lundi, 21 septembre, 2020

Brûler les livres is the new what ?

Il y a quelques années, j'avais fomenté une action lors de la présentation d'un livre contre lequel j'avais beaucoup de griefs et je n'étais pas la seule. Nous étions des féministes et des technocritiques fatigué·es du machisme de leurs camarades (je faisais partie des deux cercles). Nous nous étions retrouvé·es dans un petit front hétéroclite mais d'accord sur un mode d'action qui aujourd'hui paraîtrait inoffensif. Nous n'allions pas assister à la présentation et nous contenter du dispositif de questions-réponses pour nous exprimer, nous allions investir les lieux, poser notre parole et partir. Notre action avait même eu les faveurs d'une partie des animateurs du lieu de la rencontre, mis·es devant le fait accompli de cette soirée organisée de manière autoritaire par un membre du collectif. Nous avons retardé le début des échanges d'un petit quart d'heure mais la présentation a bien eu lieu et des personnes critiques mais moins désireuses que nous de marquer le coup étaient restées pour apporter la contradiction à l'auteur. Nous n'avions lors de la préparation de l'action pas débattu pendant des plombes du dispositif, n'imaginant pas même saboter la rencontre ou détruire les livres. Au centre de notre discussion était la parole que nous souhaitions porter et la volonté d'étendre notre petit front. C'était le temps béni où l'on n'exerçait pas de coercition contre les auteurs des livres qu'on n'aimait pas.

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lundi, 14 septembre, 2020

Le sens de la nuance

Il existe en français des adjectifs qui ne peuvent pas être modalisés, renforcés par très ou atténués par un peu. On ne dit pas *très formidable, *assez délicieux, *un peu sublime. C'est ou ce n'est pas essentiel, admirable, horrible. Ou alors c'est qu'on a oublié le sens même de ces mots, qui a un caractère absolu. Les autres adjectifs appellent la modalisation, la nuance. Et ceux-là sont beaucoup plus nombreux. Parce que les choses dans notre expérience nous arrivent rarement toutes blanches ou toutes noires, elles obéissent à une certaine gradation : un plat est plus ou moins bon, salé, épicé, une personne est plus ou moins intelligente, malveillante, originale.

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dimanche, 30 août, 2020

La norme fait-elle le privilège ?

toreador.png, août 2020Petite, j'étais ce qu'on appelle un « garçon manqué ». Les cheveux courts, le même regard sévère que mon père (1), un goût exclusif pour les vêtements portés par les garçons et les hommes (et les toréadors), une bande de copains, aucune attirance pour les jeux de filles ou les « il faut souffrir pour être belle » que ressassaient les copines (plus tard j'ai compris que ce mantra maternel servait à rendre supportable le démêlage douloureux de cheveux inutilement longs-pour-être-belle). Je n'ai pas beaucoup changé : j'ai toujours les cheveux courts et j'ai essayé tout l'été de repérer d'autres femmes que moi vêtues de ces (très laids) bermudas ou pantalons 3/4 bardés de poches latérales que les hommes portent parfois parce que c'est pratique. Sans succès.

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samedi, 29 août, 2020

Bis repetita

Le soir du jeudi 12 mars, je m'étais couchée très en colère : osaient parler de « santé publique » ceux qui avaient traité le soin comme une marchandise et en avaient exclu une partie du corps social (les personnes en séjour irrégulier, voir ici) comme si la santé n'était pas un bien commun, à entretenir ensemble, d'autant plus dans le contexte de maladies infectieuses et contagieuses. Quelques jours plus tard, nous étions sommé·es de participer à un effort de réduction des risques extrêmement coûteux, conçu par en haut, inadapté à la réalité des personnes les plus fragiles de ce pays, les mal logé·es, les sans balcon ni jardin, les qui vivent seul·es ou à trop de monde, bref tout ce qui n'est pas un homme aisé en télétravail sur la terrasse pendant que maman s'occupe des gosses. Le tout pendant que les travailleurs et travailleuses exposé·es, les indispensables, les « premier·es de corvée », allaient trimer dans des lieux peu ou pas sécurisés, prenant des transports en commun toujours aussi bondés (il y avait moins de fréquence) alors que le gouvernement nous expliquait que nous ne devions pas porter de masques pour réduire la propagation du virus dans ces situations parfaites pour lui (densité humaine, intérieur mal aéré).

