lundi, 15 juin, 2020

Déconfinement et rebellitude

Elles prennent de l'assurance, ces voix qui condamnent notre servilité pendant le confinement. C'est un propos qu'on attendrait chez les lecteurs et lectrices de Henry D. Thoreau et d'Étienne de La Boétie, deux théoriciens de la désobéissance civile, ou bien chez les anarchistes, chez celles et ceux qui disent « non »… mais ça infuse bien plus largement. À vrai dire, il me semble que ce n'est pas de la part de celles et ceux qui se souhaitent ingouvernables que j'entends ces sorties rebelles mais plutôt des autres. Ce n'est pas honteux, d'avoir éteint son esprit critique pendant le confinement parce qu'on avait besoin d'irénisme. On a tou·tes nos mauvais moments. Mais revenir critiquer une servilité généralisée ?

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jeudi, 11 juin, 2020

Le Genre du capital

Céline Bessière et Sibylle Gollac, Le Genre du capital, La Découverte, 2020, 336 pages, 21 €

L'adhésion aux constats que dressent les féministes est souvent compliquée par ce fait que les femmes et les hommes vivent ensemble et s'aiment : deux époux de sexe opposé, un père sa fille, une sœur son frère. Le racisme, les haines de classe peuvent advenir quand des groupes sociaux sont séparés, ne se connaissent pas ou peu et admettent des intérêts divergents mais le sexisme, vraiment ? Vraiment. C'est le tableau que dressent Céline Bessière et Sibylle Gollac dans leur ouvrage Le Genre du capital, résultat de deux décennies de recherches (fois deux) sur comment deux moments importants de la vie économique des personnes, l'héritage et le divorce, appauvrissent les femmes en comparaison aux hommes. Au point que les inégalités de patrimoine entre femmes et hommes sont passées de 9 % en 1998 à 15 % moins de vingt ans plus tard. Celles-ci tiennent en partie à la place des femmes dans le monde du travail, domaine arpenté depuis quelques décennies par des sociologues féministes et dont les autrices rappellent vite quelques aspects. Les femmes en couple avec des enfants travaillent 54 heures par semaine dont seulement 20 sont rémunérées. Les hommes 51 dont 33 sont rémunérées. La répartition des richesses, elle aussi inégalitaire, tient à ce facteur mais également à d'autres moins connus et moins bien compris, que Bessière et Gollac mettent en lumière dans leur livre.

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dimanche, 7 juin, 2020

Faut-il abolir la police ?

Le débat a surgi aux USA à l'occasion de la mort d'un homme noir aux mains de la police. Énième mort, constat d'un racisme endémique, d'une violence trop commune. Et suite à ces manifestations, l'idée fait son chemin qu'il serait possible d'abolir la police. Beaucoup de ces propositions sont très pragmatiques, d'autres sont plus révolutionnaires et de toutes la presse anglo-saxonne rend compte. On n'a pas tous les jours de si bonnes nouvelles, alors regardons-les (malgré les différences culturelles et les difficultés de traduction) au prisme de ce qui se passe chez nous.

« Defund the police! »

Le département de police de Minneapolis a tenté des réformes de ses troupes : elles ont été équipées de caméras embarquées, formées à la lutte contre les discriminations (1) et même à la… bienveillance et à la désescalade de la violence. Le résultat ? Plus de budgets et plus de pouvoir à la police, sans grand résultat. Sachant que la plupart des départements de police absorbent entre un tiers et la moitié d'un budget municipal, et que cette proportion est en hausse avec la crise économique due au Covid-19 et l'effondrement des autres budgets ; sachant que les polices US coûtent en tout 115 milliards de dollars, 182 en ajoutant l'incarcération… les manifestant·es s'en prennent aujourd'hui au budget de la police (« Defund the police! ») qu'ils souhaitent réduire… ou réduire à néant, selon les traductions (2).

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dimanche, 31 mai, 2020

En toute impunité (1)

J'ai subi un crime de haine qui est resté impuni.

