par hasard le chemin de ces communautés et finir par faire évoluer vos standards en fonction des leurs. La plateforme vous servant les contenus de votre entourage, si vous croisez de telles communautés très clivantes, vous recevrez bien vite dans votre fil d’actualité des infos moins majoritaires et plus en résonance avec ces visions du monde, au point de finir par évoluer dans une bulle de filtre qui vous fera oublier les contenus majoritaires, produits idéalement par des approches scientifiques et journalistiques plus honnêtes intellectuellement.

Des biais déjà connus dans notre comportement hors ligne sont exploités par les plateformes, comme celui qui nous pousse vers la négativité : les contenus qui produisent des émotions négatives ont un avantage naturel dans la conquête de notre attention. Ce biais, qui fonctionne à plein dans un espace où nous décidons en continu de ce que nous pouvons voir (contrairement à un espace médiatisé, comme le journal télévisé), est exploité par les acteurs politiques. Un contenu clivant et mordant a ainsi plus de chances d’être viral et d’autant plus recommandé, donc d’autant plus visibilisé, ce qui offre une prime de visibilité aux communautés qui sont dans ce registre. Pour susciter l’engagement, il faut appuyer là où ça fait mal, dénoncer, s’indigner et ainsi contribuer à établir des clivages au sein de la société. Les propositions et les perspectives des partis politiques marchent moins bien sur les médias sociaux et Chavalarias cite la réaction d’un représentant de parti se disant contraint de fournir des contenus clivants, en désaccord avec son éthique, pour pouvoir exister en ligne.

Ce biais et cette tendance à la bulle sont accrus par les algorithmes, des programmes informatiques qui régissent depuis quelques années tout ce qui est proposé à notre attention sur les médias sociaux commerciaux, tout ce qui nous « intéressera », c’est à dire qui nous fera passer plus de temps sur la plateforme. Alors que sur un média social libre comme Mastodon vous recevez tout ce qui est posté dans l’ordre chronologique par le réseau de comptes que vous avez choisi délibérément de suivre, sur les plateformes commerciales ce contenu est filtré par des programmes et servi dans leur intérêt, avec une dose de publicité par-dessus. La grande innovation de Facebook avait été d’agréger l’activité de votre réseau de connaissances sur une page d’accueil ; elle a été suivie quelques années plus tard de ce travail éditorial : l’algorithme décide que vos « ami·es » qui ont le plus d’audience sont celles et ceux qui vous intéressent le plus (les autres sont invisibilisé·es), que vous serez sensible à des contenus qu’il choisit pour vous… et qui font l’objet de transactions commerciales avec la plateforme, laquelle vit du ciblage de publications sponsorisées. En politique, cela permet à des partis de prospecter à un coût ridicule des électeurs et électrices avec un ciblage très fin, qu’il soit géographique ou tienne aux activités précédentes des utilisateur·rices, et d’exploiter détresse, ressentiment, etc. De plus ces publicités restent confidentielles et un parti d’extrême droite a le loisir d’envoyer à ses cibles fournies par Facebook des contenus qu’il n’assumerait pas devant l’ensemble du corps politique.

Contrairement aux discours qui mettent en avant la responsabilité des usager·es, on sait aujourd’hui le rôle des plateformes dans le modelage de leur attention. Frances Haugen, ancienne salariée de Facebook qui a lancé l’alerte sur le fonctionnement de la plateforme, s’est longuement exprimée là-dessus devant les Sénats états-unien et français, et l’auteur la cite à plusieurs reprises. Il cite également l’expérience de cet homme qui décide un jour de valider par un « j’aime » (like) chacun des contenus de son fil Facebook, par curiosité, et en quelques jours l’algorithme ne lui sert plus que des contenus d’extrême droite violents – recommandés également à ses connaissances. (D’autres exemples particulièrement poignants figurent dans ce podcast sur des enfants sans histoire numérique préalable qui ont été happés sans le vouloir par les contenus toxiques qui leur ont été servis.)

