Un militantisme à échelle humaine, ou en résonance avec l'individualisme ambiant ?

La petite bourgeoisie s'amuse n°1

La petite bourgeoisie, communément appelée classe moyenne, c'est cette classe sociale qui, privée de pouvoir économique, n'est pas responsable de l'abjection ambiante mais profite toutefois de ses retombées. Une classe sociale repue de droits et qui ne se reconnaît aucun devoir. Voyage au pays de la petite bourgeoisie, par une déclassée, en trois temps : militer, faire soi-même, voyager.

Il semble entendu que tout ce que l'on peut faire gratuitement, pour la cause ou pour la collectivité, est un cadeau, et que tout ce que fait un-e bénévole soit digne de louanges éternelles. Mais est-ce un cadeau, vraiment, de s'engager sur une mission qu'on n'assurera pas, ou pas bien ? De contribuer aux dysfonctionnements d'un groupe, laissant aux autres le soin de rattraper le boulot mal fait en chargeant leur barque ? Les disponibilités des un-e-s et des autres semblent avoir toute légitimité pour clore la remise en cause d'une défection : « je n'ai pas le temps, je ne peux pas faire mieux », c'est trop souvent l'alpha et l'oméga du dialogue entre une organisation et ses membres. On entend plus rarement « je ne peux pas, comment est-ce qu'on peut s'organiser autrement ? »

Comme s'il valait mieux ne pas assurer que se désavouer. Nous savons le courage qu'il faut pour se désavouer. Soit qu'il s'agisse d'admettre qu'on n'a pas les compétences ou la disponibilité, soit qu'on doive refuser la pression (toujours bienveillante, hélas) d'un groupe ou d'un-e camarade : « ce serait vraiment bien si tu pouvais venir samedi nous filer un coup de main ». Il est si facile d'accepter une responsabilité, et si facile aussi de ne pas l'assurer sans avoir de comptes à rendre, qu'on comprend bien d'où vient une grand part du problème. Mais ne nous le cachons pas non plus : il y a dans notre engagement une grande part de satisfaction égoïste, et nous prenons autant de plaisir à être indispensables qu'à consommer du militantisme. Loin des objectifs assumés du groupe.

Comme dans ces distributions de tracts où il est si laborieux d'aller parler à des inconnu-e-s qu'on préfère leur jeter négligemment du papier tout en discutant entre soi. Comme dans cet accueil des nouveaux/elles qui doit presque tout à l'amabilité spontanée des accueillant-e-s ou au capital sympathie de l'accueilli-e, mais rarement à la mission qu'on a pu se donner de participer à l'ouverture de l'asso sur le monde, à son caractère inclusif (les personnes que j'ai vues se sentir engagées par cette mission se comptent sur les doigts d'une main).

Un autre militantisme est-il possible, qui ne ressemble ni à un menu de restaurant où on picore selon ses envies, ni à des services rendus par l'organisation à ses membres, dans un échange à sens unique ? Mon séjour en Amérique me laisse imaginer que oui... D'abord au Québéc, où l'inclusivité (mon correcteur d'orthographe franchouillard ne reconnaît pas le mot) est un objectif important des mobilisations. Se mobiliser nombreux/ses non seulement pour peser de plus de poids, mais comme un objectif politique en soi. C'est un objectif qu'en France on appelle « ouverture », un peu comme une qualité humaine et pas structurelle, un peu comme s'il suffisait d'être sympa. Et on a vu tellement de groupes sympa se replier sur soi, investir des espaces de moins en moins faciles d'accès. C'est une tendance naturelle, quand l'amitié est au rendez-vous... mais l'ouverture doit rester un objectif politique. Alors appelons-la « inclusivité », pour nous forcer un peu la main.

