Élections-surprise dans une démocratie faillie

En 2018, l’économie malaisienne avait le moral en berne, le parti au pouvoir était en crise et des accusations graves et nombreuses de corruption pesaient sur le Premier ministre Najib Razak. Celui-ci, aux abois, avait pourtant choisi cette année-là d’accorder 32 jours à la campagne électorale, soit moitié plus que les 20 jours concédés le 9 juin 2024 à ses opposant·es par le président français Emmanuel Macron. Alors que touchent à leur fin ces trois semaines pour élaborer, valider, imprimer et éventuellement faire lire aux personnes qui les subiront les programmes des candidat·es, petit passage par la Malaisie.

La Malaisie n’est pas un grand pays démocratique. Ce serait même le contraire. En 2018, le pays n’avait pas connu d’alternance depuis… son indépendance en 1957. Et depuis lors, s’il y a bien eu alternance, c’est pour remettre au pouvoir deux Premiers ministres ayant déjà exercé de telles fonctions dans les années 1980 et 1990, soit un changement dans la continuité. Inspirée par le modèle colonial britannique, la Constitution malaisienne laisse au Premier ministre l’initiative de faire dissoudre l’Assemblée par le roi (1) à n’importe quel moment dans la limite des cinq ans pour lesquels sont élu·es les député·es. Le leader du parti en place peut prendre au dépourvu ses opposants et choisir le moment qui lui convient le mieux. C’est là un des nombreux traits qui faisaient du pays le 142e État le plus démocratique au monde, soit une démocratie faillie, en 2017. Le contexte a un peu changé depuis mais revenons à cette date, à laquelle un chercheur basé au Canada, Kai Ostwald, faisait le point. Car les comparaisons donnent toujours à penser sur ce qu’est une démocratie et ce qu’elle n’est pas.

Une question de proportion
La Malaisie est un État multi-ethnique où les Malais·es, à peine majoritaires démographiquement, se réservent le pouvoir politique. C’est celui des sultans, des raja et d’une aristocratie qui a d’emblée investi le parti UMNO (United Malays National Organisation). Celui-ci tient, avec l’aide de deux partis ethniques chinois et indiens conservateurs (2), la coalition Barisan Nasional (BN) ou Union nationale. Cette coalition a toujours bénéficié d’une majorité de sièges à l’Assemblée… mais pas forcément dans les urnes. En 1969, à la suite d’émeutes anti-chinoises, et en 2013, les électeurs ont refusé la majorité des votes à Barisan Nasional. Mais la BN n’en a pas mois gardé le pouvoir. Avec des scores jusqu’à 63 % lors de certaines élections, la coalition peut ainsi obtenir entre 73 et 90 % des sièges.

La pratique est courante dans beaucoup de régimes représentatifs, dont la France, de mieux doter les territoires ruraux ou éloignés des grands centres en y dessinant des circonscriptions plus petites. Mais en Malaisie cette disproportion atteint des proportions rares et coïncide avec l’intérêt de l’UMNO. Les circonscriptions les plus vastes appartiennent plus souvent à la coalition d’opposition. Tian Chua, un des leaders de l’opposition malaisienne, en témoignait dans un entretien que j’ai eu avec lui en 2016 : « Dans ma circonscription, il y a 80 000 électeurs alors que celles du parti au pouvoir en comprennent parfois 25 000. Avec le même nombre d’électeurs, ils créent trois sièges pour eux et un seul pour (l’opposition). » Ces circonscriptions pléthoriques sont majoritairement celles où vote une classe moyenne urbaine, chinoise ou mixte. Les plus petites sont rurales et les Malais·es y sont surreprésenté·es. C’est une façon de renforcer leurs droits politiques, comme la New Economic Policy avait renforcé leurs droits économiques en 1971.