Il y a quelques années je rentrais chez moi à vélo dans le centre de Lille avec un ami. Nous roulions en file indienne, alors qu'il nous était permis de rouler de front, dans un rond-point urbain, la place Philippe Lebon à Lille. Je ne m'explique pas pourquoi, au feu rouge rue Nicolas Leblanc, je remets en question ma position sur la chaussée. Peut-être parce que je me sens déjà menacée par une voiture tout près de nous. [Edit : Justification d'une victime habituée à être blâmée, aux « Les cyclistes faut voir comment ils roulent. » Passer au paragraphe suivant.] Oui, je suis bien placée. Quant à mon ami, il se place toujours plus à droite que moi, dans une position plus dangereuse : il est à portée des portières qui s'ouvrent, il est moins visible. J'ai appris en manquant de peu d'être renversée à deux reprises dans le même rond-point qu'il faut prendre sa place sur la chaussée pour éviter d'être fauché·e à chaque sortie d'automobile à droite. Si ça ne vous dit pas d'essayer, un tutoriel de la Sécurité routière suisse explique ici qu'il faudrait même rouler « au milieu de la voie ». Lorsque le feu passe au vert, nous redémarrons. Devant un nouveau feu rouge cinquante mètres plus loin, parvis Saint-Michel, un automobiliste fait une queue de poisson à mon ami qui est placé devant. Mon ami le prend à partie en tapant sa voiture du plat de la main (note : ce n'est pas comme ça qu'on abîme les carrosseries, c'est seulement pour produire un peu de bruit et capter l'attention).

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En toute impunité (2)

Un an plus tard, mon agresseur court toujours avec sa haine, toujours capable d'un passage à l'acte violent. Un an plus tard, je me décide à faire d'autres démarches, cette fois sans attendre la police. Grâce à un ami et à l'excellent site Service-public.fr, je saisis le procureur de la République par une lettre recommandée et attire son attention sur ma plainte en déshérence. Celui-ci peut juger que « mon agresseur » n'est pas que mon agresseur mais une menace pour d'autres encore, autres personnes à vélo ou à pied où dont la tête ne lui revient pas et qu'il souhaite punir comme il a puni mon ami puis moi. J'ai porté plainte pour mon assurance (mais je ne me suis pas assez bien assurée) et pour ça. Mon agresseur n'appartient pas à mon cercle de connaissances, je ne peux rien négocier avec lui, ses proches ou les miens, rien exiger comme réparation. Dans une société anonyme, je ne peux faire appel qu'à la police. Puis à la justice, qui ne bouge pas. Sans réponse du procureur, je porte plainte auprès du doyen des juges d'instruction et demande en raison de ma pauvreté l'exemption d'une provision que sans ça je devrais faire dans le cas où ma plainte serait calomnieuse. Cette exemption m'est accordée et une juge d'instruction est saisie de l'affaire.

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lundi, 11 mai, 2020

Féminisme : le clash des générations ?

Il y a quelques mois, une jeune féministe prenait acte d'un désaccord que nous avions en le mettant sur le compte de nos générations différentes. Ce jour-là j'ai regardé dans le miroir mes rides naissantes et mes trois cheveux blancs de quadragénaire relativement bien conservée et j'ai respiré un grand coup. Je suis en cours de péremption.

J'ai pris parti dans un débat qui opposerait « jeunes féministes » queer pour qui l'identité de genre est un fait individuel, je suis qui je veux, y compris une licorne ou un dragon de Komodor (sic) (1), et « vieilles féministes » pour qui le genre est une invention patriarcale et qui finissent par dire que c'est le sexe biologique qui détermine la position sociale. C'est le genre de débat particulièrement intéressant où on a le choix entre deux positions caricaturales et largement caricaturées. Les secondes seraient en cheville avec l'extrême droite nord-américaine (celle-ci étant 100 % hostile à la liberté d'avorter, l'argument me paraît foireux mais j'imagine en effet les milieux réacs se frotter les mains à l'idée de tirer parti de ces polémique et soutenir, s'ils aiment jouer au billard, cette partie-là) et les premières mèneraient la controverse à force d'intimidation et de sabotages de l'expression publique des secondes (Twitter, universités et bibliothèques) et de coups dans la vraie vie (et ça, à ma connaissance, c'est avéré).