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lundi, 24 août, 2020

Grandeur et décadence

grandeur.jpg, août 2020Grandeur et décadence, Liv Strömquist, Rackham, 2017, 128 pages, 20 €

Je ne sais pas ce qui m'avait retenu tout ce temps de lire Grandeur et décadence, présent dans mes étagères depuis quelques années, cadeau de Noël ou d'anniversaire. Malgré tout le bien que je pense des Sentiments du prince Charles, une mauvaise appréciation m'avait retenue d'ouvrir ce livre-là : il y était question de capitalisme et le propos de Strömquist n'avait rien d'original, m'avait-on dit. J'avais peur de lire la énième BD dans la lignée d'Attac. C'est pourtant un ouvrage très original. Dans le style un peu bordélique des précédents, qui mêle histoires people et théorie politique, Strömquist livre une série d'essais (au sens traditionnel de tentative de réflexion) très stimulants qui interrogent l'infrastructure psychique du capitalisme.

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jeudi, 20 août, 2020

Risque zéro ou réduction des risques ?

J'ai vu passer à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux la photo d'un emballage de masques, qui avertissait que les dits masques ne pouvaient constituer une protection appropriée pour des usages hospitaliers. Cette photo était censée prouver que « le masque, ça sert à rien ». Passons sur le fait que les emballages présentent souvent de telles protections juridiques (des décharges), vous avertissant qu'un beurre de cacahuètes peut contenir du gluten et un paquet de pâtes des fruits à coques. Cela ne signifie pas qu'il y a du gluten dans le beurre de cacahuètes ou des fruits à coques dans les pâtes mais que l'entreprise juge raisonnable de ne pas garantir la pureté de ses produits à des personnes allergiques qui pourraient les traîner en justice si la « présence éventuelle » de l'agent allergène était effective. Le fabricant de masque grand public ne souhaite pas non plus voir sa responsabilité engagée au cas où un·e praticien·ne hospitalièr·e aurait eu l'idée d'utiliser en bloc opératoire un masque au standard moins élevé, conçu pour éviter des contaminations moins graves que quand un·e chirurgien·ne opère le visage à 30 cm de plaies béantes.

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dimanche, 16 août, 2020

La cartographie, outil de lutte des peuples autochtones

P1050276.JPG, août 2020Au bout d’une heure de piste entre les plantations de palmiers à huile, nous voilà enfin sur une route goudronnée, au milieu de la forêt. Les panneaux avertissent de possibles passages d’éléphants et leurs excréments encore frais au milieu de la chaussée confirment cette présence. L’entrée du parc naturel national d’Endau-Rompin, le deuxième plus grand de Malaisie occidentale derrière l’emblématique Taman Negara, est au bout de la route, à côté d’un village autochtone jakun, population autochtone du sud de la péninsule Malaise. Les maisons sont modestes, les environs plantés d’arbres et les habitant·es sillonnent le village sur leurs scooters. Nous sommes à Kampung Peta, le village le plus en amont de la rivière Endau qui se jette dans la mer de Chine méridionale, au sud de la péninsule.

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Le mal que nous nous faisons (deuxième partie)

Je suis une féministe de Twitter. J'exprime en ligne mes idées, mes espoirs et mes indignations, sur mon fil et celui d'autres, parfois en espérant convaincre des anti-féministes partageant leurs préjugés. J'ai rencontré en ligne d'autres autrices, d'autres féministes mais la plupart du temps nous ne faisons que nous croiser. Plus ou moins poliment : il m'arrive même de poser de véritables questions pour mieux comprendre les motivations des un·es et des autres mais elles restent sans réponse.

Heureusement, j'ai connu mieux : une socialisation militante dans des groupes ou petites organisations, le plus souvent en non-mixité, y compris avec d'autres féministes dans un mouvement généraliste mixte. Nous étions camarades. Ces années-là m'ont nourrie, politiquement et intellectuellement, humainement aussi. Et je les regrette. Est-ce moi qui ai changé et suis devenue un esprit chagrin ? Ou le féminisme ? Il m'est encore arrivé de me répandre en public sur l'énergie extraordinaire éprouvée en non-mixité, et que l'autrice avec laquelle nous partagions une rencontre tempère un peu mes propos… oui, c'est vrai que ces derniers temps, être féministe a moins été une suite d'enthousiasmes qu'un chapelet de déceptions.

