Mot-clé - Écologie politique

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jeudi, 3 juillet, 2014

PMA, écologie radicale et féminisme : passé les bornes…

Hiver 2012-2013 : le débat politique se sclérose sur la question des droits des personnes LGBT et les écolos radicaux n'y font pas toujours bonne figure. Le projet de loi sur le mariage pour toutes et tous propose-t-il dans un premier temps l'ouverture de l'assistance médicale à la procréation (ou PMA) aux couples lesbiens ? Les critiques que l'on peut faire à ces techniques étaient jusqu'alors plutôt discrètes, mais elles fleurissent, en ce sombre hiver comme au printemps, accompagnées des rumeurs les plus incongrues sur notre modernité devenue folle (1) ou de supputations sans pudeur sur la sexualité des lesbiennes ou des gays (2).

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lundi, 14 avril, 2014

Radicalité

Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques, coordonné par Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini, L'Échappée, 2013, 432 pages, 25 €

Tout est dans le vraiment, dans ce projet éditorial à deux faces. La première est la plus évidente et consiste à présenter vingt penseurs et penseuses, issuEs de différentes traditions politiques et intellectuelles, qui offrent de la société où nous vivons une critique en profondeur (radicale) en s'attaquant aux causes des maux actuels. La critique est d'ordre économique, technique, culturel et politique, éclatant les fronts et prenant au sérieux des registres qui ont pu apparaître comme secondaires : la technique n'est pas le problème, ça dépend de ce qu'on en fait ; la culture est affaire d'usages et de représentations individuelles, qui n'ont pas lieu d'être jugées à l'aune politique sauf à entraîner l'accusation de discours moralisateur.

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jeudi, 6 mars, 2014

Survivre et vivre

Survivre et vivre. Critique de la science, naissance de l'écologie, coordonné par Céline Pessis, L’Échappée, Montreuil, 2014, 480 pages, 25 euros

La revue Survivre publie son premier numéro en 1970, à l'initiative d'un groupe de mathématiciens que l'on pourrait qualifier de pacifistes. Les liens entre la recherche fondamentale et leurs applications militaires, à l'issue de guerres post-coloniales et en pleine guerre du Vietnam, stimulent une réflexion sur le rôle social de la science qui ira pendant les cinq années suivantes en se radicalisant et en augmentant la variété de ses préoccupations, au point qu'il est possible de dire que Survivre... et vivre est l'une des grandes revues écologistes des années 1970. Une sélection de textes et leur introduction par Céline Pessis permettent de découvrir ce parcours intellectuel et politique fulgurant qui s'achève au n°19, en 1975. Des contre-coups de Mai 68 à ceux de la candidature de René Dumont, en passant par le rapport du club de Rome, Survivre... et vivre a posé des questions qui sont encore celles que se posent (ou devraient se poser) les mouvements écologistes.

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lundi, 3 mars, 2014

A qui de nous faire préférer le train ?

Même aux USA, pays du libéralisme économique, il est possible de prendre le train à des prix qui ne font pas dresser les cheveux sur la tête. Et heureusement, car si les cars (1) Greyhound ont une belle réputation, que l'on doit à des films hollywoodiens comme Macadam Cowboy, il faut revoir ce film et les autres avec un peu moins de paillettes dans les yeux : le Greyhound, c'est pour les pauvres et tou-te-s celles qui ne peuvent pas faire le trajet en avion. L'imaginaire américain prétend que vous aurez de fortes chances de faire le voyage (interminable) aux côtés d'une personne malodorante et/ou en grande détresse. Au Canada, un voyageur a ainsi fini son trajet la tête coupée par son binôme de car (faut dire que c'est long). Le plus grand désagrément que j'aie connu, c'est de faire les deux heures entre Seattle et la capitale de l'état dans un car aux vitres tellement crades que je n'ai pas pu voir le Mt Rainier de plus près. Ah, oui, et la demi-heure de queue avec un vigile grossier qui nous a demandé d'ouvrir nos bagages à main pendant qu'il commentait le contenu – des bagages des passager-e-s du wagon à bestiaux précédents. C'est le genre d'expérience qu'on apprécie d'avoir fait, mais qui ne vaut pas la peine d'être répétée.

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jeudi, 16 janvier, 2014

Un solutionnisme écolo-alternatif ?

DIY, agroforesterie, revenu garanti, agriculture urbaine, tirage au sort des mandats politiques, BRF, végétarisme, etc. Les écolos-alternatifs/ves ont une multitude de propositions pour faire du monde un endroit plus vivable. Le BRF (bois raméal fragmenté) réduit les besoins en eau de l'agriculture, le végétarisme s'adresse aux impacts désastreux de l'industrie animale, le tirage au sort nous fait retourner aux fondamentaux de la démocratie, le revenu garanti met à l'abri de la misère qui touche de plus en plus de personnes, particulièrement des femmes et particulièrement des enfants, le DIY (do-it-yourself) fait baisser la fièvre acheteuse.

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lundi, 2 décembre, 2013

Écologie politique : comment ne pas entendre

Ce matin sur France Inter, dans un de ces télescopages saisissants qui servent de signe ostentatoire de pensée originale, le chroniqueur politique maison mettait en parallèle la crise écologique et sociale et les échecs d'EELV : c'est parce que "les écolos" engagé-e-s dans la gestion des affaires publiques s'en sortent plutôt mal qu'on se rapproche des limites du système productiviste, notamment le système agro-alimentaire breton. Cassandre ne parle pas assez fort, ou bien elle n'articule pas assez bien, ou encore elle n'utilise pas des concepts assez stratégiques, toujours est-il qu'on peut passer des années à ne pas l'écouter et finir ensuite par le lui reprocher. Ben tiens.

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samedi, 16 novembre, 2013

La fin du monde, les riches et les gueux

A propos de trois films

Soleil vert, Richard Fleischer (1973)
Idiocracy, Mike Judge (2006)
Elyseum, Neill Blomkamp (2013)

C'est dans 50 ou 150 ans et le monde est devenu étouffant dans tous les sens du terme : surpeuplé et surchauffé, un enfer.

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mercredi, 9 octobre, 2013

Les Îles du Paradis

Richard Grove, Les Îles du Paradis. L'Invention de l'écologie aux colonies, 1660-1854, La Découverte, 164 pages, 13,50 €

Il est des textes dont on ne sait trop quoi faire quand on est éditeur : trop longs pour la revue, trop courts pour le livre. C'est une gageure, pour laquelle on invente des formes, consistant le plus souvent à faire des livres à partir de très longs articles. Car hors du livre, point de salut : avez-vous déjà lu un article de cinquante pages dans la presse française ? C'est monnaie courante pourtant dans le monde anglo-saxon, mais chez nous cette forme d'écriture n'existe plus depuis Albert Londres, il n'y a rien entre les dix pages de « grand reportage » et le bouquin de 200 pages. Les Prairies ordinaires bricolent donc Le Stade Dubaï du capitalisme de Mike Davis (96 pages, 8 €) avec l'aide d'un long article de François Cusset sur le même sujet. Pendant que les éditions Allia livrent brut La Montée des eaux de Charles Mann dans un micro-bouquin (64 pages, 3,10 €). On gonfle le texte ou on assume sa brièveté.