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dimanche, 3 mai, 2020

Le retour du revenu garanti

Depuis le début du confinement, les appels à un « monde d'après » plus solidaire, juste et écologique se multiplient. Parmi les propositions concrètes on trouve parfois le revenu garanti, réforme qui est dans l'air du temps depuis quelques années. Le pape François lui-même se serait engagé pour le « revenu universel de base », lit-on dans les journaux… Qu'on lise le texte d'un peu plus près : « Vous, les travailleurs informels, indépendants ou de l’économie populaire, n’avez pas de salaire fixe pour résister à ce moment... et les quarantaines vous deviennent insupportables. Sans doute est-il temps de penser à un salaire universel qui reconnaisse et rende leur dignité aux nobles tâches irremplaçables que vous effectuez, un salaire capable de garantir et de faire de ce slogan, si humain et chrétien, une réalité : pas de travailleur sans droits. » Plus loin le pape précise qu'il souhaite que soient garanti « l’accès universel aux trois T que vous défendez : terre, toit et travail ». Il est plutôt question de valoriser le travail des « premiers de corvée » en le sécurisant comme le fait le salariat dans les pays occidentaux, avec sa continuité du revenu qui s'avère relativement protectrice. Ou par l'accès à la terre… et on aurait envie de rajouter la propriété des autres moyens de production (mais c'est le pape, pas Che Guevara non plus).

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samedi, 25 avril, 2020

Essayez l'ignorance

S'il est un domaine dans lequel nos représentations baignent dans un mélange de connaissances assurées et d’irrationalité, c'est le corps et la santé. J'y pense depuis longtemps mais la crise sanitaire en a donné de nombreuses illustrations, notamment avec les ruées sur la chloroquine, la nicotine et maintenant l'eau de Javel… J'y pense depuis que j'ai lu Le Sain et le malsain (Le Seuil, 1993), ouvrage dans lequel l'historien Georges Vigarello montrait que ce qui est bon pour la santé et ce qui ne l'est pas constitue une sorte de système d'images mentales à la logique parfois étonnante. Par exemple, les épices (poivre, cannelle, clou de girofle, etc.) ont la particularité de pourrir difficilement, en conséquence de quoi elles ont été perçues comme saines : la pourriture étant malsaine, l'imputrescibilité – des minéraux, des épices, etc. – était saine. Comme elles ont aussi un goût très fort, l'analogie avec l'ail a constitué une évidence, quand bien même le goût et les vertus thérapeutiques n'auraient aucun lien entre eux. L'ail a donc été investi des mêmes qualités que les épices au coût prohibitif, pour devenir l'épice des pauvres. Étrangement, ces qualités prêtées à l'ail sont en grande partie reconnues par la science moderne. Antibactérien, aliment santé, excellent en cas de rhume avec de l'eau chaude, du thym, du citron, du miel, du gingembre… (sans oublier de porter un cristal en contact avec votre peau !) Aujourd'hui encore, ce que nous savons de source sûre et ce que nous imaginons et transmettons comme représentations est encore un peu confus… Tout ça pour dire que cette crise sanitaire appuie pile là où nous sommes les moins rationnel·les.

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mardi, 14 avril, 2020

Un besoin à reconsidérer : l'avion

Dans Les Besoins artificiels, Razmig Keucheyan montre combien la consommation est un geste politique, non pas parce que les choix individuels auraient le pouvoir de réorienter le marché (une certaine aporie de la pensée écolo-alternative) mais parce que l'union des consommateurs, sur le modèle de l'union des travailleurs à laquelle elle fut d'ailleurs liée, est un outil sous-estimé et sous-utilisé pour ne plus subir l'offre et contribuer à une démocratie économique. Tout intéressant qu'il soit, cet ouvrage ne pose pas comme il le promet la question de la construction des besoins, notamment par l'offre.