En 2013, 47 % des voix valaient encore à l’UMNO 60 % des sièges. Pas besoin pour le parti au pouvoir de bourrer les urnes ou de dévoyer les élus de l’opposition (ce qu’il fait aussi marginalement) quand les procédures électorales elles-mêmes sont si favorables. Elles sont plus efficaces et moins mal perçues de la part du public, national ou international.

Un arbitre partial
Une telle disproportion n’est possible que parce que la commission électorale est largement sous l’influence de l’UMNO, souligne Kai Ostwald. Officiellement neutre, elle est composée d’un ancien Premier ministre et de hauts fonctionnaires « soutenant publiquement l’UMNO » (3). Elle redessine tous les huit ans les circonscriptions et soumet son travail à l’appréciation du Premier ministre et de l’Assemblée. Chargée de la gestion des listes électorales, elle peut prendre la liberté de « désinscrire 300 000 électeurs » (4) comme ce fut le cas en 1974, à l’occasion des premières élections après celles spécialement serrées de 1969. D’autres électeurs semblent, eux, n’avoir d’existence que fictive : l’initiative « Malaysia Electoral Roll Analysis Project » (Merap, Projet malaisien d’analyse des listes électorales) compte juste avant les élections de 2013 pas moins de 100 000 entrées douteuses dans les listes électorales et des croissances de listes bien supérieures à la moyenne dans les États ou circonscriptions récemment perdues par l’UMNO (5).

Le bureau d’enregistrement des sociétés, qui dépend du ministère de l’intérieur, intervient de très près pour contrôler les partis politiques. Il a ainsi déclaré illégales des élections internes tenues en 2013 par un important parti d’opposition, le Democratic Action Party (DAP), alors que celles-ci avaient été validées en justice. Il a de même refusé le logo de la prometteuse coalition d’opposition Pakatan Harapan, l’obligeant à réimprimer tout son matériel. L’affaire n’est pas anodine, puisque l’opposition a peu de ressources et n’a même pas toujours les moyens de présenter ses candidat·es. Barisan Nasional, au contraire, fait une débauche de dépenses car, même si les dépenses des candidat·es sont limitées, celles des partis ne le sont pas. Et les ressources de la coalition sont nombreuses : les trois partis qui la composent sont de véritables entreprises et utilisent les moyens de l’État lors des campagnes.

L’État-UMNO
L’UMNO bénéficie des actions de l’État envers certains groupes défavorisés : petits fermiers malais qui doivent leurs terres à la Felda (Federal Land Development Authority) et bénéficiaires du programme Bantuan Rakyat 1 Malaysia sont invités à confondre l’État et le parti. Les fonds étatiques du programme 1 Malaysia ont été parfois distribués dans les locaux du parti (6). Ses leaders rappellent souvent que sans eux, les privilèges économiques des Malais·es, pourtant inscrits dans la Constitution, sont menacés. Un argument de poids qui s’inscrit dans l’hostilité raciale régulièrement exacerbée par le gouvernement, et qui tend à réduire la politique à un affrontement entre groupes ethniques. Les fermiers de la Felda, comme les fonctionnaires en nombre pléthorique, constituent des groupes importants (10 % de la population chacun), un vivier solide d’électeurs de l’UMNO.

Le parti du Premier ministre Najib Razak tient les cœurs à la fois grâce à ce clientélisme et à sa domination dans les médias. L’organisation malaise est propriétaire des journaux Utusan Melayu et Kosmo, tandis que la Malaysian Chinese Association (MCA, membre également de BN) contrôle The Star, un quotidien anglophone, et que le Malaysian Indian Congress (MIC) possède des journaux en langue tamoule. D’autres quotidiens importants sont contrôlés par des proches de BN, constituant un espace public largement favorable au gouvernement et très critique de son opposition. La pénétration de médias en ligne, capables de renseigner et de dénoncer la corruption du pouvoir en place, est bien faible. Ce qui contribue au clivage entre une Malaisie urbaine, éduquée, multi-ethnique, qui s’informe activement et manifeste son refus de l’État-UMNO, et une autre rurale, malaise et vulnérable à la propagande du parti au pouvoir. Par ailleurs, cette presse différente est d’autre part menacée par la répression des services de l’État. Le Malaysian Insider en a fait les frais suite à sa couverture de l’affaire 1MDB qui a mis en cause Najib Razak pour des détournements supérieurs au milliard de dollars. Le site a été bloqué en 2016 par la Malaysian Communications and Multimedia Commission (MCMC) et le journal a cessé d’exister.