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samedi, 5 janvier, 2013

A la recherche de la "sexualité naturelle"

Voici une lettre envoyée en privé à l'animateur d'un blog écolo, en guise de réponse énervée à un billet qui se targuait de critiquer la technique pour justifier son homophobie. Sans réponse de sa part, je décide de la mettre ici à disposition. Entre temps, Stéphane Lavignotte et moi avons publié une tribune dans le cadre du même débat et avec un angle assez proche.

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lundi, 17 décembre, 2012

Notre-Dame-des-Landes, une histoire de poisson pas frais

Basques ou Islandais, les pêcheurs de l'Atlantique ont découvert il y a plus de mille ans la fabuleuse pêche à la morue. Un poisson très grégaire, donc facile à pêcher, facile aussi à sécher et à conserver grâce à sa faible teneur en gras, de la pure protéine qui alimenta longtemps aussi bien les classes laborieuses européennes que les esclaves des Antilles. Une morue dépose un million d’œufs à chaque période de reproduction, on a donc longtemps cru que les stocks étaient inépuisables. Et quand ils s'épuiseraient, la pêche ne serait plus si fabuleuse et rentable, on n'aurait pas d'autre choix que de l'abandonner pendant quelques années, le temps que les stocks se refassent. Mais les morues juvéniles sont des proies faciles, sujettes à une haute mortalité, et les bateaux de pêche se sont équipés au point de pouvoir scanner le moindre banc à des miles à la ronde. On ne l'a donc pas vu venir, les stocks se sont effondrés en deux ou trois ans, le temps de mettre sur pied des accords internationaux pour un moratoire sur la pêche à la morue en Atlantique... On ne l'a pas vu venir, à part les pessimistes, les naturalistes et les écologistes.

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lundi, 19 novembre, 2012

Il est temps d'arrêter les conneries

Devant la crise climatique, on se sent impuissant : les quantités de gaz à effet de serre s'accumulent dans l'atmosphère, les réfugié-e-s climatiques s'entassent dans des camps, les phénomènes climatiques s'enchaînent (sécheresses, ouragans comme en ce moment sur la côte Est de l'Amérique du Nord, vagues de froid, etc.) et il faudrait diviser par quatre nos émissions... Plus facile à dire qu'à faire, surtout quand on dit que c'est à chacun-e de faire un effort, de devenir un exemple à suivre en mangeant tout local, en ne prenant qu'exceptionnellement sa bagnole et jamais l'avion, alors que tout nous pousse à faire exactement le contraire : l'offre des supermarchés, la structure des villes, le mode de vie des ami-e-s autour de soi.

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lundi, 5 novembre, 2012

Le Soleil en face

Le Soleil en face. Rapport sur les calamités de l'industrie solaire et des prétendues énergies alternatives
Frédéric Gaillard
L'Échappée, 2012
160 pages, 11 €

La critique des énergies dites « renouvelables » continue. Arnaud Michon avait publié en 2010 aux éditions de l'Encyclopédie des Nuisances un réquisitoire contre l'énergie éolienne, Le Sens du vent, qui faisait la part belle à une critique idéologique : un système injuste et autoritaire tente maladroitement d'assurer sa durabilité... le laisserons-nous faire ? Il faisait découvrir en outre aux optimistes de tout poil les défauts de l'énergie éolienne : non seulement les exactions de compagnies pour lesquelles un paysage et les personnes qui l'habitent ne peuvent rien valoir, mais aussi les ressources non-durables, en particulier métalliques, utilisées pour la construction d'une éolienne. Hélas pour les gentil-le-s écolos un brin techno, la réponse universelle à tous nos problèmes n'est pas blanche et dotée de trois grandes pales. C'est plutôt une révolution qu'il nous faut (et nous voilà bien avancé-e-s).

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vendredi, 9 mars, 2012

Un geste pour la planète. Peut-on ne pas être écolo ?

Samuel Pelras, Un geste pour la planète. Peut-on ne pas être écolo ?, « Antidote » Flammarion, 2012, 120 pages, 8 €

Rire sur le dos des écolos, rien de plus facile. On le faisait déjà dans les années 70, qui sont ces huluberlus avec leurs fromages de chèvre, non mais, ça fusait de l'extrême gauche au public conventionnel. Aujourd'hui l'exercice est devenu d'autant plus délectable que l'écologie s'est imposée dans le courant dominant... à moins que ce ne soit le contraire ? Samuel Pelras ne s'inquiète guère d'analyser en profondeur cette colonisation croisée, il dézingue tous azimuts. Et on se marre. Alors certes, on aurait aimé qu'il fasse un peu de tri au lieu de mélanger dans sa poubelle les éco-citoyen-ne-s satisfait-e-s de l'aliénation consumériste (mais bio !) et les écolos pour qui l'autonomie est au cœur d'une vie désirable ; qu'il fasse sérieusement la part du politique et celle du religieux... prosélytisme et martyrologie ne sont en effet pas étrangers au mode de vie écolo. On aurait aimé qu'il passe autant de temps sur le cas Juppé (le pauvre ne mangera plus de cerises en hiver, mais il est hélas absent, comme les autres maîtres d'œuvre du développement durable sauce 2007) que sur celui du réseau « Sortir du nucléaire ». On aurait aimé une critique un peu plus fouillée du régime de l'expertise (1). Mais on regrettait Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, de Riesel et Semprun (Encyclopédie des nuisances, 2010), alors une deuxième couche n'est pas de trop. Et l'autre camp n'est pas oublié : on rit un temps avec Iegor Gran (L'Écologie en bas de chez moi, POL, 2011), et puis son cynisme est largement commenté, dans la liste des « irréductibles Gaulois » anti-écolos qui se payent une subversion à deux balles. Liste de type journalistique et non typologie savante, puisque l'auteur ne s'inquiète pas de mettre en valeur les différents ressorts de la réaction : scientisme et rapport à la technique, conservatisme politique, individualisme, etc. A la lecture de ce pamphlet, drôle et parfois injuste comme le veut le genre, on oublie presque l'ambition de la collection, qui est plutôt d'aborder des questions politiques et sociales au prisme de la philosophie. A peine quelques citations pour donner un vernis, il s'agit simplement pour l'auteur de présenter son écologie, ou mieux de l'asséner au détour d'un chapitre : c'est une écologie de la liberté, ou éco-anarchisme, dans le sillage de Murray Bookchin et Cornelius Castoriadis. Belles références, dont on ne se plaindra pas. On doit à ce dernier auteur un développement de grande qualité sur la notion d'imaginaire : que dit-on quand on parle de « décoloniser l'imaginaire » ? S'agit-il seulement de nourrir la société d'images et d'histoires nouvelles, façon storytelling bio, ou ne prend-on pas la tâche à la légère ? L'imaginaire castoriadien a à voir avec l'institution, mais il ne la précède pas allègrement, il est tributaire de sa pesanteur. L'écologie politique, corpus théorique qui semble loin d'être étranger à Samuel Pelras, pose de nombreuses questions de ce type, et on a de quoi regretter qu'elles ne soient pas ici traitées avec la même exigence.