J'ai bien peur que nous ne soyons pas dans L'An 01, appelé·es à reconsidérer nos besoins pour imaginer ensemble une société décente… J'ai bien peur que ce qui nous attend ne soit pas un grand banquet démocratique où les idées les plus généreuses et les moins bêtes triompheront… J'ai néanmoins envie de poser ici cette question au sujet de l'avion, stimulée par des débats récents du confinement et par ma relative déception devant l'ouvrage de Keucheyan. Tentant de faire la part entre besoins authentiques et besoins créés par l'offre, celui-ci affirme : « Voyager est devenu un besoin authentique. (…) La démocratisation du voyage est un acquis. »

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dimanche, 12 avril, 2020

La « démocratie participative » au chevet des partis ?

La vie politique, dans les régimes représentatifs libéraux, est traditionnellement structurée autour des partis (et autres corps intermédiaires comme les syndicats). Traditionnellement mais pas de tous temps puisque avant 1848 les corps intermédiaires étaient interdits, accusés de briser le bel unanimisme du peuple. Quand les associations, les syndicats et les partis sont autorisés en 1848, cette disposition est l'occasion pour des classes qui jusqu'ici avaient été tenues à l'écart de la vie publique, et pas seulement par le suffrage censitaire, d'y participer pleinement. Avant 1848, être élu supposait d'avoir les moyens de mener campagne sur des ressources individuelles. Après 1848, non seulement tout le peuple est invité à voter (tout le peuple ? à l'exception des femmes, soit de sa moitié) mais en plus il gagne le droit de s'auto-organiser dans des structures qui lui permettent de mettre en commun des moyens pour peser dans le débat public – et plus concrètement de s'organiser dans son bras de fer avec ses employeurs. En théorie, les corps intermédiaires portent une dimension démocratique du gouvernement représentatif (lequel est, en théorie aussi, faiblement démocratique).

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jeudi, 2 avril, 2020

État d'urgence ridicule

Savez-vous comment remplir l'attestation qui vous permet de mettre un pied dehors ? La question se pose car les verbalisations fusent. L'attestation en question peut être recopiée à la main (à l'encre indélébile) car nul·le n'est censé·e avoir une imprimante à la maison. (Rappelons que recopier est une gageure pour les illettré·es, les dyslexiques ou les migrant·es qui ne sont pas alphabétisé·es en français mais dans d'autres systèmes d'écriture.) Il n'y a pas d'obligation à recopier chacun des motifs de sortie, seulement celui qui vous concerne. Texte complet, avec vos données personnelles, daté, horodaté et signé. Basta. Mais être en règle ne suffit pas et certain·es sont verbalisé·es (déjà 55 millions d'euros d'amendes !), pour la raison que l'attestation a été rédigé à la main ou que les cinq motifs n'ont pas été tous recopiés… justifications qui ne tiennent pas en droit. Il faudra rendre des comptes quand ce sera fini, gardez vos procès verbaux. #OnOublieraPas

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lundi, 30 mars, 2020

Besoin d'être ensemble, nécessité de dire non

Le besoin d'être ensemble qui nous caractérise, nous humain·es grégaires, s'exprime d'autant plus fort que nous sommes tenu·es à des mesures de confinement en cette période de pandémie. Il trouve tous les moyens de s'exprimer : on appelle les personnes qu'on aime ou dont on sait qu'elles sont les plus seules et vulnérables, on communique maladivement sur les réseaux sociaux et les moyens les plus inventifs sont trouvés pour être ensemble à distance : applaudissements depuis chez soi pour les soignant·es à 20 h chaque soir, bougie à la fenêtre pour une fête chrétienne. On a tellement envie d'unanimité que Macron a remonté dans les sondages, prenant 50 % de points en plus, après son discours de mobilisation. Une chèvre aurait fait l'affaire, peut-être même beaucoup mieux : aucune chèvre n'a lutté contre les soignant·es pendant les mois précédant la pandémie de coronavirus pour leur imposer une énième baisse des moyens de l'hôpital public.