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lundi, 3 août, 2020

Rebellitude ou anarchisme ? Une histoire d'eau

C'est un beau dimanche de juillet et je vais réparer mon vélo sous la supervision amicale de F. dans le squat où il vit. F. a été réparateur de vélos dans une autre vie mais aujourd'hui il partage son temps entre des cours de français pour les migrant·es, des carcasses de vélo remontées entièrement et ce qui lui chante, comme d'aider des gens comme moi le dimanche à réparer leur biclou. Je dois être la seule cet aprem qui peut se payer les transports en commun ou les services d'un vélociste, les autres sont fauché·es comme les blés, avec ou sans papiers (la preuve que le vélo, c'est vraiment un truc de bobos). Heureusement pour nous qu'il y a l'atelier du dimanche. Derrière la verrière sous laquelle on transpire abondamment (mais rassurez-vous, il y fait très froid en hiver, ça équilibre), un petit jardin et une petite piscine gonflable. Un truc écrit sur la porte de sortie : « Si ta dernière douche ne date pas d'aujourd'hui, rince-toi avant de rentrer dans la piscine. » Voilà : tout ça pour dire que mêmes chez les anars, y'a des règles.

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dimanche, 19 juillet, 2020

Révolte consommée

Revolte-consommee.png, juil. 2020Joseph Heath et Andrew Potter, Révolte consommée. Le Mythe de la contre-culture, traduit de l'anglais par Élise de Bellefeuille et Michel Saint-Germain, L'Échappée, 2020, 368 pages, 20 €

C'est une drôle d'idée éditoriale, que de republier un ouvrage traduit en français il y a quinze ans (1) et qui se pose aussi fièrement contre le reste de son catalogue : la technique qui dépend de ce qu'on en fait, l'agriculture bio qui n'est pas écologique, l'anarchisme qui est la loi de la jungle… Tout y est, dans cet ouvrage qui finit avec de belles propositions de réforme : un impôt sur le revenu progressif, un marché des droits à polluer et des voitures hybrides. Les amis de L'Échappée auraient-ils perdu la tête ?

Peut-être pas. Parce que malgré tout ça, Révolte consommée pose des questions que ne peuvent plus désormais éviter les ami·es de l'émancipation. Ne serait-ce que parce que la rebellitude et l'hégémonie culturelle se portent très bien à l'extrême droite, ce que les auteurs, écrivant au temps d'Empire (Hardt et Negri) et de No Logo (N. Klein), n'avaient d'ailleurs pas vu venir.

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lundi, 15 juin, 2020

Déconfinement et rebellitude

Elles prennent de l'assurance, ces voix qui condamnent notre servilité pendant le confinement. C'est un propos qu'on attendrait chez les lecteurs et lectrices de Henry D. Thoreau et d'Étienne de La Boétie, deux théoriciens de la désobéissance civile, ou bien chez les anarchistes, chez celles et ceux qui disent « non »… mais ça infuse bien plus largement. À vrai dire, il me semble que ce n'est pas de la part de celles et ceux qui se souhaitent ingouvernables que j'entends ces sorties rebelles mais plutôt des autres. Ce n'est pas honteux, d'avoir éteint son esprit critique pendant le confinement parce qu'on avait besoin d'irénisme. On a tou·tes nos mauvais moments. Mais revenir critiquer une servilité généralisée ?