(1) Celle-ci est brillamment faite dans la même collection par Mathias Roux dans J'ai demandé un rapport. La politique est-elle une affaire d'experts ?, « Antidote » Flammarion, 2011.

vendredi, 11 novembre, 2011

Le monopole radical des rythmes de vie

Une deuxième version de mon intervention au colloque « Sortir de l'industrialisme », où je participe à la table ronde « Quels rythmes de vie défendre contre l'industrialisme ? »

L'industrialisme nous a fait deux promesses : celle de l'abondance et celle de ménager notre peine, à la fois en rendant le travail moins pénible (les tâches répétitives ou éprouvantes étant vouées à disparaître) et moins prégnant dans nos vies. La mécanisation du travail et le passage de l'artisanat à l'industrie, le remplacement dans l'agriculture de la main d'œuvre par la chimie, avec les avantages que certains intérêts ont pu y trouver et les défauts qui sont parallèlement apparus, sont des tableaux bien connus.

Ce qui est moins souvent interrogé, c'est à quel point ces deux objectifs, d'abondance et de fin du travail, se font concurrence. Notre époque d'abondance cède peu de terrain à la recherche du « travailler moins », et dans un arbitrage pas assez conscient. La réduction du temps de travail, comprise dans les années 1990 comme l'avenir de l'espèce avec entre autres les travaux d'un théoricien technophile comme Jeremy Rifkin, est un mouvement bien lent, battu en brèche dans la France des années 2000 où il se heurte au choix de l'abondance, c'est à dire au choix d'un travail bon marché. Travailler plus fait baisser la valeur du travail (et donc la valeur des biens de consommation et des services) en mettant plus d'heures sur le marché. Et certains dispositifs comme la défiscalisation des heures supplémentaires ont été élaborés pour faire baisser encore le coût de l'heure de travail, avec pour conséquence le sur-travail des insiders et un nombre croissant d'outsiders. Ce sur-travail est la norme, le temps partiel étant une caractéristique des seuls emplois mal rémunérés et sans responsabilité. Quand la moitié des économies dégagées par le non-renouvellement des fonctionnaires est consacrée à faire supporter, par des primes et gratifications diverses, l'intensification de leur travail par ceux et celles qui restent, on est face à un projet de société où nos vies ne seront jamais libérées du travail, sauf à être privées dans le même temps d'un revenu et de l'autonomie, de la capacité d'action, qui l'accompagnent.

Dans les transports aussi, le course à la libération du temps est un échec. La motorisation a fait exploser les distances sur lesquelles nous nous permettons (ou bien sommes tenu-e-s) de nous déplacer, à un coût qui a lui aussi son influence sur notre emploi du temps, comme le montre le calcul de la vitesse généralisée d'Ivan Illich et de Jean-Pierre Dupuy, qui compte aussi bien le temps consacré conduire sa voiture qu'à gagner l'argent nécessaire à son entretien. Et le mouvement continue, grignotage de la campagne péri-urbaine d'un côté, avec ses grandes surfaces et ses pavillons, et infrastructures de transport de l'autre : il faut engloutir des budgets publics considérables et détruire des hectares de forêts pour mettre Toulouse à trois heures de Paris avec le TGV, il faut encore tracer des autoroutes dans un des pays les mieux pourvus d'Europe. Tout pour gagner du temps qu'on consacrera à aller plus loin, dans un phénomène de contre-productivité très bien décrit par Illich (encore lui, décidément Énergie et équité est un livre essentiel). Et l'équipement du pays entier se calque sur les besoins de la classe sociale dominante, friande de day trips à l'autre bout du pays, pour une réunion de travail ou une sortie culturelle.

A la maison aussi, on nous a après guerre promis un équipement pour « libérer la femme » et le temps qui était consacré à laver le linge ou la vaisselle, réchauffer une soupe ou un biberon, râper des carottes. Mais la participation toujours trop faible des hommes aux tâches domestiques n'a pas libéré les femmes de leur rôle social de ménagère. De quelle libération parle-t-on, quand dans des vies trop pleines la moindre heure se remplit aussi vite ? Le temps dédié aux loisirs augmente, mais ces loisirs échappent-ils vraiment au productivisme ambiant ? La dernière enquête « emploi du temps » de l'INSEE décompte deux heures par jour en moyenne consacrés à la télévision, et plus encore pour Internet qui vient de dépasser la petite lucarne. Dans d'autres classes sociales on court derrière le visionnage de films, la visite au pas de charge d'expositions, l'accumulation de disques... Et le temps dédié à des activités physiologiques de base, comme le sommeil, diminue constamment.

Le travail est bien le nœud de nos vies trop pleines. Derrière cette course contrainte à l'activité, il y a cependant une course dans laquelle nous sommes engagé-e-s à notre initiative, mais sur des modèles sociaux que nous prenons rarement le temps de questionner. Et quand nous le faisons, quand nous réalisons que nous n'avons « pas assez de temps pour nous », les activités civiques sont les premières à disparaître. Le temps pour et avec les autres sert de variable d'ajustement. Quelques-un-e-s d'entre nous ont fait le choix de dédier le temps libéré par le chômage (volontaire ou forcé) à des activités politiques, associatives. Et les voient petit à petit désertées par les insiders, par ceux et celles qui mènent une activité productive rémunérée. Le sur-travail contraint bien trop une partie du temps pour que l'usage de l'autre partie soit véritablement libre. Et comme c'est ensemble que nous faisons société, il y a là un véritable monopole radical de ce mode de vie sur les autres : le champ des possibles, des actions à mener collectivement, en-dehors de la famille et du boulot, se restreint comme une peau de chagrin.

Industrialisme et liberté

Une intervention au colloque « Sortir de l'industrialisme », où je participe à la table ronde « Quels rythmes de vie défendre contre l'industrialisme ? »

Plus que le confort, la société industrielle nous a promis la liberté. Elle travaille à la rupture avec les contraintes naturelles et nous fait miroiter un être humain délivré du boulet que constituerait la nature : l'espace et le temps, notamment, ne doivent plus être des obstacles à notre épanouissement. De quel épanouissement s'agit-il ? Et vaut-il vraiment la peine de voir nos vies envahies par les objets et systèmes industriels, que ce soient des inventions hypermobiles comme la voiture et le TGV, ou des machines énergivores ?

