Comme s'il valait mieux ne pas assurer que se désavouer. Nous savons le courage qu'il faut pour se désavouer. Soit qu'il s'agisse d'admettre qu'on n'a pas les compétences ou la disponibilité, soit qu'on doive refuser la pression (toujours bienveillante, hélas) d'un groupe ou d'un-e camarade : « ce serait vraiment bien si tu pouvais venir samedi nous filer un coup de main ». Il est si facile d'accepter une responsabilité, et si facile aussi de ne pas l'assurer sans avoir de comptes à rendre, qu'on comprend bien d'où vient une grand part du problème. Mais ne nous le cachons pas non plus : il y a dans notre engagement une grande part de satisfaction égoïste, et nous prenons autant de plaisir à être indispensables qu'à consommer du militantisme. Loin des objectifs assumés du groupe.

Comme dans ces distributions de tracts où il est si laborieux d'aller parler à des inconnu-e-s qu'on préfère leur jeter négligemment du papier tout en discutant entre soi. Comme dans cet accueil des nouveaux/elles qui doit presque tout à l'amabilité spontanée des accueillant-e-s ou au capital sympathie de l'accueilli-e, mais rarement à la mission qu'on a pu se donner de participer à l'ouverture de l'asso sur le monde, à son caractère inclusif (les personnes que j'ai vues se sentir engagées par cette mission se comptent sur les doigts d'une main).

Un autre militantisme est-il possible, qui ne ressemble ni à un menu de restaurant où on picore selon ses envies, ni à des services rendus par l'organisation à ses membres, dans un échange à sens unique ? Mon séjour en Amérique me laisse imaginer que oui... D'abord au Québéc, où l'inclusivité (mon correcteur d'orthographe franchouillard ne reconnaît pas le mot) est un objectif important des mobilisations. Se mobiliser nombreux/ses non seulement pour peser de plus de poids, mais comme un objectif politique en soi. C'est un objectif qu'en France on appelle « ouverture », un peu comme une qualité humaine et pas structurelle, un peu comme s'il suffisait d'être sympa. Et on a vu tellement de groupes sympa se replier sur soi, investir des espaces de moins en moins faciles d'accès. C'est une tendance naturelle, quand l'amitié est au rendez-vous... mais l'ouverture doit rester un objectif politique. Alors appelons-la « inclusivité », pour nous forcer un peu la main.

Et aux USA, où le bénévolat fait partie du mode de vie au même titre que le pavillon et le beurre de cacahuètes (1), ce qui frappe la visiteuse c'est le professionnalisme des engagements bénévoles. Il ne viendrait à l'idée de personne d'avoir, sous prétexte de gratuité, des standards moins élevés que pour une activité rémunérée. On s'engage à sa mesure, mais on s'engage avec le même sérieux qu'au boulot. Et tout commence avec une orientation et une signature de contrat (pas que pour des raisons d'assurance et de responsabilité civile). L'orientation est l'occasion d'un vrai accueil, et de l'expression des attentes de l'organisation. On sait à quoi s'attendre, on s'engage ou non, mais si on s'engage on devra justifier ses défections comme au boulot, on ne pourra pas les balayer d'un revers de main, avec un « écoute, je me fais chier toute la semaine au boulot, quand je viens en réu le w-e c'est pour rigoler » ou, plus classe encore, « hé, ho, j'ai déjà fait l'effort de venir à la réu dimanche au lieu de passer l'aprem à baiser, alors tu ne vas pas m'en demander plus » (je cite de mémoire).

Et si le professionnalisme élève les standards associatifs, en échange les standards associatifs sont pris en considération dans le monde professionnel. Alors qu'en France ce bénévolat qui vous donne l'impression de sortir d'un livre d'images pieuses doit vous apporter des satisfactions immédiates mais immatérielles, il est acquis aux USA qu'on puisse changer de statut et se faire rémunérer quand on a fait ses preuves. Un-e auteur-e de fanzines n'a pas vocation à crever la dalle ou à n'avoir que deux heures libres par semaine pour se livrer à ses activités éditoriales, mais à vivre de son activité pour se donner les moyens de produire de belles choses. Le passage à la photocopieuse n'est qu'un stade, pas une fin en soi pour prouver sa pureté politique en « plus moche que moi tu meurs ». Un-e bénévole compétent-e dans des activités d'animation n'a pas non plus vocation à voir comme en France chaque promo d'IEP lui marcher dessus à chaque recrutement associatif et le/la reléguer dans le chômage de longue durée, mais à être un-e community organizer, bénévole ou rémunéré-e, c'est selon les moyens et les objectifs politiques de la structure, mais c'est sur les mêmes standards.

Le militantisme à la française prend au regard de ces expériences des airs de brosse à se gratter le dos...

(1) C'est que les Américain-e-s ont un sens de la communauté qui échappe aux Françai-se-s, universalistes et étatistes... les mérites des deux approches sont assez compliqués à comparer, et c'est un autre sujet (abondamment commenté par ailleurs, je ne me risquerai donc pas à glisser ici plus qu'une piste).