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samedi, 21 mars, 2020

Une surcouche d'injustice et de violence

Le 6 mars, monsieur le président se rendait au théâtre. On n'allait pas se laisser abattre : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie. » Cinq jours plus tard, il en remettait une couche : « Nous ne renoncerons à rien. Surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer. Surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été. Surtout pas à la liberté. » Deux jours après cette sortie rappelant la grandeur de notre civilisation, avant tout celle des loisirs marchands, Macron posait les bases de notre nouvelle vie : rassemblements interdits, contacts physiques limités (mais pas la peine de porter un masque, d'ailleurs on n'en a pas), privé·es de sorties sauf pour les activités vitales (les courses, la promenade du chien, le kilomètre de marche pour ne pas perdre la main, aller bosser dans une usine produisant des biens pas spécialement vitaux en temps d'épidémie). Y'a pas à dire, le type voit la fin du monde arriver avec plus de clairvoyance que Jojo et les Gilets jaunes qui, elles et eux, ont vite compris à quel point les luttes écologistes et démocratiques étaient aussi les leurs…

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lundi, 16 mars, 2020

La Tropicalisation du monde

Xavier Ricard Lanata, La Tropicalisation du monde, PUF, 2019, 128 pages, 12 €

Et si le monde occidental, celui des pays riches et peuplés de Blanc·hes, faisait aujourd'hui l'objet d'un processus de « tropicalisation » ? Lanata, anthropologue et économiste du développement, fait l'hypothèse que nous sommes à un point où le monstre capitaliste, créé et nourri dans les pays du nord, est devenu tellement avide que le Sud ne lui suffit plus. Jusqu'alors, l'économie capitaliste a connu des pratiques différentes dans les pays colonisés et les pays colonisateurs. Là-bas il était violemment prédateur, utilisant les territoires comme puits de ressources et les populations locales comme bras pour les exploiter. Et quand les locaux n'étaient pas assez nombreux, d'autres peuples étaient déportés pour servir de main d’œuvre (1). La vision toxique que nous avons de l'environnement comme d'un milieu à exploiter ne s'est jamais mieux déployée que pendant l'histoire coloniale à son apogée, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe. C'est alors qu'on a assisté à « la décorrélation entre les lieux de consommation et les lieux de production, par l'extension considérable des réseaux d'échange et des chaînes de valeur » (p. 61). Nous vivons encore dans ces structures et ces représentations, avec plus ou moins d'inquiétude sur le fait de toucher un jour le fond et d'arriver à épuisement du modèle.

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vendredi, 13 mars, 2020

Se soigner tout·es pour se soigner mieux

Les soins de santé en France sont en grande partie pris en charge par un système d'assurance collectif financé par les cotisations des un·es et des autres et étendu à leurs proches. Il semble donc justifié par certain·es d'en exclure les migrant·es qui n'ont pas encore cotisé : résidant depuis moins de trois mois, en séjour irrégulier, etc. C'est une revendication assez commune à droite et elle a été mise en œuvre par les fameuses lois Pasqua en 1993. Ce n'est pas sous des gouvernements d'extrême droite que le ministre de Jacques Chirac puis d'Édouard Balladur a fait refuser l'accès à l'Assurance maladie pour les personnes en séjour irrégulier.

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dimanche, 1 mars, 2020

Chemins de fer et colonisation

S'il est une chose bien matérielle que les pays occidentaux pensent avoir apportée aux pays qu'ils ont colonisés, c'est les chemins de fer. « Rendez-vous compte, grâce à nous ! » nous disent celles et ceux qui malgré des années passées sur les bancs des écoles, collèges et lycées, ignorent tout un pan de l'histoire de leur pays, celui qui concerne sa relation avec une partie du monde qu'il a tenue sous sa dépendance coloniale. Rien que ça. Cette histoire compte pour comprendre le monde d'aujourd'hui mais notre ignorance à ce sujet est assez crasseuse. Alors si vous ne la connaissez pas bien, plongez-vous dedans, d'autant qu'il est d'autres manières de s'instruire, plus agréables que des cours magistraux. Dans Terre d'ébène, son livre de reportages en Afrique de l'Ouest constamment réédité depuis 1928, Albert Londres rappelle que le chemin de fer Congo-Océan n'a pas été construit par la métropole mais par le travail forcé des locaux dont 17 000 moururent dans les travaux (ce pour quoi la République française et Spie Batignolles ont été poursuivies). Comme beaucoup de personnes éduquées en France, je ne connais pas mieux cette histoire mais j'ai la chance d'avoir suivi quelques cours sans complaisance sur une autre partie du monde.