La voiture a considérablement accru notre champ d'action, et notre voisinage immédiat s'étend désormais dans un rayon de 100 km. Mais ce miracle quotidien, vite rattrapé par d'autres contraintes abondamment décrites dans l'œuvre d'Ivan Illich (1), a perdu de sa saveur, aussi bien pour les personnes qui en font l'usage que pour celles qui le critiquent. Lesquelles ont d'ailleurs compris qu'après le désir d'abolir des distances c'est finalement la volonté d'avoir en tous lieux un espace privatif qui a fini par avoir cours. Les automobiles nous transportent toujours, certes, mais quand la plupart des trajets se font en ville et sont inférieurs à 3 km, on comprend bien que leur usage sert la protection, l'isolement, voire la rupture. C'est dans les villes du Tiers-Monde que ce phénomène est le plus sensible, où la voiture individuelle accompagne une fracture sociale entre les habitant-e-s des bidonvilles, qui se font écraser autant qu'ils et elles meurent d'une eau souillée (2), et les classes moyennes qui se protègent de l'agression en prenant leur voiture... et du car-jacking (agression des automobilistes) en faisant construire des aménagements qui limitent les obligations de s'arrêter (3).

Le TGV présente des caractères similaires à l'usage de la voiture dans les grandes villes des pays pauvres, à savoir la prédation de ressources publiques pour des équipements utilisés en grande partie par les classes aisées, comme l'a rappelé l'économiste et opposant aux infrastructures de transport Julien Milanesi (4). Mais cette question reste marginale, et le discours autour du TGV mobilise surtout les images les plus fortes de l'hypermobilité et la volonté la plus claire d'effacer les contraintes naturelles : « Toulouse ne peut, ne doit pas rester aussi loin de Paris ». Mais alors que faire ? Certainement pas déménager l'agglomération des bords de la Garonne vers ceux de la Loire. Plutôt tracer dans la géographie du Sud-Ouest des lignes à grande vitesse qui mettront Bordeaux à deux heures de Paris, et Toulouse à une heure et demie de Bordeaux. Nier cet espace, ces 800 ou 900 km, en donnant les moyens de les franchir plus vite, c'est aussi « libérer » le temps de ses utilisateurs et utilisatrices, à qui une heure de lecture ou de méditation fait si peur.

De la même façon, équiper les maisons en appareils électro-ménagers, c'est « libérer » le temps jadis consacré à laver le linge ou la vaisselle, réchauffer une soupe ou un biberon, râper des carottes. Automatiser des activités productives, à l'usine ou au bureau, c'est de même « libérer » le temps des travailleurs-ses... Mais les bonds de la productivité n'ont été consacrés qu'en une très faible partie à moins nous contraindre à travailler. Ils ont avant tout servi à faire exploser la production de biens et de services. Ainsi que la quantité d'énergie nécessaire au mode de vie industriel. Alors quelle libération ? La durée légale du travail ne compense pas les augmentations de productivité, et l'écart est toujours plus sensible entre la quantité de travail valorisable sur le marché et le nombre des travailleurs-ses disponibles pour l'effectuer. Écart connu sous l'expression « chômage de masse » et que l'on considère comme le plus grand fléau de notre société. Cette durée que l'on peine tant à diminuer ne permet en outre pas de consacrer assez de temps à une vie sociale, amicale, familiale, politique, culturelle, artistique ou sportive épanouie. La société industrielle n'est pas le jardin d'Eden qu'on nous avait promis, mais une « course de rats » toujours plus rapide, pleine d'objets et de services pour compenser tant bien que mal l'inhumanité de notre condition.

Quelle libération encore, quand dans la plupart des ménages les rôles de genre imposent toujours aux femmes cinq heures de travail domestique quotidien, sans que la participation des hommes ait sensiblement varié (5) ? Peut-on véritablement parler de libération, parce que laver le linge ne demande plus une matinée les mains dans l'eau froide, alors que le sexe biologique enferme toujours aussi mécaniquement dans un rôle social ? Ni les trajets en TGV, ni les programmes « express » de nos machines ne parviennent à libérer notre temps. Car cette libération ne peut être l'effet de l'industrialisation de notre mode de vie. Elle doit être un objectif collectif, politique, en rupture avec le productivisme et l'industrialisme. Serge Moscovici, penseur essentiel des rapports entre l'être humain et la nature, mettait cet objectif au centre de l'action pour un monde désirable : « Le problème du temps, les cycles, c’est important dans le rapport à la nature. (…) Je pense que les écologistes doivent penser (...) en introduisant quelque chose auxquels les gens ne pensent pas : le problème du rythme et du temps (6). »

Notes
(1) Ivan Illich, Énergie et équité, Le Seuil, 1973.
(2) « Les personnes les plus en danger sont celles qui ne pourront jamais s’offrir une voiture de toute leur vie », réseau OMS accidents de la route, cité dans Mike Davis, Le Pire des mondes possibles (sic). De l'explosion urbaine au bidonville global, La Découverte, 2007.
(3) Mike Davis, op. cit.
(4) Julien Milanesi, « Qui utilise le TGV ? », publié le 8 février 2011 sur http://blogs.mediapart.fr/blog/julien-milanesi.
(5) Dominique Méda, Le Temps des femmes, Flammarion, 2001.
(6) « Le mouvement écologiste devrait se considérer comme une minorité », entretien avec S. Moscovici par Stéphane Lavignotte, mai 2000.

dimanche, 23 octobre, 2011

L'écologie urbaine contre l'écologie politique ?

Bienvenue chez les pauvres, chronique n°2

On redécouvre ces dernières années que les villes aussi sont des écosystèmes. Les plantes y poussent entre les pavés malgré les coups de désherbant, les oiseaux nocturnes n'ont pas été tout à fait éloignés par l'éclairage public, les arbres sont présents dans tous les quartiers (et quand ils le sont peu on s'en désole) et on composte dans les jardins privés. Nous ne sommes pas des fleurs de béton, incompatibles avec les autres animaux et ne supportant le végétal que sous forme de salade dans une assiette. C'est une bonne nouvelle. Mais si l'écologie a sa place en ville, ce n'est pas seulement pour investir la question naturelle, mais parce qu'elle est porteuse de dimensions sociales qui restent pertinentes dans tous les milieux humains.

L'usage de la bagnole pose par exemple en ville autant de problèmes environnementaux, avec leurs gaz d'échappement, que de problèmes sociaux. Elle dégrade les transports en commun, ralentissant avec elle les bus et écartant de leur usage des fractions de la population d'autant plus nombreuses qu'on s'éloigne du centre-ville. Elle éloigne certains services et les rend finalement inaccessibles (1) aux personnes qui n'ont ni le goût ni les moyens d'investir plusieurs centaines d'euros mensuels dans une voiture. La bagnole mord sur l'espace public, le rend peu propice à la promenade ou à une circulation à vélo vraiment agréable, faisant de nos villes des lieux dont on souhaite s'échapper, avec un pavillon en banlieue ou un week-end à la campagne.

