Suite à l'élection de Barack Obama, qui a donné à l'Amérique un visage plus tolérant et généreux que celui des dernières décennies, les éditions Lux (auxquelles on doit dans la même collection L'Ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon et Pour une anthropologie anarchiste de David Graeber, deux excellents bouquins didactiques et précis) ont réuni quatre interventions de Zinn, certaines actuelles et d'autres plus anciennes, toutes abordant la « mentalité (politique) américaine » à travers ce geste qu'on appelle la désobéissance civile. Comme dans sa fameuse Histoire populaire des États-Unis, Zinn documente de nombreux recours à la désobéissance civile, au-delà de l'emblématique nuit passée en prison par Thoreau, particulièrement le mouvement pour les libertés civiles et l'opposition à la guerre du Vietnam. Ils sont couronnés de succès ou réprimés, mais tous sont inséparables d'un certain esprit américain, d'une certaine culture politique unanimement partagée. Zinn rappelle ici que le refus d'obéir à des lois injustes n'est pas qu'une injonction morale, mais l'un des principes constitutionnels états-uniens... au point d'emporter plus souvent qu'on ne l'imaginerait l'assentiment de magistrats bien capables de faire la différence entre légalité et légitimité. Il faudrait ne pas oublier que ce principe a figuré une seule fois dans la constitution de notre pays : en 1793, lors d'une des pages les plus controversées de notre histoire. On se trouve ainsi dans l'obligation de réévaluer l'histoire américaine. Certes elle est liée dès ses premiers jours au capitalisme et à la domination économique : planteurs, barons voleurs et cartels ont aussi fait les États-Unis. Mais la mentalité américaine, comme l'exprime Zinn, ne leur est pas réductible, elle est capable du meilleur comme du pire. Et pas seulement du pire, comme on se complaît à le penser en France – un pays où le bon sens de désobéir à une autorité injuste n'est pas aussi partagé.

Je voudrais en profiter pour soulever le même paradoxe sur un autre sujet. Les États-Unis sont vécus comme un pays « individualiste » parce que la protection sociale et les droits des travailleurs/ses y sont moindres. La situation est en effet rude, et puisque quatre années ont passé depuis la publication du bouquin de Zinn et son actualité, il n'est pas bien compliqué de dire que l'élection d'Obama n'a pas beaucoup changé la situation des plus pauvres aux USA : travailleurs/ses multipliant les petits boulots, étudiant-e-s endetté-e-s, enfants pauvres, personnes âgées toujours contraintes de bosser. Mais cela ne fait pas pour autant des USA un pays individualiste, cela en fait un pays inégalitaire et anti-étatiste. Car à côté du refus de protéger les plus faibles par cette structure sociale qu'on appelle l’État, s'organisent toutes sortes d'actions collectives, autour de communautés qui ont une base géographique, politique, religieuse, sexuelle, etc. Et chacun-e appartient à une ou plusieurs communautés où s'exprime la solidarité. Bien insuffisamment au regard des gratifications de notre État-Providence, mais plus sûrement... Car nous, dans un face à face morbide avec l’État (manifs contre la énième réforme des retraites, indignation envers l'ANI), nous ne faisons plus que des concessions et avons abandonné les prétentions à l'auto-organisation populaire qui ont fait les riches heures du mouvement ouvrier. Loin de moi l'idée de saluer la qualité du sort fait aux USA aux plus fragiles, mais il nous faudra un jour faire des bilans moins complaisants du rôle de l’État et se rendre compte de la manière dont son existence nous a permis de déployer un individualisme bien plus inquiétant pour l'avenir que celui dont on accuse les États-unien-ne-s.

« L’histoire des États-Unis, rappelle Howard Zinn, a forgé des dispositions politiques qui freinent le progrès social et briment la liberté, et d’autres qui les rendent possibles. Le contexte politique actuel exige plus que jamais qu’on sache les distinguer. »

Lux éditeur