Ce texte est désormais le n°2 de ma série "La petite bourgeoisie s'amuse", inaugurée le 17 mai 2013.

La petite bourgeoisie, communément appelée classe moyenne, c'est cette classe sociale qui, privée de pouvoir économique, n'est pas responsable de l'abjection ambiante mais profite toutefois de ses retombées. Une classe sociale repue de droits et qui ne se reconnaît aucun devoir. Voyage au pays de la petite bourgeoisie, par une déclassée, en trois temps : militer, faire soi-même, voyager.

« Vu d'aujourd'hui, on peut au moins avancer avec certitude que l'aspiration individuelle à ne dépendre de rien ni de personne conduit à de nouvelles servitudes, à une forme de collectivisme non moins implacable que les communautés étouffantes d'autrefois. »
La Liberté dans le coma
, groupe Marcuse

Commerce = capitalisme ?

Le capitalisme, c'est le système économique qui permet l'accumulation de capital : j'ai du capital, donc j'aurai plus de capital, parce que les outils sont là pour permettre son accumulation. La société de consommation, c'est l'extension de la sphère marchande à des biens ou à des services qui étaient auparavant hors marché (gratuité, sphère domestique, etc.). Le commerce, en revanche, c'est tout un monde d'échanges dont certains ne supposent l'existence ni du capitalisme ni de la société de consommation.

Existe-t-il un commerce sans capitalisme ? Aujourd'hui les systèmes d'échanges locaux, les monnaies locales fondantes, le prix libre et toutes les initiatives autour de l'économie sociale et solidaire dessinent les traits d'un commerce sans capitalisme. Je ne sais pas dans quelle mesure la gratuité fait partie du tableau (le débat est ouvert), mais on cherche partout le moyen d'échanger des biens et des services sans alimenter la machine capitalistique. Il ne faudrait donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain, le commerce avec le capitalisme.

Les exemples qui m'ont été donnés de production par soi pour consommation par soi ou ses très proches proposent de réduire autant la sphère de la consommation que la sphère de l'échange. Qu'on puisse s'en satisfaire sans chercher les moyens de réduire la première sans enlever à la seconde est assez déprimant.

Inégalités sociales et DIY

Je n'ai pas vraiment abordé la question du DIY « de subsistance », de calcul opéré dans la nécessité. Mais il y a par exemple un monde entre les stratégies de subsistance alimentaire des pauvres et la mode pour l'agriculture urbaine, et il est intéressant de glisser un œil critique sur les influences qu'elles peuvent avoir l'une sur l'autre, particulièrement quand la seconde, la moins vitale, met en danger la première. Quand par exemple l'envie de mettre les mains dans la terre de membres de la classe moyenne entre en compétition directe, parce que le nombre de lopins en ville est limité, avec les besoins de subsistance d'une famille pauvre (c'est le sujet d'un article très critique de Kelsey McGilvrey dans le magazine féministe Bitch). Les échanges peuvent être (on l'espère) plus fructueux, quand les militant-e-s écolos apprennent grâce à leurs voisin-e-s à s'occuper d'un pied de tomates ou que les gosses des familles pauvres peuvent regarder autrement un jardinage qui leur apparaissait comme un contrainte économique et un stigmate. Mais à dire que les deux sont la même chose, qu'on est tou-te-s ensemble dans une stratégie de déprise du capitalisme, et à éviter de regarder là où ça fait mal (ben oui, on est des bobos avec les moyens de retourner à l'épicerie bio si jamais la récolte foire), on fait un geste purement apolitique, et ça fait mal quand ce sont des militant-e-s qui nient les divergences d'intérêt entre classes sociales... un peu comme le font Christine « Tous dans le même bateau et on se retrousse les manches » Lagarde et les autres (1a).

J'ai fait d'autre part allusion à des exemples autour de moi de mépris de classe sous prétexte de DIY : un cadre, ingénieur ou enseignant du supérieur décide que son loisir vaut autant ou mieux que le métier d'artisan-e-s, manuel-le-s, artistes ou intellectuel-le-s, qui frôlent le seuil de pauvreté. Je voudrais ajouter ici que c'est peut-être anecdotique, mais que la plupart de mes exemples mettent aussi en jeu une dimension genrée, hommes aisés et femmes pauvres. C'est peut-être anecdotique, mais ça tient peut-être aussi au fait bien documenté que les femmes ont (eu) plus de mal à faire reconnaître leur métier, et ça va de l'accès fermé à certaines carrières aux inégalités salariales à travail égal, encore, le tout sous menace constante de retour à la maison.

Apprendre et pratiquer ensemble

Par métier, qu'il soit entendu que je ne pense pas activité rémunérée, comme on dit « j'ai un métier », mais somme de compétences acquises au cours du temps, comme on dit « j'ai du métier ». Que la nécessité ou la passion nous ait rendu-e-s capables de grands achèvements, et qu'il s'agisse d'apprendre à faire son pain, à refaire l'électricité dans un squat ou à juger de la qualité d'un texte littéraire, je parlerais de métier même en l'absence de rétribution économique. L'essentiel, dans l'idée de reconnaître ce métier, est de ne pas nier le besoin d'en passer par des tâtonnements et par un apprentissage. J'ai vu des militant-e-s tiquer lors de mes ateliers sur la démocratie directe : comment, n'importe qui aurait le droit de décider ? alors que nous nous intéressons à la politique depuis des années, on tirerait au sort des personnes pour intégrer des structures où se prennent des décisions ? C'est ce genre de reconnaissance de l'apprentissage que je demande (ici celui qui est fait dans les groupes et les organisations politiques et qui pose plein de questions (1b))... On peut réclamer des droits pour l'ignorance, on peut aussi se battre pour rendre « tou-te-s capables ». C'est le projet de l'éducation populaire.