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jeudi, 11 juin, 2020

Le Genre du capital

Céline Bessière et Sibylle Gollac, Le Genre du capital, La Découverte, 2020, 336 pages, 21 €

L'adhésion aux constats que dressent les féministes est souvent compliquée par ce fait que les femmes et les hommes vivent ensemble et s'aiment : deux époux de sexe opposé, un père sa fille, une sœur son frère. Le racisme, les haines de classe peuvent advenir quand des groupes sociaux sont séparés, ne se connaissent pas ou peu et admettent des intérêts divergents mais le sexisme, vraiment ? Vraiment. C'est le tableau que dressent Céline Bessière et Sibylle Gollac dans leur ouvrage Le Genre du capital, résultat de deux décennies de recherches (fois deux) sur comment deux moments importants de la vie économique des personnes, l'héritage et le divorce, appauvrissent les femmes en comparaison aux hommes. Au point que les inégalités de patrimoine entre femmes et hommes sont passées de 9 % en 1998 à 15 % moins de vingt ans plus tard. Celles-ci tiennent en partie à la place des femmes dans le monde du travail, domaine arpenté depuis quelques décennies par des sociologues féministes et dont les autrices rappellent rapidement quelques aspects. Les femmes en couple avec des enfants travaillent 54 heures par semaine dont seulement 20 sont rémunérées. Les hommes 51 dont 33 sont rémunérées. La répartition des richesses, elle aussi inégalitaire, tient à ce facteur mais également à d'autres moins connus et moins bien compris, que Bessière et Gollac mettent en lumière dans leur livre.

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dimanche, 7 juin, 2020

Faut-il abolir la police ?

Le débat a surgi aux USA à l'occasion de la mort d'un homme noir aux mains de la police. Énième mort, constat d'un racisme endémique, d'une violence trop commune. Et suite à ces manifestations, l'idée fait son chemin qu'il serait possible d'abolir la police. Beaucoup de ces propositions sont très pragmatiques, d'autres sont plus révolutionnaires et de toutes la presse anglo-saxonne rend compte. On n'a pas tous les jours de si bonnes nouvelles, alors regardons-les (malgré les différences culturelles et les difficultés de traduction) au prisme de ce qui se passe chez nous.

« Defund the police! »

Le département de police de Minneapolis a tenté des réformes de ses troupes : elles ont été équipées de caméras embarquées, formées à la lutte contre les discriminations (1) et même à la… bienveillance et à la désescalade de la violence. Le résultat ? Plus de budgets et plus de pouvoir à la police, sans grand résultat. Sachant que la plupart des départements de police absorbent entre un tiers et la moitié d'un budget municipal, et que cette proportion est en hausse avec la crise économique due au Covid-19 et l'effondrement des autres budgets ; sachant que les polices US coûtent en tout 115 milliards de dollars, 182 en ajoutant l'incarcération… les manifestant·es s'en prennent aujourd'hui au budget de la police (« Defund the police! ») qu'ils souhaitent réduire… ou réduire à néant, selon les traductions (2).

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dimanche, 31 mai, 2020

En toute impunité (1)

J'ai subi un crime de haine qui est resté impuni.

Il y a quelques années je rentrais chez moi à vélo dans le centre de Lille avec un ami. Nous roulions en file indienne, alors qu'il nous était permis de rouler de front, dans un rond-point urbain, la place Philippe Lebon à Lille. Je ne m'explique pas pourquoi, au feu rouge rue Nicolas Leblanc, je remets en question ma position sur la chaussée. Peut-être parce que je me sens déjà menacée par une voiture tout près de nous. [Edit : Justification d'une victime habituée à être blâmée, aux « Les cyclistes faut voir comment ils roulent. » Passer au paragraphe suivant.] Oui, je suis bien placée. Quant à mon ami, il se place toujours plus à droite que moi, dans une position plus dangereuse : il est à portée des portières qui s'ouvrent, il est moins visible. J'ai appris en manquant de peu d'être renversée à deux reprises dans le même rond-point qu'il faut prendre sa place sur la chaussée pour éviter d'être fauché·e à chaque sortie d'automobile à droite. Si ça ne vous dit pas d'essayer, un tutoriel de la Sécurité routière suisse explique ici qu'il faudrait même rouler « au milieu de la voie ». Lorsque le feu passe au vert, nous redémarrons. Devant un nouveau feu rouge cinquante mètres plus loin, parvis Saint-Michel, un automobiliste fait une queue de poisson à mon ami qui est placé devant. Mon ami le prend à partie en tapant sa voiture du plat de la main (note : ce n'est pas comme ça qu'on abîme les carrosseries, c'est seulement pour produire un peu de bruit et capter l'attention).

