Au-delà de la zone de confort

Il y a voyage et voyage, ou plutôt voyage et tourisme. Le second serait un plat avec les ingrédients suivants : méconnaissance de la langue et de la culture locales, usage d'infrastructures spécialisées (transports, hébergements, aménités), peu ou pas de contact avec les habitant-e-s. Et c'est celui-ci que mange la plupart d'entre nous, même les jeunes en sac à dos qui rompent pour plusieurs mois avec leur société pour arpenter l'Asie du sud-est ou l'Amérique latine. (La rupture est peu douloureuse depuis la massification d'Internet, il sera possible de tenir chaque jour une conversation téléphonique avec le pays d'origine, et chacun-e garde en poche un smartphone pour consulter son Facebook à la seule mention d'un wi-fi gratuit.)

Sachant le nombre de destinations balisées, dotées d'infrastructures prêtes à nous accueillir, pourquoi aller plus loin ? Vous avez des matelas comme à la maison, on lave votre linge, même les toilettes sont à l'occidentale. « Sortir de sa zone de confort » est peut-être sympathique sur le papier, mais dormir sur une natte sans linge l'est moins. Et il faut entendre les plaintes quand l'air conditionné marche mal ou que toute autre aménité (qui ne fait pas partie du quotidien des habitant-e-s mais qui vous serait due) n'est pas au rendez-vous. Voir des touristes bronzé-e-s qui ont mangé ce genre de plat, n'ont pas connu de plus grande difficulté que de se faire arnaquer cinq dollars, revenir comme si illes s'étaient mis-es au défi, voilà qui a de quoi faire ricaner. La différence entre voyage et tourisme tient donc peut-être à la sortie de sa zone de confort. Ce sont les difficultés et les inattendus qui forgent le mieux le caractère du/de la voyageureuse et font les passages les plus intéressants du récit de ses péripéties. Et on peut trouver légitime que la petite bourgeoisie qui voyage refuse d'abandonner le plus gros de son confort (c'est mon cas également), mais il faut en accepter la conséquence : dormir dans une guesthouse sans wi-fi n'est pas une aventure.


De quoi l'exotisme est-il le nom ?

La différence tient aussi à la sortie véritable de sa culture pour en embrasser une autre. Déjà, être attentif/ve : des pays comme le Laos et le Cambodge accueillent les touristes avec des affiches et des brochures disponibles dans des zones d'attente et qui donnent des conseils pour un séjour respectueux. En vain, semble-t-il : les couples se cajolent en public, les touristes ont les épaules et les jambes nues et achètent des objets aux enfants comme si on ne leur avait pas clairement demandé de ne pas le faire. Les possibles impairs interculturels sont nombreux, mais les touristes en retiennent un seul : il ne faut pas toucher la tête des gens. Pourquoi ? Mystère, parce que si c'est pour rester respectueux, nulle part on ne touche la tête des gens (2). Effet du symbole : je ne touche pas la tête des gens donc je suis respectueux/se, je dis bonjour et merci dans la langue du pays donc je commence à l'apprendre. Comme je trie mes déchets donc je sauve la planète. Ce chemin qui s'arrête à peine commencé a un nom : exotisme.

L'exotisme, c'est cet intérêt superficiel pour les autres, qui s'éteint dès qu'il est satisfait à peu de frais. Ce serait visiter Angkor en un jour en s'extasiant sur la beauté des statues mais sans s'intéresser au contexte social et politique de la société khmère de l'époque. Ce serait manger un repas exotique structuré en entrée-plat-dessert et pris comme dans un restaurant occidental, service à l'assiette individuelle. Ce serait enlever ses chaussures dans les temples mais pas dans les logements (alors qu'ils sont arrangés dans l'idée qu'on y marche pieds nus, en particulier les tapis ou les salles de bain) ou mettre ses pieds chaussés sur un fauteuil. Ou joindre les mains pour dire merci à la va-vite sans prendre le temps de s'arrêter (on dit « thanks » en marchant, mais le wai des pays bouddhistes est plus exigeant). Les exemples ne manquent pas d'un mépris qui se terre sous un semblant d'intérêt.

Les voyages de plusieurs mois, ceux qui « ont du sens », plus en tout cas que les séjours de deux semaines en club, sont toujours des démarches individualistes, de déprise du boulot, de la famille, de la société. Et ces voyages-là se font dans des sociétés structurées encore de manière collective, où les individu-e-s sont bien plus soumis-es que nous à la famille ou au groupe social. Mais parler de paradoxe serait peu adapté, car il s'agit bien moins d'aller à la rencontre de la société qui accueille que de trouver des destinations peu chères, celles des pays pauvres qui ont conservé ces structures. Il ne s'agit que d'une coïncidence.