L'écologie est un corpus politique particulièrement attentif aux conditions de la vie quotidienne, qui ne s'en laisse pas compter par les grands objectifs (le Progrès, la Puissance – 4e mondiale pendant longtemps –, la Croissance du PIB) mais cherche des manières de vivre mieux, libérant le temps et l'espace pour rendre les conditions matérielles d'un certain bonheur accessibles à plus de monde que si le marché s'occupait de vendre des vies agréables. Les écolos ont donc imaginé des villes vivables. Depuis la fameuse campagne municipale de 1977 ils et elles ont tenté pour cela d'intégrer des exécutifs locaux. Dans les années 1990 et 2000, ils et elles y sont arrivé-e-s, ont finalement trouvé une oreille attentive et pu mettre en œuvre quelques réformes. Les jardins municipaux sont désormais entretenus avec des méthodes plus ou moins biologiques, le désherbage se fait au feu plutôt que par la chimie, on fait pousser des espèces végétales plus variées et mieux adaptées, on baisse l'éclairage public (moins intense, il n'est plus dirigé vers le ciel ou les hauteurs des bâtiments) pour moins perturber les chauve-souris (et notre sommeil), on ouvre des jardins partagés et on promeut même l'apiculture urbaine. Les exemples sont nombreux, et ils donnent souvent envie d'habiter à côté. Ça tombe bien, c'est fait pour ça.

Si l'écologie urbaine passe bien dans ses dimensions naturalisantes, c'est aux dépens de ses dimensions sociales et globales, qui avancent bien moins vite. Rendre un quartier agréable, en y restreignant la place des voitures ou en y ouvrant un beau jardin, renchérit le prix des loyers tout autour. Quelle action pour conserver la mixité sociale, en-dehors de pourcentages cache-sexe ? Distribuer un composteur aux habitant-e-s dotées d'un jardin, ça sert à quoi si ce n'est une première étape pour généraliser le compostage urbain et éliminer les 30 % de déchets organiques qu'on brûle inutilement et à grand peine dans les incinérateurs ? Les plus grands promoteurs de l'écologie urbaine, les personnalités politiques en pointe sur ces questions, qui « ne mangent plus de cerises en hiver » et inaugurent des « maisons de l'écologie », soutiennent par ailleurs des projets de construction de stades, de grands contournements autoroutiers, de nouveaux tronçons d'autoroute, ou de lignes à grande vitesse qui renchériront les prix du train pour tou-te-s mais rapprocheront de la capitale une classe moyenne aisée anxieuse d'y passer plus de week-ends culturels.

Les derniers budgets publics avant la faillite, ces visionnaires les réservent à des équipements forts de béton, pauvres en emploi, incompatibles avec la réduction des émission de gaz à effet de serre. Les logements des propriétaires pauvres ou des locataires ne sont toujours pas équipés pour passer l'hiver, la tuberculose revient pour les gamins des familles démunies, les factures d'énergie bouleversent les budgets de la classe moyenne et donnent aux plus pauvres le choix entre le froid et les dettes, mais qu'à cela ne tienne, nous avons déjà fait beaucoup d'efforts en accordant des crédits d'impôts pour rénover le bâti de la classe moyenne aisée de bonne volonté écologique (2). Alors l'écologie, ça a assez duré. Maintenant, tou-te-s au stade !

A quoi sert donc l'écologie urbaine, si ce n'est à redessiner le monde autour des villes, dans toutes ses dimensions ? Elle sert à policer la ville en mettant dans le même sac écologie et propreté. Elle sert à normer les comportements de ses habitant-e-s (trie tes déchets, dis bonjour à la dame), à rendre la ville plus attractive dans la compétition nationale pour accueillir les classes sociales les plus aisées. Elle envoie les pauvres dans des banlieues où la bagnole n'est plus une nuisance, comme quand on boit un verre à une terrasse de centre-ville, mais un outil indispensable pour aller tous les matins de la zone résidentielle à la zone de bureaux. De beaux objectifs. Cette écologie-là sert en un mot de marketing urbain, elle fait des écolos les dindons de la farce.

(1) Ou pas loin : à Bordeaux la CAF, un service dont ont besoin les plus fragiles, se trouve ici (et inutile de préciser que dans ce riant paysage, distant d'une dizaine de kilomètres de la gare St-Jean, les bus ne passent pas toutes les cinq minutes).
CAF Bordeaux
(2) Voir « De bons pères de famille. Bienvenue chez les pauvres, chronique n°1 ».

mardi, 4 octobre, 2011

Autour de trois moments de l'histoire de l'écologie

Franz Broswimmer, Une brève histoire de l'extinction en masse des espèces (2002), rééd. Agone, 2010 (12 €)
Jean-Paul Deléage, Une histoire de l'écologie, Seuil, 1991 (7,95 €)
Fairfield Osborn, La Planète au pillage (1948), rééd. Actes Sud, 2008 (8,50 €)

Les années 2000, au moins jusqu'à ce vendredi 11 mars 2011 qui a réveillé d'autres angoisses, ont vu le changement climatique s'installer au centre des préoccupations environnementales. Peut-être aux dépens d'autres thématiques, comme l'érosion des sols ou la crise de la biodiversité, auxquelles d'autres époques ont prêté une oreille plus attentive. L'écologie aussi connaît des modes.
La question de la pollution était ainsi centrale dans les années 1970. Le verre d'eau de René Dumont deviendrait précieux à cause des pollutions infligées aux nappes phréatiques ; le recours à l'énergie nucléaire était inacceptable en raison de la dangerosité de la dispersion des radionucléides. Si les années 1980 ont accordé un peu d'attention aux thématiques environnementales, c'est peut-être la question de la déforestation qui a suscité le plus d'intérêt, avec l'émergence de figures comme le Brésilien Chico Mendes ou la Kenyane Wangari Maathai. Un auteur comme Fairfield Osborn, qui écrit juste après la catastrophe écologique du Dust Bowl (1), accorde en 1948 de longs chapitres à l'érosion des sols : si l'élevage prédomine dans les paysages ruraux, comme ce fut le cas en Espagne à l'ère classique, les plantes aux systèmes racinaires assez profonds pour retenir les terres agricoles disparaissent, mangées par les troupeaux, et les terres ruissellent dans les océans, ne laissant plus que poussière dans des paysages ravagés. En 1991, Jean-Paul Deléage décrit cette entropie, ou tension d'un système vers le chaos, qui érode inexorablement les terres. Elle ne peut être que ralentie par la présence de forêts, d'une végétation adaptée, et il met l'accent sur les dangers de la déforestation, qui peut au contraire aggraver l'érosion naturelle.
Ces tendances, plutôt que des approches étroites se faisant concurrence, sont autant de portes d'entrées dans une maison (la nôtre) où tout se tient, tout est lié, et dont les équilibres écosystémiques sont attaqués de partout : notre consommation effrénée d'énergies fossiles provoque un changement climatique qui perturbe les écosystèmes et les espèces qui y vivent, ce changement étant accentué par des pratiques agricoles ou une déforestation qui, outre la production de gaz à effet de serre, intensifie l'érosion des sols et la désertification... Il n'y a qu'à choisir le bout par lequel on démêlera la pelote.