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En toute impunité (2)

Un an plus tard, mon agresseur court toujours avec sa haine, toujours capable d'un passage à l'acte violent. Un an plus tard, je me décide à faire d'autres démarches, cette fois sans attendre la police. Grâce à un ami et à l'excellent site Service-public.fr, je saisis le procureur de la République par une lettre recommandée et attire son attention sur ma plainte en déshérence. Celui-ci peut juger que « mon agresseur » n'est pas que mon agresseur mais une menace pour d'autres encore, autres personnes à vélo ou à pied où dont la tête ne lui revient pas et qu'il souhaite punir comme il a puni mon ami puis moi. J'ai porté plainte pour mon assurance (mais je ne me suis pas assez bien assurée) et pour ça. Mon agresseur n'appartient pas à mon cercle de connaissances, je ne peux rien négocier avec lui, ses proches ou les miens, rien exiger comme réparation. Dans une société anonyme, je ne peux faire appel qu'à la police. Puis à la justice, qui ne bouge pas. Sans réponse du procureur, je porte plainte auprès du doyen des juges d'instruction et demande en raison de ma pauvreté l'exemption d'une provision que sans ça je devrais faire dans le cas où ma plainte serait calomnieuse. Cette exemption m'est accordée et une juge d'instruction est saisie de l'affaire.

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lundi, 11 mai, 2020

Féminisme : le clash des générations ?

Il y a quelques mois, une jeune féministe prenait acte d'un désaccord que nous avions en le mettant sur le compte de nos générations différentes. Ce jour-là j'ai regardé dans le miroir mes rides naissantes et mes trois cheveux blancs de quadragénaire relativement bien conservée et j'ai respiré un grand coup. Je suis en cours de péremption.

J'ai pris parti dans un débat qui opposerait « jeunes féministes » queer pour qui l'identité de genre est un fait individuel, je suis qui je veux, y compris une licorne ou un dragon de Komodor (sic) (1), et « vieilles féministes » pour qui le genre est une invention patriarcale et qui finissent par dire que c'est le sexe biologique qui détermine la position sociale. C'est le genre de débat particulièrement intéressant où on a le choix entre deux positions caricaturales et largement caricaturées. Les secondes seraient en cheville avec l'extrême droite nord-américaine (celle-ci étant 100 % hostile à la liberté d'avorter, l'argument me paraît foireux mais j'imagine en effet les milieux réacs se frotter les mains à l'idée de tirer parti de ces polémique et soutenir, s'ils aiment jouer au billard, cette partie-là) et les premières mèneraient la controverse à force d'intimidation et de sabotages de l'expression publique des secondes (Twitter, universités et bibliothèques) et de coups dans la vraie vie (et ça, à ma connaissance, c'est avéré).

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dimanche, 3 mai, 2020

Le retour du revenu garanti

Depuis le début du confinement, les appels à un « monde d'après » plus solidaire, juste et écologique se multiplient. Parmi les propositions concrètes on trouve parfois le revenu garanti, réforme qui est dans l'air du temps depuis quelques années. Le pape François lui-même se serait engagé pour le « revenu universel de base », lit-on dans les journaux… Qu'on lise le texte d'un peu plus près : « Vous, les travailleurs informels, indépendants ou de l’économie populaire, n’avez pas de salaire fixe pour résister à ce moment... et les quarantaines vous deviennent insupportables. Sans doute est-il temps de penser à un salaire universel qui reconnaisse et rende leur dignité aux nobles tâches irremplaçables que vous effectuez, un salaire capable de garantir et de faire de ce slogan, si humain et chrétien, une réalité : pas de travailleur sans droits. » Plus loin le pape précise qu'il souhaite que soient garanti « l’accès universel aux trois T que vous défendez : terre, toit et travail ». Il est plutôt question de valoriser le travail des « premiers de corvée » en le sécurisant comme le fait le salariat dans les pays occidentaux, avec sa continuité du revenu qui s'avère relativement protectrice. Ou par l'accès à la terre… et on aurait envie de rajouter la propriété des autres moyens de production (mais c'est le pape, pas Che Guevara non plus).