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jeudi, 27 février, 2020

Le mal que nous nous faisons (première partie)

Il y a quelques années, j'animais la bibliothèque d'un centre de femmes. Nous avions choisi de mettre dans notre enfer (l'endroit des livres sulfureux qu'on ne peut se procurer qu'en les demandant explicitement) une bande dessinée qui racontait la vie et des engagements d'une féministe « historique ». Notre principale raison, c'est qu'elle parlait de manière très désinvolte du viol subi par une femme de ménage dans une chambre d'hôtel, comme s'il ne s'agissait pas d'un crime. Nous ne voulions pas laisser une lectrice qui aurait subi ce genre de violence découvrir cette parole méprisante. Mais il faut le dire, j'avais aussi un peu en tête les accusations qu'on faisait à cette dame d'être une féministe blanche bourgeoise qui n'était pas trop sortie d'elle-même et avait gardé le genre comme unique grille de lecture des relations de pouvoir dans notre société. Une des copines du groupe avait lu le livre en question mais je ne m'étais pas donné cette peine.

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Contre l'alternumérisme

Julia Laïnae, Nicolas Alep, Contre l'alternumérisme, La Lenteur, 2020, 128 pages, 10 €

Julia Laïnae et Nicolas Alep tapent large en consacrant un petit livre à l'« alternumérisme ». Large mais toujours juste, car chaque cible est précisément définie et sa contribution à une « autre informatisation possible » fait l'objet d'une critique sérieuse et bien documentée. Des utopistes d'Internet aux inquiet·es des écrans, ces tendances ont ceci en commun qu'elles ne refusent ni les outils numériques, ni leur omniprésence dans la vie sociale, mais souhaitent en encadrer l'usage. Voyons plutôt.

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mardi, 28 janvier, 2020

Guerre de tranchées dans le mouvement féministe

« Je te crois. » Ce sont trois petits mots qui disent beaucoup. Dans une société où les femmes sont structurellement moins crédibles que les hommes, où leur témoignage, leur expertise ou leur parole sont systématiquement objets de méfiance, des femmes s'écoutent les unes les autres et s'accordent cette crédibilité féminine si rare et si précieuse. « Je te crois », comme un acte de sororité, une obligation construite des unes vis-à-vis des autres malgré les réflexes sexistes, les querelles de chapelle, les agendas qui divergent. Nous ne sommes pas obligées de faire vivre le seul mouvement politique unanime, qui ne soit pas traversé d'interrogations, de lignes de fracture, de vifs débats ou d'un brin de mauvaise foi. Mais, contrairement à d'autres, nous avons le devoir de nous ménager les unes les autres, de mener nos débats avec autant de rigueur que de respect, d'assumer nos divergences sans violence. Ce n'est pas le cas.

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dimanche, 19 janvier, 2020

Le Revenu garanti : une utopie libérale

Le Revenu garanti : une utopie libérale, Aude Vidal, Le Monde à l'envers, 2020, 5 euros, 96 pages

Un extrait

« Allô, madame la ministre ? C'est pour signaler un accident du travail. » En 2019, un compte sur un réseau social interpelle les pouvoirs publics, faisant chaque semaine le décompte morbide des mort·es au travail. Chaque semaine sont mortes entre 4 et 7 personnes, de tous âges, plutôt des hommes dans des emplois ouvriers. Et c'est sans compter les travailleurs et travailleuses qui meurent à petit feu de l'exposition à des polluants dans leur emploi, comme les femmes de ménage ou les petites mains des salons de beauté. Sans compter les personnes qui se suicident sur leur lieu de travail, épuisées par un management féroce générateur d'angoisse ou par la perte de sens de leur métier – en particulier dans le service public. Le travail tue et casse les corps. Même si les politiques « n'adore[nt] pas le mot de pénibilité parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible » (1), cette pénibilité existe. Elle fait mourir plus tôt les ouvriers que les cadres et baisser leur espérance de vie en bonne santé. Quant aux contreparties, elles sont maigres.

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