Dernier en date à proposer une histoire de l'écologie et un ambitieux état des lieux dans un bouquin grand public (2), Franz Broswimmer adopte l'angle de la disparition de la grande faune. Et depuis cette porte d'entrée, il déroule une impressionnante histoire du monde, qui court de l'extinction de la mégafaune australienne autour de 50.000 av. JC aux désastres d'une déforestation encouragée par la Banque mondiale, en passant par les exploits douteux de Buffalo Bill, tueur de bisons et affameur de populations locales. La déforestation (pour le chauffage et la construction de logements, de bâtiments somptuaires ou de bateaux) et la surexploitation agricole non seulement détruisent l'habitat de la faune, mais encore bousculent le cycle de l'eau. Ajouter à cela une chasse excessive, c'est le modus operandi idéal pour attenter aussi bien à la diversité de la faune qu'aux conditions environnementales de la survie des sociétés.
Les contempteurs/rices les plus obtu-e-s du capitalisme mondialisé, les amoureux/ses des bons sauvages, les nostalgiques d'une époque où c'était beaucoup mieux, tout-e-s risquent d'être déçu-e-s par cette Brève Histoire qui bouscule quelques idées reçues. Non, les chasseurs-cueilleurs n'ont pas forcément vécu en harmonie avec la nature : aussi bien les Aborigènes que les Indien-ne-s d'Amérique du Nord ont su décimer 95 % de leur grande faune et dégrader leur environnement au point que celui-ci ne se compose plus que de plaines inhospitalières ; les hommes préhistoriques n'ont pas été de reste en Europe, et on a découvert des charniers où la viande de milliers d'animaux a pourri aussi inutilement que les bisons décimés par les capitalistes américains du XIXe siècle. Non, la tension démographique n'est pas une raison essentielle de la dégradation de l'environnement, comme l'annonce Jared Diamond. C'est plutôt le rapport de l'être humain à la nature qui est en jeu, et le rapport des êtres humains entre eux.
Avec l'abandon de ses rites les plus en phase avec la nature, la Rome antique développe une hubris comparable à celle de Descartes et Newton. L'existence de surplus, de richesses non-nécessaires, établit souvent une classe privilégiée qui exerce sa domination sur les autres classes, paysan-ne-s, artisan-e-s, exigeant l'accroissement infini des surplus, poussant à la surproduction ou à l'exploitation des ressources naturelles au-delà de la capacité de régénération du milieu. La guerre, domination ultime, est abondamment décrite par Broswimmer comme l'occasion des pires prédations. Pour sa préparation d'abord : la marine athénienne rase les forêts environnantes pour construire ses bateaux ; les armées modernes consomment terres, carburants et budgets publics dans des proportions qu'on préfère souvent oublier. Mais la guerre elle-même s'accompagne depuis des siècles d'un assaut sur les ressources environnementales des ennemi-e-s, et si le sel déposé sur les terres de Carthage détruite tient peut-être de la légende, le tapis de bombes et de napalm dont l'armée US a recouvert le Vietnam est l'exemple le plus emblématique de l'écocide à l'échelle d'un pays.
Broswimmer décrit cette violence, consciente ou non, sur l'environnement dans un continuum impeccable. Les grandes tendances sont les mêmes dans l'histoire des sociétés qu'il décrit (3), mais le changement de rythme introduit par le capitalisme et le progrès technique est bien visible. Les exemples antiques emblématiques (Mésopotamie, Athènes, Rome, le Chaco, l'empire Maya, l'île de Pâques) sont bien documentés dans le second chapitre. Mais trois chapitres sur cinq sont au total consacrés aux écocides capitalistes, de l'Europe du XVe siècle jusqu'à la dictature du FMI et de la Banque mondiale, et ils s'attachent autant aux structures sociales qu'à un imaginaire scientiste et « progressiste ». On comprend l'intérêt pour la maison d'édition Agone, spécialisée dans une histoire sociale critique (de Chomsky à Howard Zinn, en passant par Jean-Pierre Berlan, auteur de La Guerre au vivant et de la préface de cette édition), de se pencher pour une fois sur la question écolo en donnant au public français une belle seconde chance de découvrir le travail de Franz Broswimmer.

Notes
(1) Une série de tempêtes de poussière sur le continent nord-américain dans les années 1930, qui contribue au moins autant que la dépression à jeter sur les routes des fermiers privés de terres, littéralement envolées.
(2) L'édition de 2010 du livre de Broswimmer vient après le best-seller de Jared Diamond, Effondrement (Gallimard, 2006), mais il a été publié avant, tant aux USA qu'en France (première édition française par Parangon en 2003, sous le titre Écocide. Une brève histoire de l'extinction en masse des espèces).
(3) On peut regretter que, faisant le journal des mauvaises nouvelles, il passe sous silence les sociétés qui ont respecté leur environnement, laissant malgré lui l'image (anthropologiquement fausse) d'une « nature humaine » décidément mauvaise...

mercredi, 2 mars, 2011

Chico Mendes : « Non à la déforestation »

Roman documentaire d'Isabelle Collombat, Actes Sud Junior, 2010

La forêt brésilienne suscite tous les appétits, en même temps qu'elle fait vivre nombre de petites gens. Populations autochtones et pauvres du Nordeste poussés vers l'Amazonie (la Nouvelle Frontière brésilienne) se confrontent ainsi aux intérêts de riches éleveurs de bovins, cultivateurs de soja et exploitants de bois tropicaux. Né dans une famille de seringueiros, qui arpentent la forêt pendant des heures chaque jour pour y cueillir la sève d'hévéa qu'ils transforment ensuite en caoutchouc, Chico Mendes est le protagoniste de ce roman de l'engagement. On le suit dès son enfance, tenant à s'éduquer pour assurer un sort meilleur à son entourage, découvrant le marxisme et devenant la figure qui rend sensible au monde entier le sort de la forêt amazonienne dans les années 1980.

Malgré son assassinat en 1988 par de riches propriétaires, la lutte contre la déforestation de l'Amazonie continue. Le Brésil n'a pas cessé de ronger sa forêt... à un rythme moindre depuis l'avènement du Parti des Travailleurs, dont Chico Mendes a été membre.

Isabelle Collombat fait une histoire sociale et politique de la lutte menée par les seringueiros contre la déforestation. Mais elle n'oublie pas les raisons écologiques qui en font un combat vital à l'échelle mondiale: «Au début, je pensais que je me battais pour sauver les hévéas, puis j'ai pensé que je me battais pour sauver la forêt amazonienne. Maintenant, je sais que je me bats pour l'humanité», dit Chico lors d'un discours à New York. L'ouvrage est complété par une recension de grands mouvements contre la déforestation ou pour la reforestation (les Chipko de l'Inde, le Green Belt Movement de Wangari Maathaï, et d'autres moins connus) et par un cahier de photographies dans lequel on reconnaît la véritable héritière de Chico Mendes, sénatrice et candidate verte en 2010… la fille de seringueiros Marina Silva. Une histoire sensible et qui reste accessible sans céder à la tentation de trop simplifier les enjeux sociaux et environnementaux des combats qu'elle retrace.

mercredi, 20 octobre, 2010

7-Écologie : stop la démocratie, ou encore ?