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samedi, 25 avril, 2020

Essayez l'ignorance

S'il est un domaine dans lequel nos représentations baignent dans un mélange de connaissances assurées et d’irrationalité, c'est le corps et la santé. J'y pense depuis longtemps mais la crise sanitaire en a donné de nombreuses illustrations, notamment avec les ruées sur la chloroquine, la nicotine et maintenant l'eau de Javel… J'y pense depuis que j'ai lu Le Sain et le malsain (Le Seuil, 1993), ouvrage dans lequel l'historien Georges Vigarello montrait que ce qui est bon pour la santé et ce qui ne l'est pas constitue une sorte de système d'images mentales à la logique parfois étonnante. Par exemple, les épices (poivre, cannelle, clou de girofle, etc.) ont la particularité de pourrir difficilement, en conséquence de quoi elles ont été perçues comme saines : la pourriture étant malsaine, l'imputrescibilité – des minéraux, des épices, etc. – était saine. Comme elles ont aussi un goût très fort, l'analogie avec l'ail a constitué une évidence, quand bien même le goût et les vertus thérapeutiques n'auraient aucun lien entre eux. L'ail a donc été investi des mêmes qualités que les épices au coût prohibitif, pour devenir l'épice des pauvres. Étrangement, ces qualités prêtées à l'ail sont en grande partie reconnues par la science moderne. Antibactérien, aliment santé, excellent en cas de rhume avec de l'eau chaude, du thym, du citron, du miel, du gingembre… (sans oublier de porter un cristal en contact avec votre peau !) Aujourd'hui encore, ce que nous savons de source sûre et ce que nous imaginons et transmettons comme représentations est encore un peu confus… Tout ça pour dire que cette crise sanitaire appuie pile là où nous sommes les moins rationnel·les.

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mardi, 14 avril, 2020

Un besoin à reconsidérer : l'avion

Dans Les Besoins artificiels, Razmig Keucheyan montre combien la consommation est un geste politique, non pas parce que les choix individuels auraient le pouvoir de réorienter le marché (une certaine aporie de la pensée écolo-alternative) mais parce que l'union des consommateurs, sur le modèle de l'union des travailleurs à laquelle elle fut d'ailleurs liée, est un outil sous-estimé et sous-utilisé pour ne plus subir l'offre et contribuer à une démocratie économique. Tout intéressant qu'il soit, cet ouvrage ne pose pas comme il le promet la question de la construction des besoins, notamment par l'offre.

J'ai bien peur que nous ne soyons pas dans L'An 01, appelé·es à reconsidérer nos besoins pour imaginer ensemble une société décente… J'ai bien peur que ce qui nous attend ne soit pas un grand banquet démocratique où les idées les plus généreuses et les moins bêtes triompheront… J'ai néanmoins envie de poser ici cette question au sujet de l'avion, stimulée par des débats récents du confinement et par ma relative déception devant l'ouvrage de Keucheyan. Tentant de faire la part entre besoins authentiques et besoins créés par l'offre, celui-ci affirme : « Voyager est devenu un besoin authentique. (…) La démocratisation du voyage est un acquis. »

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dimanche, 12 avril, 2020

La « démocratie participative » au chevet des partis ?

La vie politique, dans les régimes représentatifs libéraux, est traditionnellement structurée autour des partis (et autres corps intermédiaires comme les syndicats). Traditionnellement mais pas de tous temps puisque avant 1848 les corps intermédiaires étaient interdits, accusés de briser le bel unanimisme du peuple. Quand les associations, les syndicats et les partis sont autorisés en 1848, cette disposition est l'occasion pour des classes qui jusqu'ici avaient été tenues à l'écart de la vie publique, et pas seulement par le suffrage censitaire, d'y participer pleinement. Avant 1848, être élu supposait d'avoir les moyens de mener campagne sur des ressources individuelles. Après 1848, non seulement tout le peuple est invité à voter (tout le peuple ? à l'exception des femmes, soit de sa moitié) mais en plus il gagne le droit de s'auto-organiser dans des structures qui lui permettent de mettre en commun des moyens pour peser dans le débat public – et plus concrètement de s'organiser dans son bras de fer avec ses employeurs. En théorie, les corps intermédiaires portent une dimension démocratique du gouvernement représentatif (lequel est, en théorie aussi, faiblement démocratique).

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