L'ailleurs comme décor

Que font donc ces touristes qui s'habillent et se comportent exactement comme à la maison (au mieux) ? Un peu comme les touristes au Club Med, illes jouissent d'un terrain de jeu, mais à bas prix : non seulement il fait beau, mais en plus c'est pas cher. L'histoire de l'Asie du sud-est est à ce titre bien représentative. La Thaïlande, pays stable dans une région secouée par la guerre du Vietnam, a fait une base arrière pour GI parfaite (et non, la prostitution n'est pas le plus vieux métier du monde, une économie a-historique, et les Thaïlandais-es ne sont pas culturellement préparé-e-s à devenir des sacs à foutre). Depuis, chaque pays aspire à devenir une sorte de Thaïlande, à peine sa stabilité retrouvée. C'est que le tourisme, vu les prix du baril, c'est l'avenir. Et c'est comme les cadeaux, ça rend tout le monde heureux, ceusses qui donnent et ceusses qui reçoivent.

On voit donc les mêmes scènes sur les îles Perhentian et à Lacanau, dans les boîtes de nuit de Marseille et de Luang Prabang (3), et la seule différence tient à l'addition. Le tourisme propage aussi bien les virus que les standards globalisés. Les touristes se flattent d'une conversation avec un-e autochtone, sans se rendre compte qu'elle n'est possible que parce qu'il (c'est le plus souvent un homme) a déjà fait un pas hors de sa culture, en parlant anglais ou en fréquentant les lieux globalisés où on le rencontre. C'est parce qu'il leur ressemble déjà beaucoup.


Le temps du voyage

Qu'on ait trois semaines pour voyager, comme les rythmes du travail salarié nous y contraignent, et on « fera » un pays. Qu'on en ait plus, et on en visitera d'autres. Plus on a de temps, plus on étend son voyage dans l'espace. L'idée principale étant qu'en trois jours on a épuisé l'intérêt superficiel de lieux où d'autres vivront toute leur vie. Comme c'est écrit sur un t-shirt, "Thank God, I'm a tourist, I don't have to live here!" Accumulation des kilomètres, accumulation des expériences, tout cela dessine une consommation boulimique de voyage, bien éloignée de la rencontre que nous vendent les voyagistes. Il n'y a pas de mystère, pour connaître un pays il faut y avoir partagé un peu de cette vie quotidienne si ennuyeuse...

Ce temps de la rencontre, nous pourrions le prendre sur notre vie à la maison, en profitant de la présence en France de communautés étrangères organisées pour découvrir d'autres cultures. Mais nous nous en privons, alors que leurs membres parlent notre langue et que nous pourrions établir avec ils et elles des rapports sur la durée bien plus satisfaisants. C'est que nous pouvons nous abriter derrière des prétextes flatteurs, mais quand nous voyageons nous bénéficions avant toute chose de l'immense prestige des kilomètres.


Le prestige des kilomètres

Ne faisons pas la fine bouche : on apprend beaucoup en voyageant. On apprend beaucoup aussi à la bibliothèque, alors pourquoi les deux expériences sont-elles dotées d'un prestige si différent ? Pourquoi la recherche du savoir, qui n'est pas une activité si prestigieuse quand elle a pour moyen l'écrit, se transforme-t-elle d'un coup quand elle s'inscrit dans l'espace ? Je me rappelle un été en Europe centrale passé à boire des coups avec des potes et à lire Trouble dans le genre et Belle du Seigneur pendant mes heures perdues. Deux lectures spécialement laborieuses, et que je n'étais pas peu fière d'avoir achevées, mais quand je suis revenue les commentaires élogieux tenaient plutôt aux pays dans lesquels j'avais passé mon temps en terrasse. Prestige des kilomètres ?

Prestige aussi de l'expérience sensible, celle qui engage le corps. Nicolas Sarkozy ne nous vendait pas autre chose que cet anti-intellectualisme diffus quand il dédaignait la lecture de ses lourds dossiers pour aller « à la rencontre des vrais gens », recueillant un témoignage de trente secondes par ci, serrant trois louches par là. Ça tombait bien, c'était plus distrayant et ça rapportait plus politiquement. Connaît-on mieux un contexte pour y avoir sué, l'avoir vu de ses yeux ? Découvre-t-on mieux le monde en allant le regarder plutôt qu'en acceptant une médiation, journalistique, anthropologique ou autre ? Je suis rentrée de mon premier séjour à l'étranger dans l'ignorance du nom du Premier ministre du pays où j'avais passé six mois, faute d'avoir des ressources à ce sujet dans une langue que je lisais communément. L'expérience immédiate est certes ébouriffante, mais profiter de l'expérience que d'autres accumulent et transmettent me semble à tout prendre plus riche (et si vous retrouvez ici des échos familiers, c'est normal).

