A la fin du XXe siècle, alors que le changement climatique ne faisait pas partie des préoccupations communes, j'avais pris à partie un automobiliste sur le thème de la pollution atmosphérique et des maladies respiratoires. Réponse : « Moi j'assume mon cancer. » Le malheureux avait oublié un détail, le fait que, automobilistes et cyclistes, nous respirons le même air (1). Autour de moi, même chez des personnes que j'aime ou que j'estime, il m'arrive de voir la même incompréhension des chaînes qui nous relient. Je vois ainsi beaucoup d'obligations décommandées avec négligence, trop tard ou pas du tout, alors que derrière s'enclenchent des séries d'actions qui regardent tout un tas de monde. Si je me décommande assez tôt, l'autre pourra se retourner faire sa proposition à d'autres encore qui étaient en attente. Paradoxe dû au monde foisonnant et anonyme dans lequel nous vivons, ma diligence ou ma négligence toucheront directement des personnes que je ne rencontrerai jamais... mais dont je peux imaginer l'existence, car il nous arrive à tou-te-s d'être de l'autre côté de la chaîne.

Si deux tiers des emplois sont pourvus par interconnaissance (ce qui se conçoit aisément, vu les hasards d'un recrutement), et que ceux et celles qui ont été ou accompagné des personnes au chômage assez longtemps savent bien qu'on trouve un boulot bien plus facilement avec l'aide de son entourage, autour de moi je n'entends que le vocabulaire de l'impuissance : « puisque je ne peux pas te recruter directement, je ne peux pas t'aider dans ta recherche d'emploi ». Comme si entre les deux situations il n'y avait qu'un gouffre béant.
De même, la défense des « travailleuses du sexe » semble faire abstraction du fait que la reconnaissance sociale de la prostitution nourrit l'imaginaire sexiste de mise à disposition servile de toutes les femmes, et que les femmes qui ne sont pas prises dans des parcours prostitutionnels en vivent également les contrecoups. Quand l'influence que nous pouvons avoir sur la vie d'inconnu-e-s semble ne plus faire partie du tableau chez nombre d'entre nous, il y a comme un problème.

Car comment mettre en valeur des idées de solidarité si nous n'en comprenons plus les mécanismes ? J'ai mobilisé plusieurs fois l'exemple de l'entrepreneur incapable de se rendre compte de ce qu'il doit au substrat socio-économique sur lequel il assoit son succès : l'équipement du territoire, les valeurs de ses collaborateurs/rices et partenaires, le niveau de formation de ses employé-e-s, l'existence même d'un marché pour ses services ou ses produits, tout cela nous l'avons construit ensemble. Mais s'il ne le comprend plus, comment peut-il accepter d'y contribuer à son tour ?

Quand se diffuse l'idée que personne ne doit rien à personne (et ici je n'utilise pas le verbe devoir dans son sens normatif, celui d'obligation morale, mais dans celui descriptif de la dette), aucune solidarité n'est possible. Et c'est là qu'est l'écueil. Alors même que les procédures de travail deviennent toujours plus collectives (nous nous spécialisons dans des chaînes plus complexes), l'évaluation, elle, est de plus en plus individualisée – et les luttes collectives pour la reconnaissance n'en sont que plus difficiles à mener, quand chacun-e, occupé-e de son avancement, en oublie de lutter pour les conditions de travail et de rémunération de tou-te-s. Les conséquences politiques de cette manière d'appréhender le collectif sont globalement délétères, mais en échange quelques ego sortent flattés par l'idée de mérite individuel, d'indépendance, de responsabilité individuelle. Comment, dans ces conditions, rebâtir des communautés politiques ?

