La perte du lien

L’outil automobile a fortement contribué à la perte de lien entre l’individu moderne et le monde qui l’entoure. Aussi l’automobiliste peut-il dire « j’assume » chaque fois que ses actes sont mis en question, comme si dire suffisait pour ne pas faire (1). Physiquement, il n’est pas tenu d’accepter la responsabilité de son coup de klaxon rageur, de son refus de céder la priorité au piéton : un coup d’accélérateur, et le voici plus loin. La dilution de la responsabilité en permet aussi la disparition : 135 malheureux grammes de CO2/km (voiture dite propre) sont-ils la cause de l’effet de serre mondial ? L’environnement est un domaine dans lequel les causes sont éloignées, dans le temps et dans l’espace, de leurs effets, d’où la difficulté d’appréhender, de comprendre à leur juste mesure ces phénomènes.

Et l’on sait combien les politiques néolibérales (ou idolâtres du capitalisme) se sont évertuées à faire disparaître le lien social, la responsabilité que nous avons les un-e-s envers les autres. Margaret Thatcher disait : « La société, ça n’existe pas. » D’où le refus de continuer à faire vivre une communauté d’intérêts liée par l’impôt, le service public. Un chef d’entreprise ne doit rien à personne, comme si son patrimoine avait pu exploser de la même façon au Bénin ou en France. La société, si tant est qu’elle existe, n’a plus rien à offrir, au mieux est-elle la somme des micro-communautés ou « tribus » qui la composent.

L’histoire et la culture d’une société n’existent pas plus quand une personne est réduite à son héritage génétique, son moi « pur », né hétérosexuel, comme N. Sarkozy croit l’être (2).

Devant cette perte du lien, reconnaître la responsabilité comme l’une de ses valeurs, avec l’autonomie et la solidarité, n’est pas le moindre des mérites de l’écologie politique. Mais de même que le mot « liberté » a été dévoyé (on est désormais « libre » de nuire), on assiste désormais à une exigence nouvelle et paradoxale de « responsabilité ».

Une nouvelle responsabilité

Plus aucune mauvaise excuse n’est désormais acceptable, et les sociologues sont priés de ne plus excuser aucune conduite déviante, qu’elle soit urbaine, humaine ou sanitaire. Tout le monde assume. Ou est tenu de le faire.

Devant les étudiants de l’université de Dakar, Sarkozy balaye d’un seul coup de main les décennies de colonialisme puis de Françafrique : « Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, pour m’apitoyer sur votre sort, parce que votre sort est d’abord entre vos mains. Que feriez-vous, fière jeunesse africaine, de ma pitié ? » (3)

Car la pitié, c’est la relégation hors de sa position sociale. C’est ce qui attend quiconque n’assume plus. Comme des parents qui ont du mal à faire comprendre les règles de base de la diététique à leurs gosses nourris de pub pour des aliments gras et/ou sucrés… Plutôt que d’interdire la pub en direction des gamins, ou (moins ambitieux) d’exiger le rappel de ces règles dans chaque pub (manger-bouger), la France qui assume, celle que l'on caresse chaque soir à 20h dans le sens du poil, a un projet qui grattera moins l'industrie agro-alimentaire. Devant les problèmes d’obésité, pourquoi s'interdire d’ôter leurs droits familiaux aux parents incapables d’assumer ces responsabilités sanitaires ? Ben oui, pourquoi ?

Égalité des chances ?

Finalement, le nouveau concept d’ « égalité des chances » ne dépare pas de ce malheureux tableau. Que cette égalité de départ soit fantasmée ou qu’on s’en donne les moyens, on demande à chacun d’assumer le résultat auquel il parvient. Ici le contexte social est encore nié, et les qualités personnelles mises en valeur, au premier rang desquelles le travail. Depuis longtemps les doctrines politiques officielles ont individualisé le chômage, en le disant lié à la trop grande attractivité des aides et des minima sociaux. Le mouvement continue, tapant dans tous les domaines de la vie. Sarko ne fait qu’adapter à la France, avec un peu de retard, les structures mentales les plus aberrantes du capitalisme.

Pendant que les plus faibles « assument », les plus aisés se voient offrir des cadeaux. On passera sur le « paquet fiscal » largement commenté, pour nous attacher à ce projet de société bien plus révélateur, encouragé par les politiques fiscales des années 2002-2007 : l'emploi à domicile. Car c'est un champ de l'économie qui n’a pas (ou si peu) d’impact sur l’environnement, qui dans le cadre du développement durable doit connaître un nouvel essor, et que des politiques fiscales attractives peuvent stimuler. L’emploi à domicile, appelé aussi « nouveaux services », qui répond à des besoins jusque là méprisés… Quels besoins ? Y répondre dans quelles conditions ? Et avec quel impact sur l’environnement ? sur le lien social ?

(1) C’est la même expression qu’utilisent le conducteur d’un camion de police garé sur un trottoir quand je le prends à partie, ou un jeune gars prêt à accepter un cancer du poumon comme punition d’une vie d’automobiliste… et qui tombe des nues en apprenant qu’on peut choper la même chose à vélo ou à pied. L’anecdote date d’un temps où la pollution urbaine était mieux prise en compte que l’effet de serre.

(2) Michel Onfray : « Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons. » N. Sarkozy : « Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense. » Philosophie magazine n°8.

(3) Discours du 26 juillet 2007, on notera également de lourds effets stylistiques de répétition (toi y en as comprendre ?), ainsi qu’un appel à « l’avènement de l’Eurafrique ».