La catastrophe écologique à venir est le produit de notre société industrielle, qui semble inséparable du système démocratique. Le « choix du feu » et des énergies fossiles, qui est la cause de la pollution de l'air et de l'effet de serre est en effet contemporain de l'extension en Europe occidentale du suffrage universel masculin au milieu du XIXe siècle.

La démocratie au péril de l'environnement ?

Nombreux sont les auteurs qui notent cette corrélation, et qui en font le signe du caractère anti-écologique de la démocratie. C'est Bertrand Méheust qui l'exprime le mieux : « Inéluctablement, la démocratie moderne, c'est à dire la démocratie libérale où l'individu prime sur le collectif, démultiplie les besoins des hommes et augmente leur pression sur l'environnement. C'est certainement là l'objection la plus lourde que l'on puise formuler à son encontre : elle constitue certes, à court terme, le meilleur (ou plutôt, selon la formule fameuse, le moins mauvais) système connu ; seulement, (...) pour installer dans l'immensité du temps la petite bulle de justice et de prospérité qu'elle propose comme modèle à l'humanité, elle risque de commettre la faute la plus grave jamais perpétrée par une société, un crime différé et silencieux, mais qui englobera tous les crimes possibles : le crime contre la biosphère » (1). La démocratie est le régime de l'égalité, du nivellement par le haut, elle serait à l'origine de la libération de besoins matériels éminemment prédateurs. C'est le fondement politique d'une civilisation qui a perdu le sens de la mesure, la capacité d'auto-limitation et de contrainte autonome.
G. Hardin, auteur cité depuis quarante ans pour son article « The Tragedy of the Commons » (2), avait préparé le terrain de cette méfiance envers la démocratie en refaisant l'histoire de communautés paysannes incapables de ménager les terres communales dont elles se partageaient l'usage, soit incapables de ménager leur environnement en l'absence de gouvernance autoritaire (propriété privée ou étatique). Son article a pourtant depuis longtemps été réfuté et rattaché à l'offensive néo-libérale (3).

Choix oligarchiques, choix démocratiques ?

Justement... Bertrand Méheust est le premier à noter le caractère oligarchique de la société dans laquelle nous vivons, expliquant par exemple la consommation excessive des voitures par des industriels aveuglés « par l'énergie bon marché, et par la demande d'une clientèle façonnée par leur propre propagande publicitaire » (4). Il décrit ainsi un jeu subtil où la demande sociale, même privée de son autonomie, légitime l'activité économique. Le tout dans un monde où l'énergie est bon marché car produite dans des pays avec lesquels nous avons des relations inéquitables, c'est à dire hors régime démocratique.
Le constat a été dressé depuis longtemps, et il est régulièrement mis en valeur par les journalistes qui s'intéressent aux questions d'environnement (5). Le capitalisme (tout comme le capitalisme d'État dans l'URSS de l'époque) est un système prédateur qui ne suit pas des orientations démocratiques mais libère les agissements d'oligopoles, grandes entreprises de l'énergie, de la bagnole, de la grande distribution, etc. Lesquelles s'appuient sur un consentement des consommateurs interprété comme un consentement politique (voir « Impossible démocratisation de l'économie ? »).

Un souci partagé pour l'écologie

Quand on consulte le consommateur, la réponse semble être « toujours plus ». Quand on consulte le citoyen, on est surpris par la contradiction. En effet, pour peu que l'on pose des questions sur les valeurs, on s'aperçoit que celles de l'écologie touchent une grande partie de la population. De même, les Verts connaissent bien la sympathie qui entoure leurs propositions et qui fait contraste avec le peu de voix qu'ils recueillaient jusqu’à maintenant.
Contradiction entre le consommateur et le citoyen, que les écologistes travaillent à réconcilier. Mais contradiction surtout entre électeurs et élus sur ces questions. Daniel Boy a fait paraître en 2003 une étude sur « Les parlementaires et l'environnement » (6) qui recueille les réponses d'un panel représentatif de 200 députés et sénateurs sur des questions d'environnement, réponses qui nous renseignent sur l'attitude à l'égard de l'environnement et les priorités politiques des parlementaires. De nombreuses études existant déjà sur des questions similaires pour le grand public, le chercheur a choisi d'en reproduire une pour comparer les résultats des parlementaires avec ceux de leurs électeurs.

Un fossé important entre élus et électeurs

Alors que 34 % du public est conscient du changement climatique, 21 % des parlementaires l'admettent également (chiffres faibles, recueillis en 2002-2003). Sur la nécessité de ralentir la croissance économique pour préserver l'environnement, 63 % du public est favorable, contre 19 % des parlementaires. Sur l'abandon progressif du nucléaire, une majorité du public se dégage (55 %), alors que les parlementaires ne sont que 15 % à accepter cet abandon. Sur le choix entre changer de mode de vie et inventer de nouvelles techniques contre l'effet de serre, ils sont 12 % du public à faire confiance avant tout dans la technique... et 40 % de parlementaires. Sur toutes ces questions d'importance, le fossé entre parlementaires et public varie de 10 à 44 %.
Des raisons à ce fossé peuvent être avancées :
-le genre des parlementaires, les femmes parmi eux étant plus sensibles que leurs pairs à l'environnement mais moins nombreuses que dans le public... il s'agit ici d'un manque d'identité entre élus et électorat (même constat concernant leur âge, en décalage avec celui de la population) ;
-la difficulté à changer de paradigme pour des hommes et des femmes conscients de leur « supériorité » ;
-la responsabilité que se donnent les parlementaires « d'assurer l'intendance » et de se soucier avant tout des questions économiques immédiates, en bons pères de famille. Quitte à laisser la maison brûler !
Seul bémol, auquel font penser certains manques dans les conclusions de la conférence de citoyens sur l'effet de serre, le grand public a du mal à proposer une augmentation des prix du carburant...
Va-t-on pour autant considérer encore les modes de consommation, dont un usage de la voiture qui est pour une part contraint par les structures sociales (7), comme un choix anti-écolo, politique et conscient ?

Chez Casto, y'a tout ce qu'il faut

« L'écologie est subversive car elle met en question l'imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central selon lequel notre destin est d'augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l'impact catastrophique de la logique capitaliste sur l'environnement naturel et sur la vie des êtres humains. (...) Il ne s'agit pas donc d'une défense bucolique de la "nature" mais d'une lutte pour la sauvegarde de l'être humain et de son habitat. Il est clair, à mes yeux, que cette sauvegarde est incompatible avec le maintien du système existant et qu'elle dépend d'une reconstruction politique de la société, qui en ferait une démocratie en réalité et non pas en paroles » (8).