Répression de l’opposition
La société malaisienne a exprimé son refus du statu quo en votant majoritairement contre l’UMNO en 2013. Plus encore, des manifestations s’organisent régulièrement depuis 2007 contre la corruption et pour des élections équitables suivant le mot d’ordre : Bersih! (propre). La plate-forme du même nom réunit les ONG et membres de la société civile qui font le constat du caractère peu démocratique du régime malaisien et elle est proche des partis d’opposition. Élu·es, militant·es associatifs et même journalistes et chercheurs sont inquiété·es par des poursuites juridiques au nom de lois coloniales jamais abrogées, et même étendues.

Le Sedition Act de 1948 a ainsi été utilisé en 2015 pour inquiéter pas moins de 90 personnes, toutes proches de l’opposition. Ce texte de loi condamne quiconque « incite à la déloyauté envers les sultans ou le gouvernement », « suscite le mécontentement parmi les sujets » ou « soulève des questions sensibles ». Mais il reste assez vague pour constituer une base solide afin de traîner en justice n’importe quel opposant. L’Internal Security Act (ISA) de 1960 est encore plus sévère. Remplacé en 2012 par le Security Offences (Special Measures) Act (Sosma), il permet de détenir des personnes sans procès au nom de la sécurité intérieure. C’est au titre du Sosma que Maria Chin avait été arrêtée et détenue pendant une semaine avant la manifestation Bersih 5 en novembre 2016. Tian Chua, détenu pendant deux ans au titre de l’ISA au début des années 2000, commentait : « Ce genre de torture vise à intimider les personnes qui portent des critiques légitimes contre le gouvernement. »

Et quand ce dispositif ne suffit pas, il reste encore des attaques pénales. Comme celles subies par l’ancien vice-Premier ministre Anwar Ibrahim depuis son limogeage en 1998 pour des accusations de sodomie.

Malgré tout
Najib Razak a été condamné pour corruption, à peine perdues les élections de mai 2018.

(1) La fonction royale est exercée à tour de rôle par les sultans et rajas des différents États fédérés.
(2) La population malaisienne est composée de 55 % de Malais·es, 23 % de Chinois·es, 7 % d’Indien·nes et de 15 % d’autres ethnies, dont les peuples autochtones majoritaires sur la partie malaisienne de l’île de Bornéo, faiblement peuplée. Les Malais·es et les autres habitant·es considéré·es comme autochtones (les Bumiputra) ont des droits économiques spéciaux en compensation des inégalités favorables à la communauté chinoise. Chiffres de Kai Ostwald, op. cit.
(3) Bridget Welsh, « Malaysian Elections 2013: A Step Backward », Journal of Democracy, 23 (4), 2014.
(4) Lim Hong Hai, « Electoral Politics in Malaysia: "Managing" Elections in a Plural Society », in Auriel Croissant, Gabriele Bruns et Marie John (éd.), Electoral Politics in Southeast and East Asia, Singapour, Friedrich Ebert Stiftung, 2002.
(5) Il s’agit d’entrées multiples ayant les même nom, adresse ou date de naissance, d’électeurs aux dates de naissance aberrantes, etc. Cf. Ong Kian Ming, « 10 Major Problems in EC’s Electoral Roll », Malaysiakini.com, 7 avril 2012.
(6) Edmund Terence Gomez, « Resisting the Fall: The Single Dominant Party, Policies and Elections in Malaysia », in Journal of Contemporary Asia, 7 juin 2016.

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