Et aux USA, où le bénévolat fait partie du mode de vie au même titre que le pavillon et le beurre de cacahuètes (1), ce qui frappe la visiteuse c'est le professionnalisme des engagements bénévoles. Il ne viendrait à l'idée de personne d'avoir, sous prétexte de gratuité, des standards moins élevés que pour une activité rémunérée. On s'engage à sa mesure, mais on s'engage avec le même sérieux qu'au boulot. Et tout commence avec une orientation et une signature de contrat (pas que pour des raisons d'assurance et de responsabilité civile). L'orientation est l'occasion d'un vrai accueil, et de l'expression des attentes de l'organisation. On sait à quoi s'attendre, on s'engage ou non, mais si on s'engage on devra justifier ses défections comme au boulot, on ne pourra pas les balayer d'un revers de main, avec un « écoute, je me fais chier toute la semaine au boulot, quand je viens en réu le w-e c'est pour rigoler » ou, plus classe encore, « hé, ho, j'ai déjà fait l'effort de venir à la réu dimanche au lieu de passer l'aprem à baiser, alors tu ne vas pas m'en demander plus » (je cite de mémoire).

Et si le professionnalisme élève les standards associatifs, en échange les standards associatifs sont pris en considération dans le monde professionnel. Alors qu'en France ce bénévolat qui vous donne l'impression de sortir d'un livre d'images pieuses doit vous apporter des satisfactions immédiates mais immatérielles, il est acquis aux USA qu'on puisse changer de statut et se faire rémunérer quand on a fait ses preuves. Un-e auteur-e de fanzines n'a pas vocation à crever la dalle ou à n'avoir que deux heures libres par semaine pour se livrer à ses activités éditoriales, mais à vivre de son activité pour se donner les moyens de produire de belles choses. Le passage à la photocopieuse n'est qu'un stade, pas une fin en soi pour prouver sa pureté politique en « plus moche que moi tu meurs ». Un-e bénévole compétent-e dans des activités d'animation n'a pas non plus vocation à voir comme en France chaque promo d'IEP lui marcher dessus à chaque recrutement associatif et le/la reléguer dans le chômage de longue durée, mais à être un-e community organizer, bénévole ou rémunéré-e, c'est selon les moyens et les objectifs politiques de la structure, mais c'est sur les mêmes standards.

Le militantisme à la française prend au regard de ces expériences des airs de brosse à se gratter le dos...

(1) C'est que les Américain-e-s ont un sens de la communauté qui échappe aux Françai-se-s, universalistes et étatistes... les mérites des deux approches sont assez compliqués à comparer, et c'est un autre sujet (abondamment commenté par ailleurs, je ne me risquerai donc pas à glisser ici plus qu'une piste).

Commentaires

1. Le mercredi, 9 janvier, 2013, 23h43 par faribole

ça me donne envie d'aller voir là-bas. C'est une première. Décidément ce blog m'interpelle.

2. Le dimanche, 19 mai, 2013, 15h07 par Alfinete

Ouais, bien sûr, c'est toujours mieux en Amérique - si ce n'est pas une légende, ça ! Quant au bénévolat, c'est une super manière pour de nombreuses assos de ne pas payer les gens qui y travaillent, pas même par un gramme de reconnaissance, tout en leur promettant, bien entendu, la lune, par force de flatteries.
Alors l'échange, le troc, l'entraide, oui, le bénévolat pur et simple, plus jamais !

3. Le mardi, 21 mai, 2013, 21h45 par Aude

Je raconte justement qu'aux USA, d'après mon expérience :

-les efforts qu'on fait pour faire vivre des structures non-viables économiquement sont partagés, ce qui limite les phénomènes d'exploitation (par exemple de la petite bourgeoisie toute occupée de production et de reproduction, et qui finit par profiter de fait d'espaces animés par des étudiant-e-s, retraité-e-s et chômeurs/ses - les deux premiers ça va, on va dire que c'est réparti sur les temps de la vie, mais pour le troisième c'est de la violence sociale - et qu'importe qu'on se soit assuré du "consentement" des personnes à l'"auto-exploitation"), même si prendre sa part de l'effort peut aussi signifier donner du pognon, et bien plus que chez nous ;

-les passages du statut bénévole vers l'emploi sont beaucoup plus faciles qu'en France (où les ONG vous expliquent doctement qu'on ne recrute pas de militant-e-s, point barre), et permettent de ne pas voir de merveilleux parcours de chômage plus ou moins volontaire (quand on a cherché du boulot sans en trouver, on a beau dire, c'est "involontaire") englués dans le bénévolat pour finir en exclusion sociale et les jolis trucs qui vont avec.