Après avoir consacré une première partie au fonctionnement des plateformes, y compris à des fonctionnements délibérément malveillants des utilisateurs, Chavalarias consacre dans la suite de l’ouvrage plus de temps à des questions politiques, notamment des tentatives d’influence venues de l’étranger, depuis la Russie de Poutine en particulier, dans une perspective moins de conquête idéologique que de déstabilisation des sociétés occidentales. Ses développements sur la Chine de Xi et sur le rôle de Tik-Tok sont bien plus légers. L’auteur montre un certain biais dans l’explication de la montée des régimes autoritaires et nationalistes dans les sociétés libérales. Il les explique par son objet d’études, cette haine qui a trouvé avec les médias sociaux de quoi se déployer par de multiples relais. Le contexte de cette montée de l’extrême droite, des politiques néolibérales qui exacerbent les inégalités et réduisent le bien commun à sa portion congrue, semble lui échapper. Il oppose « démocratie » (le bien) et « populisme » (le mal) comme si les choses étaient si simples.

Le mouvement des Gilets jaunes lui sert par exemple à illustrer la viralité de ce qu’il appelle populisme sans considération pour ce qui a fait que ce mouvement a su ne pas rester la révolte anti-fiscaliste des premiers jours, ne pas céder aux sirènes de l’extrême droite qui l’a abondamment dragué et au final faire entendre la voix de personnes qui n’étaient plus représentées politiquement. De même il documente la présence en ligne du mouvement anti-vax et sa récupération par Florian Philippot (je rappelle ici que les premières réactions au confinement de l’ex-RN ont été de stigmatiser les joggers qui prétextaient leur activité physique pour sortir de chez soi) sans interroger les politiques qui « diabolisent la minorité de personnes non-vaccinées, créent la division et mettent à mal la cohésion sociale en France » selon The Economist dans l’édito de sa publication de 2022 sur l’état de la démocratie dans le monde. Son étude sur la circulation de l’expression « islamo-gauchisme » aurait pu l’alerter. Cette insulte promue pendant des années par l’extrême droite n’a percé dans l’espace public qu’après que des ministres de Macron (Darmanin-démission, Blanquer et Vidal) ont choisi d’accuser la gauche des violences attribuables à quelques factions islamiques. Le mouvement sur les retraites, ce consensus bâti à mesure que le sujet était mieux connu du public et qui s’est heurté à la volonté à peine légale du chef de l’État, l’a peut-être convaincu depuis de l’attachement très modéré de Macron pour la démocratie… Ce n’est pas parce qu’on est centriste qu’on est un grand démocrate et les enquêtes le montrent depuis des années.

Chavalarias finit son ouvrage avec une annexe intéressante sur le jugement majoritaire. C’est une méthode de vote qui permet de sélectionner les candidat·es qui déplaisent le moins et plaisent le plus à l’ensemble du corps électoral, pas celles et ceux qui plaisent au plus gros fan-club ou dont le vote semble le plus utile dans le jeu particulièrement insincère que sont devenues des élections à un tour. Je vous laisse découvrir qui aurait emporté l’élection de 2022 selon cette méthode. Fait très intéressant, Mélenchon est au fond du classement en 2022 alors qu’en 2017 il convainquait plus largement les Français·es, comme s’il s’était satisfait depuis de mobiliser plus puissamment un nombre réduit de personnes et non de parler à tou·tes (un petit conseil pour la suite). Toxic Data n’est pas l’ouvrage d’un grand politiste ou d’un fin connaisseur de la démocratie mais dans le champ qu’il maîtrise le mieux l’auteur propose un livre très accessible et passionnant. Qui est aussi la fenêtre sur un monde inquiétant.

Pour d’autres productions autour de Facebook et des médias sociaux, un épisode de la série « Infernet » de Pacôme Thiellement.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://blog.ecologie-politique.eu/trackback/441

Fil des commentaires de ce billet