A côté de ça, le capitalisme promet des apprentissages sans peine. Devenez vous-mêmes en dix leçons... Et on encombre les cuisines particulières avec du matos de pro qui sert au mieux une fois par mois, on fait crouler les étagères sous le poids des livres pour faire soi-même. L'une des dimensions du succès du DIY est le retour sur la sphère domestique (moi, mon/ma partenaire sexuel-le et nos éventuels rejetons). Mona Chollet a commenté dans Beauté fatale (2) les liens entre le succès des blogs de cuisine ou de mode et la tentation du désinvestissement de la sphère sociale (particulièrement du travail rémunéré) par les femmes. Si le rêve du DIY – sans compter la dimension genrée qui ferait assumer beaucoup des tâches d'auto-production par les femmes (3) – c'est de promouvoir un surinvestissement de la cellule familiale ou du couple, on doit pouvoir trouver un projet politique plus excitant...

Un DIY au service de qui ?

On imagine des imprimantes 3D de salon pour permettre à chacun-e de produire tout-e seul-e l'objet de ses rêves. Les rêveries sur les apprentissages à distance grâce à Internet (de même que celles de la diffusion électronique de l'indignation et du passage à l'acte politique) mettent en scène un-e individu-e libéré-e de ses appartenances sociales et de ses liens, à qui tous les possibles sont ouverts, toujours, immédiatement. Ceusses qui se sont arraché les cheveux devant un tutoriel savent reconnaître les bienfaits de l'enseignement en présentiel et des ateliers où l'on partage de visu (que ce soient des cours de couture ou des install parties). Mais un certain humanisme, qui mise plus sur l'individu-e que sur la communauté (« front secondaire » de la lutte anti-capitaliste ?), rode un discours d'omnipotence qui coïncide avec celui des pubs d'IBM. Et l'autonomie finit accommodée à toutes les sauces, dont la plus présente est celle du néolibéralisme.

Au nom d'une démarche qui est encore quasi-unanimement perçue comme déprise du marché, on ouvre paradoxalement de nouveaux marchés (grandes surfaces de bricolage, magasins d'ustensiles de cuisine, machines à pain, je vous invite à compléter la liste). Ce n'est pas si paradoxal : les besoins d’accumulation du capital exigent de mettre tout sur le marché, y compris les tentatives d'autonomie. Le projet d'autonomie défendu par un auteur comme Castoriadis se perd donc dans le désir d'autonomie que nous vend Castorama : l'individu-e en majesté, capable de tout improviser, et qui n'a plus besoin de personne. Le/la consomateurice est une île.

Si on s'engouffre dans toutes les pratiques DIY sur de beaux objectifs mais sans rien interroger de son inscription dans un système capitaliste et dans une société étranglée par l'individualisme, on se met en danger de simplement accompagner le mouvement. Vive le DIY peut-être, car on ne va pas laisser indéfiniment le marché envahir de nouveaux espaces et nous déculturer, mais un DIY qui se pense dans le cadre d'une communauté, et ne s'arrête pas aux plaisirs et désirs individuels.

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Do-it-yourself, suite et suite... Il est parfois bon, quand l’imagination est en panne et qu’on n’arrive plus à considérer sa culture que comme un universel, d’aller voir ailleurs. C’est ce à quoi nous invitent l’histoire et l’ethnologie. Et les voyages, si on prend vraiment le temps. Je voudrais reprendre cette question du DIY en lien avec la cuisine et les pratiques culinaires et d’autoproduction alimentaire (qui me passionnent plus que d'autres aspects). C'est ici.

(1a) J'ai reprécisé cette question de l'égalité de façade en milieu militant ici-même (26 juin 2013).

(1b) Qui est le plus élitiste ? C'est pour éviter de la prise de décision de moindre qualité que je suis sceptique envers un suffrage universel qui rendrait « nécessaire » la délégation vers un corps de spécialistes (ce qu'on appelle la représentation) et bien plus enthousiasmée par le tirage au sort de personnes sans connaissances préalables mais qui se forment pour être en mesure de prendre des décisions (et ce serait le métier des militant-e-s d'animer le débat dans l'ensemble de la société pour améliorer le niveau global de compréhension de ce qu'il nous arrive). Merci de ne pas commenter ce point sans aller d'abord voir du côté de la brochure ou de la conférence que j'ai produites sur ces questions.

(2) « Zones », La Découverte, 2012. Une lecture salutaire, chroniquée ici-même et à laquelle je fais souvent allusion.

(3) Le mode de vie sous perfusion industrielle ne libère pas non plus les femmes, mais j'ai insisté sur cette idée (qui me semble toujours aussi valable) à l'époque où je pensais naïvement que, comme mes ami-e-s, les ménages ayant un mode de vie écolo étaient bien plus attentifs/ves que les autres au partage genré des tâches domestiques. J'adore le bouquin de Barbara Kingsolver, Un jardin dans les Appalaches, mais que l'on ôte à Barbara ses droits d'auteure ou l'ambition d'écrire un livre, et elle devient dans un échange informel et inégal la prestataire de services de Steve, qui continue à bosser à l'extérieur comme ingénieur.

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