Ceci dit, les USA ont d'autres défauts que les nôtres, et je ne viens pas de faire une thèse sur le sujet.

4. Le vendredi, 7 juin, 2013, 09h53 par Aude
Au sujet de la manière dont on se dégage en France de la solidarité sur l’État, et où l'on n'imagine rien entre le marché et l'administration étatique, un bel entretien avec Jacques Prades, qui étudie les mouvements de coopératives. C'est dans ce dossier.
5. Le vendredi, 6 septembre, 2013, 09h42 par petit écran de fumée

Au Canada également, le bénévolat est considéré sur un CV comme un emploi comme un autre, donc comme une expérience professionnelle comme une autre.
Les anglo-saxons considèrent qu'il est normal de "faire ses preuves", d'investir en donnant de sa personne pour montrer son dévouement à la collectivité.
C'est impensable dans la mentalité française, fortement imprégnée de défiance envers les dominants. Les français sont rebelles et fiers, fortement égalitaires, ils ne supportent pas l'inféodation, comme l'idée par exemple d'être "payés au pourboire" dans les bars et restaurants comme les serveurs outre-atlantique.
Le système américain peut être considéré comme plus "responsabilisant", plus "impliquant", il n'empêche qu'il véhicule un asservissement au système, aux puissants, bref un état de servitude difficilement acceptable pour un travailleur français :-)

6. Le lundi, 9 septembre, 2013, 21h05 par Aude

Sur les avantages et les inconvénients des usages nord-américain, je vous renvoie à ce texte : http://blog.ecologie-politique.eu/post/La-Mentalite-americaine.

7. Le lundi, 30 décembre, 2013, 11h59 par iris

« […] Une classe sociale repue de droits et qui ne se reconnaît aucun devoir. Voyage au pays de la petite bourgeoisie, par une déclassée […] »

Bonjour, juste pour vous signaler que la préface que vous utilisez par trois fois renvoie une tonalité contraire aux valeurs que vous tentez de promouvoir. Elle suggère la croisade noble d'un individu exceptionnel, lucide, incompris (admirable) contre une masse indistincte, sans conscience, conformiste (méprisable). Cette posture égocentrique me rappelle les "théories" d'Ayn Rand où se ressourcent les voix du capitalisme individualiste… Dommage.

un article de François Flahaut sur l'influence de cette romancière : http://www.monde-diplomatique.fr/20...

8. Le mardi, 31 décembre, 2013, 10h59 par Aude

Bonjour Iris, et merci d'être allée voir l'ensemble de la série.

Je comprends votre critique mais je n'entends pas ma position comme due à mon caractère exceptionnel : je me définis avec le seul terme de "déclassée", soit d'une manière purement sociale (et ce n'est pas même un sort exceptionnel, puisque le mouvement de déclassement prend de l'ampleur dans les rangs de la petite bourgeoisie), et j'espère laisser entendre que si je n'avais pas été déclassée je n'aurais certainement pas accédé à ce qu'il m'a été donné de toucher du doigt, donc pas développé ma critique. Capital culturel et social de la petite bourgeoisie + expérience de la violence sociale et frustration devant les attentes déçues = essence même du déclassement = point de vue intéressant, j'espère lucidité. C'est vrai que je fonde mon propos sur mon expérience (en voie de grande banalisation), et que j'ai choisi cette entrée plutôt que de nier ma subjectivité, parce que je pense que je lui dois l'essentiel de ma réflexion. Ceci dit, je ne livre rien de moi que cette expérience dans la mesure où elle est sociale. Rien à voir selon moi avec un individu touché par la grâce... mais je me suis peut-être mal exprimée