Aux USA beaucoup de personnes n'ont pas la possibilité de voyager à l'étranger : peu de congés payés et les distances rendent un séjour au Québec ou au Mexique plus coûteux qu'il n'est attrayant. Les Américain-e-s qui n'ont pas les moyens de voyager compensent en étant extrêmement accueillant-e-s, témoignant presque de l'enthousiasme pour une personne venue d'Europe ("French? Oooh, that's wonderful!"). C'est un peu la même attitude que celle d'un vieux monsieur en Asie qui voyage à peu de frais en offrant un verre de thé à chacun-e des visiteurs/ses du village en leur demandant de lui parler de leur pays. Ces exemples vous font sourire ? C'est de la condescendance, ce sont des exemples de personnes privées de voyage par des obstacles économiques que les touristes n'ont pas.

Le voyage n'est pas qu'une affaire de goût, comme semble le penser cette gentille touriste venue offrir une heure de conversation en français à un lycéen laotien et qui lui demande s'il veut lui aussi voyager, avec les cent euros mensuels sur lesquels vit sa famille. Elle en oublie l'essentiel : le voyage est un bien de consommation qui sert à distinguer la petite bourgeoisie des plus pauvres qu'elle. (Et il est regrettable qu'à n'exporter aucun-e pauvre ou malade, on donne l'impression au monde entier que les pays occidentaux sont heureusement peuplés des personnes qui ont justement les moyens de voyager.)

Prendre l'avion pour des noix de coco

S'il est un impensé des voyages aéroportés, chez les citoyen-ne-s du monde à la découverte des autres cultures qui le peuplent, c'est le bilan environnemental. En voyage, chaque fois que j'ai eu l'occasion de dire que je ne souhaitais pas revenir tous les ans dans la région parce que je répugnais à prendre l'avion, on m'a répondu comme si j'avais la phobie des atterrissages. L'autre raison était systématiquement ignorée, c'est l'usage de ressources énergétiques et le rejet de gaz à effet de serre dans des proportions inéquitables – vite balayé d'un revers de main : « Allons donc, vis un peu pour toi-même ! ». (Ben tiens, moi aussi je vais faire semblant de croire que c'est une remarque altruiste.)

A la maison, il n'y a guère que les écolos fanatiques pour qui c'est une raison suffisante de rester chez soi. Les écolos raisonnables, illes, prennent l'avion parce que vingt heures de train, c'est bien trop long, ou pour faire lors de conférences lointaines des pas décisifs contre le changement climatique. On peut toucher à la voiture (oui !), à la télé (oh oui ! ça tombe bien, il n'y a que les pauvres et les vieux/ieilles qui la regardent encore) mais le voyage c'est sacré, c'est la découverte de l'autre.

Dans Une vérité qui dérange, toujours en voiture ou en avion, Al Gore se dépeint en homme pressé. Ce qui pose problème n'est pas son usage personnel de ces moyens de transport prédateurs, mais l'indifférence avec laquelle ces objets, responsables avec le camion et le porte-container de 25 % de l'effet de serre mondial, sont représentés. Heureusement, cette question est bêtement technique, ce n'est qu'une question de temps avant que les avions fonctionnent à l'huile de noix de coco...

Non vraiment, parfois ce qu'on peut faire de mieux pour le monde, c'est d'accepter de ne pas le visiter.

Singapour-Phnom Penh-Lille

« Dans le futur, nous prendrons des avions bio. » Orchard Road, Singapour

(1) « La tradition, de mon temps, ça n'existait pas », dit une vieille Picarde au sociologue. Et de fait, le rapport que nous avons au patrimoine a considérablement évolué ces dernières décennies en France. Au XIXe siècle on rebâtissait les villes médiévales (Carcassonne), aujourd'hui on interdit les cadres de fenêtre en PVC dans les beaux centres-villes.

(1b) Dans Le Monde diplomatique de juillet 2012, un dossier intéressant sur le tourisme, « industrie de l'évasion », dont un article de Bertrand Réau sur le « grand tour » des classes dominantes, qui aborde la question des bienfaits du voyage en termes de formation intellectuelle et humaine – et de distinction sociale – et un autre de Clotilde Luquiau sur l'écotourisme, sa concurrence avec les us locaux et la protection hétéronome de l'environnement. En visitant un village refait selon les critères des voyagistes occidentaux (c'est à dire « authentiques »), va-t-on à la rencontre des habitant-e-s du pays ou de l'image qu'on souhaite garder d'illes, et qui date de plusieurs décennies (1957, au hasard, pour la Malaisie qui est le sujet de ce texte stimulant) ?

(2) C'est pour ne pas déranger les esprits qui y séjournent, le conseil concerne donc surtout l'attitude à adopter avec les enfants, dont on pourrait sans penser à mal toucher la tête.

(3) Non, à Marseille les client-e-s ne font pas une tête et 40 kg de plus que les personnes moins bien nutries qui les servent, et je ne fréquente pas assez les boîtes de nuit pour confirmer que les Américain-e-s y miment des coïts élégants, debout sur la table, dès qu'illes ont un coup dans le nez.