Et d'abord est-ce que le militantisme (écolo, de gauche) doit servir à entretenir ou à bâtir des communautés politiques ? Ne nous mentons pas : si le militantisme n'est pour nous qu'une activité du dimanche, destinée à nous servir de loisir ou à flatter notre rebellitude (2), n'allons pas plus loin et prévenons les copines qui tiennent le coup sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (ou qui ont abandonné leur recherche d'emploi pour créer des projets ambitieux sous une forme associative) qu'elles sont en train de mettre à mal leur carrière pour rien. « Travail, famille, patrimoine », il serait vain de construire quelque chose en-dehors de ce triptyque si au fond personne n'en veut et que les priorités restent inchangées (« Désolé, pas le temps, tu sais, entre les gosses, le chantier de ma baraque et mon boulot bien payé, l'asso me sert de variable d'ajustement... »). L'envahissement des raisonnements individualistes et libéraux (3) et les bénéfices matériels encore alloués par le système à la petite bourgeoisie me font douter que nous soyons vraiment à la recherche d'autre chose. Mais posons comme une hypothèse d'école que c'est le cas, que nous cherchons à mettre à mal le capitalisme et les structures qui le servent à travers la construction de communautés politiques. Qui sait, cela risque d'être le cas quand une proportion plus grande d'entre nous se sera fait mettre à la porte de chez soi pour non-paiement des remboursements de son prêt.

Certes le temps passe vite, et même de plus en plus vite : toujours plus de travail, toujours plus vite, toujours plus d'information, de sollicitations culturelles ou sociales et toujours moins de temps pour simplement dormir (4). L'habitude d'entendre cette excuse avait attiré mon attention sur ce sujet il y a quelques années au point d'y consacrer le dossier du n°1 de L'An 02, « Le temps qui nous fait ». Mais le manque de disponibilité, pour douloureux qu'il soit, nous oblige avant tout à poser des priorités dans lesquelles le collectif n'est de fait pas premier (c'est l'objet du dossier du n°4 que de tenter de comprendre comment on en arrive là). Les choix sont pour une part contraints, par l'organisation du travail et du partage de ressources, mais il faudrait prendre la peine de se rendre compte qu'on arbitre entre des activités productives et reproductives qui offrent une gratification à court terme et très individualisée, et des espaces collectifs globalement négligés, car dessinés pour ne justement pas être gratifiants.

J'ai l'intuition que ce qui rend les espaces militants presque aussi violents que ceux que nous condamnons, c'est le refus de faire circuler des dons et des contre-dons. Tout ce qui circule circule entre soi et la Cause. Ne vous attendez pas à un merci, la Cause ne dit pas merci, c'est une abstraction. Ne vous sentez pas obligé-e vis-à-vis d'elle, vous pouvez vous en dégager unilatéralement : la Cause ne pourra pas non plus vous le reprocher. La Cause n'oblige pas (c'est pratique), la Cause ne reconnaît pas (et ça, c'est un peu moins drôle). Au final, l'idée que nous donnons à la Cause et non aux autres dans la vie d'un groupe militant déshumanise complètement les relations, et nous interdit d'y faire circuler de la reconnaissance. Au mieux, le militantisme est l'occasion de créer des liens amicaux qui, eux, sont assez bienveillants pour faire oublier que l'ethos militant lui-même refuse la réciprocité et prône plutôt une gratuité déshumanisante (5).
La déconnexion entre bénévolat et emploi associatif par exemple, et elle est assumée par les grandes ONG qui ont désormais pour politique de ne pas recruter de militant-e-s méritant-e-s mais des étudiant-e-s sorti-e-s d'IEP et de facs de communication, me semble emblématique de cet état d'esprit. Aux USA, qui ne sont pas un pays individualiste mais anti-étatiste, et où le concept de communauté est encore vigoureux, les passerelles existent. En France elles ont été rompues, parfois pour des raisons très pragmatiques, mais avec le soutien de cette idée que l'engagement pour la Cause doit être gratuit (6).