Je voudrais mentionner ici une autre critique de la série "La petite bourgeoisie s'amuse" qui m'a fait valoir qu'au XIXe siècle, la petite bourgeoisie, c'était une classe sociale avec de minuscules moyens de production dont elle était propriétaire. Elle n'était certainement pas impuissante, c'est elle qui a été active en 1848 et lors de la Commune. Aujourd'hui, il faudrait parler de classe moyenne, et impuissance il y a vraiment puisque le salariat est devenu la relation la plus fréquente au travail. Je pense que c'est une critique qui est justifiée, mais mon choix de vocabulaire n'est pas descriptif, c'est une manière agressive de prendre cette classe sociale à partie et de lui faire valoir qu'elle a encore, ici et là, quelque liberté dont elle se refuse à faire usage. Ce faisant, j'ajoute à la confusion... mais les marxistes utilisent aussi cette notion, et on les entend plus que moi, alors je peux me réfugier derrière cette mauvaise raison.

9. Le mardi, 31 décembre, 2013, 11h17 par Aude

PS : Pas pu accéder à l'article en entier sur Ayn Rand, mais je vois bien ce dont il est question. Je connais The Fountainhead par son adaptation et je déteste ce film, de même que toutes les œuvres qui montrent des individus en majesté qui se battent contre la médiocrité du monde et sont incapables de faire le moindre compromis. Leur intransigeance me fait offense, car je crois que c'est en transigeant qu'on invente des formes intéressantes de vie et d'action collective, voir ici pour l'enthousiasme que j'ai tenté de partager pour l’œuvre de psychologie sociale de Serge Moscovici.

C'est une forme narrative extrêmement fréquente dans le cinéma américain, qui tient à des raisons politiques (le peu de goût américain pour l’État et les institutions) mais qui marche aussi extrêmement bien sur le plan artistique. Un film choral (Robert Altman), c'est plus compliqué à tenir. Mais on retrouve des constructions chorales dans les séries aujourd'hui... Tout ça pour signaler un film qui ressemble à une caricature de film américain, un film-catastrophe mettant en scène une famille qui refuse la gestion par l’État de la catastrophe et part elle-même résoudre son problème (l'une des leurs enlevée par le méchant monstre, je crois). Air connu, sauf que pour une fois ce manque de confiance n'est pas un mépris pour les moyens policiers basé sur la confiance extrême en ses moyens propres, mais une réaction épidermique de losers qui développement avec le film un discours anarchiste clairement plus marqué à gauche que dans ses contreparties américaines. Car le film est sud-coréen, il s'agit de The Host de Bong Joon-ho, qui vient de livrer Transperceneige.

10. Le mardi, 31 décembre, 2013, 11h24 par Aude

Ceci dit, j'ai écrit cet article-ci aux USA car j'ai été épatée par d'autres aspects méconnus de la culture américaine, beaucoup plus ambivalente et beaucoup moins individualiste qu'on ne le croit. Lire Howard Zinn à ce sujet.

A côté de ça, l'ethos militant français semble très individualiste, hypocrite et impuissant à présenter une véritable alternative à l’État. En tant qu'anarchiste, on doit s'intéresser aux formes de vie et d'action collectives qui s'épanouissent aux USA. En tant qu'étatiste, il est justifié de consacrer tous ses efforts à défendre l’État-Providence qu'on a ici. Question de point de vue (et il faudrait faire le ménage avec tou-te-s les "anarchistes" qui défendent sans autre objectif politique l’État-Providence).

11. Le mardi, 31 décembre, 2013, 16h16 par iris

Merci pour votre puissante réponse (pas d'autre remarque, je vous rends le micro).

12. Le mardi, 31 décembre, 2013, 17h13 par Aude

Merci à vous Iris d'être repassée pour finir l'échange !

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://blog.ecologie-politique.eu/trackback/26

Fil des commentaires de ce billet