Le boom de la femme de ménage

Les agences d’emploi à domicile, qui fleurissent dans les villes depuis la rentrée 2006, près des agences de travail temporaire, présentent des besoins légitimes : cours particuliers qui peuvent améliorer le quotidien des étudiant-e-s en palliant le manque de connaissances scolaires de certains parents des classes populaires ; soin aux personnes âgées soucieuses de continuer à vivre chez elles, etc. Le ménage est l’une de ces activités, masquée par la diversité de l’emploi à domicile, mais qui représente un tiers de cette forme d’emploi. Car c’est de cela qu’il s’agit : défiscaliser le recours à l’emploi de femmes, plutôt âgées et non diplômées, dans les demeures de familles très aisées. Caricature ?
L'économiste Sandrine Rousseau s’attache à dresser un tableau précis de cette activité (1). Ce sont des femmes qui assurent ces boulots, elles sont souvent plus âgées que les serveuses et les caissières qui sont aussi peu diplômées ; dans des situations sociales difficiles, elles se plaignent plus fortement de la pénibilité physique de leur travail, et elles atteignent rarement le SMIC. C’est qu’elles ne travaillent pas à temps plein, passant un temps important et non rémunéré dans les transports entre deux maisons. Le recours à une femme de ménage dépend très peu des besoins que peuvent avoir certains ménages, du travail à temps complet des deux parents ou du nombre d’enfants par exemple. Il dépend surtout du revenu du ménage, car il devient significatif chez les 10 % les plus riches. En clair : on n’a pas forcément besoin de faire faire le ménage chez soi, mais quand on n’a pas envie de le faire soi-même, on se paye ce luxe si on en a les moyens.

Un projet de société

Les politiques actuelles promeuvent pourtant le recours à la femme de ménage jusque dans les classes moyennes, et aident à financer ces nouveaux emplois. Est-ce une aide de plus pour les ménages qui paient des impôts ? ou un projet de société ?

Côté social, on doit noter l’ignominie que représente des baisses d’impôts supplémentaires pour les plus aisé-e-s. Et condamner les conditions de travail auxquelles resteront soumises les femmes de ménage. Un domicile ne peut être considéré comme un lieu de travail, et à ce titre l’inspection du travail ne peut y entrer. Les personnes qui sont employées au domicile d’une autre ne peuvent en aucun cas bénéficier de la protection que nous devons à tou-te-s les travailleurs/ses.

Côté culturel, c’est une vraie « fracture sociale » qui s’annonce : ceux et celles qui gagnent correctement leur vie, celles qui nettoient leur merde à vil prix. Puisque les working poors sont en majorité des femmes, nous ne pouvons oublier l’approche de genre, et la soumission économique à un homme qui reste nécessaire à la femme seule pour sortir le bec de l’eau. Faire faire le ménage par une personnes étrangère au couple, c’est aussi accepter que les tâches ménagères ne se soient toujours pas bien réparties entre hommes et femmes. C’est à ce titre que les autorités suédoises ont longtemps refusé d’accompagner le « boom de la femme de ménage », témoignage de la violence de la société que nous faisons… ensemble. On ne peut faire ici qu’une brève allusion au psychisme d’une personne habituée à refuser de voir sa merde, qu’elle fait nettoyer par une autre. Rapport au corps et à son milieu de vie incomplet, confrontation à l’altérité (à travers la boniche prolo) qui se résout dans le mépris et la contrainte… on n’ose pas imaginer la capacité à faire société dans ces conditions.

La femme de ménage et le développement durable

Des conséquences environnementales ? Alors que le télé-travail un jour par semaine des travailleurs/ses intellectuel-le-s est censé assurer des économies non négligeables d’énergie, il est des employées qui vont trois fois au boulot dans la journée, et passent entre 4 et 6h dans les transports. Pendant que leurs employeurs/ses peuvent se livrer aux plaisirs de travailler plus pour gagner plus. Délocaliser ses obligations domestiques, c’est se donner la possibilité de travailler plus de 45h par semaine. Au-delà de cette limite, on note que le mode de vie change substantiellement, avec le recours moindre aux transports en commun et la consommation accrue de voyages à forfait, souvent en avion. Hervé Kempf, dans son pamphlet Comment les riches détruisent la planète (2), met le mode de vie occidental, prédateur et impossible à généraliser, sur le compte de la volonté de se distinguer en adoptant les habitudes de consommation de la classe immédiatement supérieure. Nul doute que ce système que nous avons décrit participe à la volonté de voir se diffuser des pratiques « de riches » dans les classes moyennes les plus aisées.

L’exploitation du « capital humain », qu’il réside dans les cerveaux ou dans les services qui appartenaient à la sphère non-marchande, est une forme de croissance économique que l’on affirme « propre » sur le plan écologique. Il n’en est rien. Elle participe non seulement de la fuite en avant du développement durable, mais aussi d’un projet de société d’une rare violence. Nul doute dans ce cas que le détail de l’emploi à domicile constitue une part importante de la construction de la France d’après…

Le consensus actuel se construit, nous l'avons vu, largement autour d'un déni des intérêts divergents entre classes sociales. Il s'agit de ne pas penser cette lutte des intérêts, et de continuer à imaginer qu'on pourra « réussir ensemble », dans un système « gagnant-gagnant »... On nous invite au partage d'un gâteau magique capable de satisfaire les besoins de tou-te-s, et même la cupidité de chacun-e ! Pas de remise en cause des structures dans lesquelles nous vivons. Et si crise sociale il y a, elle sera résolue, en surface, par ce qui l'aggravera demain. Un exemple ? Le projet de sauvegarder le pouvoir d'achat (particulièrement atteint, entre autres, par les cours mondiaux des ressources alimentaires) en lâchant les ambitions de la grande distribution.

(1) Pour un exposé clair et rigoureux de ces questions : « La supercherie de l’externalisation des tâches domestiques », Sandrine Rousseau, Entropia n°2, 2007, Parangon.

(2) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Le Seuil, 2007.