On s'interroge beaucoup sur le concept de « décence ordinaire » promu par Jean-Claude Michéa à la suite d'Orwell. Même si l'idée m'enthousiasme, j'avoue n'en avoir retenu aucune illustration. Mais elle me semble être là, dans la circulation des dons et des contre-dons, dans la reconnaissance des obligations qui faisaient les communautés traditionnelles, et que l'on retrouve encore un peu dans les milieux populaires et ruraux (« qui sème le vent récolte la tempête », «  tout travail mérite salaire », « dis merci à la dame », ce genre de sagesse très simple se réfère bien à la notion de réciprocité). Si l'obligation est un lien (« je vous suis bien obligé », obrigada signifie merci en portugais), elle est aussi contrainte. Inacceptable, dit-on après avoir payé docilement ses impôts, salué sagement madame la directrice, répondu avec déférence au client qu'on aurait aimé baffer. Inacceptable, la contrainte dès qu'on peut s'en dégager, alors qu'on subit d'autant mieux celles qui sont implacables. Ainsi une autonomie de façade, acquise aux dépens de ce qui pourrait nous rendre plus humain-e-s, s'épanouit derrière une dépendance toujours plus forte aux obligations imposées par le monde contemporain. C'est tout le sens de cette phrase que je m'acharne à citer : « L'aspiration individuelle à ne dépendre de rien ni de personne conduit à de nouvelles servitudes, à une forme de collectivisme non moins implacable que les communautés étouffantes d'autrefois » (7). C'est tout le sens de ma critique d'un certain DIY, fausse autonomie, rupture du lien et vraie dépendance aux poubelles de la société industrielle.

Faire circuler les obligations, sous leur double aspect (dons et contre-dons, mais aussi contraintes), c'est ce qui permet de reconstruire des communautés politiques. La convergence des égoïsmes (pardon, des désirs), elle, nous a mené-e-s exactement où nous sommes... Si nous souhaitons nous y vautrer, allons-y, ne changeons rien. Mais si nous souhaitons y faire quelque chose, il va falloir nous attacher à produire des « liens qui libèrent », une autonomie collective, bien plus puissante et positive que cette liberté individuelle sur laquelle est assise la soumission au capitalisme. L'enjeu étant de trouver un équilibre entre liberté (collective) des Anciens et liberté (individuelle) des Modernes, et de créer des communautés politiques moins étouffantes que celles d'autrefois.


(1) Et que c'est nous tou-te-s qui allons partager la facture de ses interventions médicales. J'ai glosé sur ces « j'assume » imbéciles pour une brochure sur la France de Sarko, où tout le monde assume beaucoup en paroles mais où ce sont les plus fragiles qui sont tenu-e-s de le faire en acte. Je laisse au présent la formule, parce que les niveaux d'abjection que l'on atteint un jour deviennent cinq ans plus tard des standards.

(2) J'ai ainsi décrit un militantisme « brosse à se gratter le dos » d'une petite bourgeoisie attentive à ne tirer que des gratifications que ce qu'elle appelle un « engagement », dont elle ne cesse de se dégager unilatéralement ou qui lui sert à tirer une idée avantageuse d'elle-même en se mettant en scène refusant « l'inacceptable ». Tant et tant d'exemples qui ne disent rien d'autre que la volonté de flatter son ego, serait-ce aux dépens d'autres militant-e-s, et font apparaître l’inexistence de structures de régulation communautaires.

(3) Voir les usages du concept de liberté et de choix qui dans la sphère libérale-libertaire touchent d'autres sujets (travail du sexe plutôt que code du travail) mais ne sont pas bien éloignés de ceux que fait le libéralisme.

(4) Harmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012 (traduction Thomas Chaumont). Le manque de temps, à travers l'obligation de choisir, pousse à une vision compétitive des rapports humains : « Nous savons tous que nous pouvons perdre notre "compétitivité" dans la lutte pour les liens sociaux : si nous ne nous montrons pas assez gentils et intéressants, distrayants et beaux, nos amis et même les membres de notre famille en arriveront vite à ne plus nous appeler. De manière plus évidente, sur des sites Web tels que Facebook, MySpace, Twitter ou Hot or Not, sur lesquels les gens comptent leurs amis et sont jugés en terme d'attrait (physique) par leurs photos, cette lutte sociale concurrentielle prend des formes assez bizarres dans la modernité tardive. »

(5) Et en guise de contre-partie à cette déshumanisation des espaces que nous animons (et de bien d'autres communautés humaines en Europe occidentale), nous sommes les plus enthousiastes à demander à l’État d'entretenir le « lien social » en distribuant des droits et des allocations.

(6) Ici un mot de reconnaissance pour les salarié-e-s associatifs/ves, doté-e-s comme il se doit de leur diplôme d'IEP, qui a contrario n'arrivent pas à faire reconnaître auprès des bénévoles la valeur de leur engagement.

(7) Groupe Marcuse, La Liberté dans le coma, La Lenteur, Paris, 2013.