Pour penser la question écologique et être à la mesure de l'urgence avec laquelle elle se pose, la case éco-fascisme n'est peut-être ni désirable ni nécessaire. Pourquoi pas en effet le fascisme tout court, pour l'allocation la moins juste et la plus violente des ressources qui resteront ? Sur cette question aussi, l'exigence d'une rénovation démocratique de notre société a toute légitimité.

(1) Bertrand Méheust, La Politique de l'oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, La Découverte, 2009, pp. 52-53. La citation ci-dessus est introduite ainsi : « Partout où l'individu devient une valeur centrale, ses besoins matériels s'accroissent avec l'étendue de sa sphère personnelle ; il ne supporte plus la promiscuité ; son espace vital minimal augmente en même temps que ses exigences de mobilité ; sa façon de se nourrir se modifie ; il lui faut manger plus de viande ; il lui faut aussi consommer davantage de produits culturels ; il veut tout cela, et plus encore, pour ses enfants. Qui osera le lui reprocher ? Qui prétendra s'exempter de ce diagnostic ? Il faut donc construire davantage de logements, davantage de voitures, davantage d'avions, davantage de bétail, demander à court terme, donc par des moyens chimiques, si l'on reste dans la logique agricole actuelle, à la terre plus qu'elle ne donnait alors, et plus sans doute qu'elle ne pourra donner dans la durée. »
(2) G. Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162, décembre 1968, pp. 1243-1248.
(3) Notamment par Elinor Ostrom, récente prix de la Banque de Suède (dit prix Nobel d’économie).
(4) Bertrand Méheust, op. cit., p.84.
(5) Citons les récents ouvrages de Marie-Monique Robin (Le Monde selon Monsanto) ou Hervé Kempf (Comment les riches détruisent la planète, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme et une dernière attaque, plus frontale : L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie)... et toute l'actualité éditoriale des dernières années, à l'exception des guides du gentil éco-citoyen au quotidien.
(6) Daniel Boy, « Les parlementaires et l'environnement », Cahiers du PROSES, septembre-octobre 2003, http://www.developpement.durable.sciences-po.fr/publications/cahier7.pdf.
(7) Frédéric Héran, « De la dépendance automobile », EcoRev' 24, automne 2006, dossier « Accepter. Les formes de la soumission volontaire » coordonné par Bruno Villalba.
(8) Cornelius Castoriadis, « L'écologie contre les marchands » (1992), in Une société à la dérive, Le Seuil, 2005.

lundi, 8 mars, 2010

Écologie et féminisme, retour sur une polémique

Texte rédigé en collaboration avec Sandrine Rousseau pour la revue EcoRev'

La cause est entendue : l'écologie ne peut que renvoyer les femmes à la maison... A l'automne 2008, Nicolas Sarkozy et le magazine Marianne faisaient pour une fois front commun pour dénoncer « le mode de vie écolo », couches lavables et allaitement. Cet hiver, Élisabeth Badinter peaufine sa position pour défendre la capacité d'émancipation du mode de vie industriel. Cela fait pourtant belle lurette que les femmes ont compris que la machine à laver a libéré une part de leur temps mais que l'égalité ne leur est pas venue à mesure qu'elles équipaient leur cuisine. Le petit pot de malbouffe pour bébé, les couches jetables qui font rougir les fesses, les biberons remplis de lait Nestlé sont certes plus pratiques, mais rien ne garantit que leur usage pourtant pas compliqué soit enfin partagé par les hommes et les femmes. Et de fait, il n'en est rien, le partage du (temps de) travail domestique demeure – décennie après décennie – sensiblement le même, c'est à dire foncièrement inégalitaire. Cette association imperturbable des femmes à la sphère domestique est au cœur de l’inégalité de genre, et se répercute largement dans l’espace public. Faciliter superficiellement les tâches qui y sont associées ne constitue pas un projet politique pour espérer la dépasser.

Le projet écologiste passe certes par une interrogation du mode de vie au quotidien, mais il ne se résume pas à quelques comportements de consommation vertueux, devenus emblèmes du développement durable. L’écologie politique remet en cause un modèle socio-économique bâti autour de l’activité rémunérée, stable et à longs horaires de travail : ceux et celles qui ont la « chance » d’y être conformes peuvent acheter à d’autres les services que – faute de temps – ils et elles ne sont plus en mesure d’assumer. L’émancipation de certaines femmes ne passe ainsi plus par l’égalité et le partage avec les hommes, mais par un modèle de vie qui entraîne la sujétion d’une armée de travailleurs et travailleuses pauvres, de l’industrie agro-alimentaire à la grande distribution. Et à l’emploi à domicile pour les ménages les plus aisés, désormais encouragés financièrement par des politiques publiques aux répercussions sociales et environnementales désastreuses.

A l’heure du développement des très longs horaires de travail, le modèle que l’on propose aux femmes est celui d’hommes cadres suractifs qui travaillent 50 à 70 heures par semaine. Mais la réalité du travail féminin, c’est surtout un temps partiel subi et un revenu qui ne leur permet pas d’émancipation économique. 70 % des travailleurs pauvres sont des femmes, et elles sont aussi plus durement touchées par le chômage. La question posée par les écologistes est donc celle du partage du travail et de la diminution de la durée légale du travail pour tou-te-s, hommes et femmes. L’enjeu n’est pas uniquement de manger des fruits et légumes bio achetés au marché et cuisinés à la maison, il est surtout de ne pas passer sa vie à la gagner et de ne pas consacrer son salaire à un mode de vie peu soutenable. S’il existe avec le réinvestissement de la sphère domestique un risque de fragilisation des acquis des femmes, il est incomparable avec celui que fait courir le mythe du « travailler plus ». Le projet écologiste est bien celui d’une société où chacun-e aura la possibilité de travailler moins tout en percevant sa part des richesses produites, avec le loisir de s’investir dans d’autres activités que le travail rémunéré, telles l’auto-consommation, la culture, la transmission de certaines valeurs à travers l’éducation, ou la vie civique.

Le dossier que notre revue a consacré aux liens entre écologie et féminisme ne défend pas de vision naturaliste des sexes, et il faudra cesser de peser grossièrement l’écologie politique au regard de ses courants les plus marginaux. Nous ne nous réclamons pas d'une nature féminine, en lien avec les éléments, mais faisons le constat d'un usage du monde qui a souvent été imposé aux femmes et les met en première ligne des contradictions les plus flagrantes de notre société. Elles se voient, en raison de leur genre, dicter des modèles : le monde médical déconseille puis recommande fermement l’allaitement, la pub fait d’elles des maman-lessive ou des icônes hyper-sexualisées. Plutôt que de nous inscrire dans une polémique sur le modèle qui devra leur être imposé, nous souhaitons que leur expérience entre enfin en politique pour orienter nos choix socio-économiques.

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