La politique pastorale

Le psychologue social Serge Moscovici rend compte dans son ouvrage L'Âge des foules (1) des images associées depuis notre modernité au peuple : toujours négatives, souvent femelles et animales. Il ne pourrait être dompté que par un chef naturel, viril et charismatique. Cette idée quasi pastorale reste bien connue (2). Il s'agit d'être un peu en avance sur le peuple, explique à des vélorutionnaires (3) l'adjoint au maire d'une grande ville de droite, anarchiste dans ses jeunes années et bien conscient des enjeux écologiques : un peu en avance, mais pas trop, et il est regrettable que les gens soient si cons, on doit les éduquer sans les brusquer, c'est à dire sans risquer de perdre sa place de meneur qui sait ce qui est bon pour eux. Inutile de faire ici ne serait-ce qu'un tour d'horizon de cette pensée si commune.

Incompétence populaire et compétence politicienne

Le gouvernement représentatif repose sur le refus d'imaginer que « n'importe qui » peut développer une pensée politique de valeur. Étrange paradoxe : la politique est ce qui nous concerne tous, quod omnes tangit, ce dont témoigne l'universalité du suffrage, mais le peuple (qui est assez compétent pour voter) est tenu de laisser place, pour cause d'incompétence, à un personnel politique (4). Cela suppose que celui-ci, tel qu'il est formé dans les partis et qu'il est porté au pouvoir par eux, est compétent au vu des responsabilités qui sont les siennes. Les lobbyistes qui ont l'occasion d'entretiens avec les élus, les assistants parlementaires qui effectuent la plus grande part de leur travail, et enfin leurs pairs les plus brillants admettent qu'une grande partie de ces personnes choisies pour leurs capacités supérieures sont d'une accablante médiocrité. Le système mixte dans lequel nous sommes, entre gouvernement des partis et gouvernement de l'opinion, sélectionne en effet les élus sur des qualités qui ne font pas nécessairement le bon gouvernant.
Le discours démocratique opposé à la représentation travaille justement les questions de la transmission de la connaissance, comme Jacques Rancière (5), et de la qualité de la délibération, c'est à dire la capacité pour « n'importe qui », ou « le premier venu », d'acquérir les compétences nécessaires à l'exercice de la politique. Ainsi L'Âge des foules rend compte des représentations qu'ont du peuple les classes dominantes, toujours foule et jamais groupe, alors que le reste de l'œuvre de Serge Moscovici est consacré en partie aux ressources exceptionnelles des groupes (6). Ou comment des personnes rassemblées, dans un nombre et des conditions qui permettent une interaction satisfaisante entre toutes, peuvent constituer un groupe capable de dépasser les résultats de son meilleur élément pris isolément. Moins la structure est autoritaire et hiérarchique, moins la violence de certains s'y exprime, plus les relations entre pairs sont positives et plus le groupe multiplie sa capacité d'invention et de changement social (7).

A la recherche de l'intelligence collective

Si l'intelligence collective a sa place dans le discours politique dominant, c'est uniquement pour encenser les usages qui sont faits d'Internet par les classes moyennes mondialisées (8). Pas question ici de nier les possibilités exceptionnelles, qui sont nées avec cet outil, de transmettre une information presque sans investissements matériels. Une association peut faire passer sa lettre d'information à des milliers de sympathisants sans frais de poste ni d'impression ; des faits ayant eu lieu à un bout de la planète peuvent par extraordinaire sensibiliser un large public à l'autre bout sans passer par la presse ; les journalistes ont accès à des sources multipliées d'informations ; et des arguments contre le traité constitutionnel européen, même mal relayés par les grands medias, peuvent trouver ainsi l'occasion de convaincre. L'information est libérée, certes, et comme jamais avant dans l'histoire (9).
Mais qu'en est-il des possibilités de délibération ouvertes par cet outil ? Les forums électroniques sont l'occasion de paroles déresponsabilisées par l'anonymat et où la violence verbale est facilitée par le défaut d'interconnaissance. S'ils prouvent qu'il existe une vitalité d'écriture impressionnante, on doute en revanche souvent de la capacité à lire les paroles des autres et à les réfuter de manière un peu sérieuse. Il est à noter que les contributions les plus réfléchies à ces forums sont souvent celles de personnes aussi bien formées qu'informées dans des associations. Lesquelles, loin de se résoudre au mythe de consommateurs du net en prise directe avec la politique, proposent une médiation (10).
Car ce qui compte le plus dans l'élaboration d'une idée politique, c'est moins l'information disponible, donnée brute, que la discussion qui a confronté les arguments pour faire évoluer les idées originelles de chacun. Est-il possible d'arriver à une telle délibération avec « n'importe qui » ? selon quelles méthodes et à quel prix ?

(1) S. Moscovici, L'Âge des foules, Fayard, 1981.
(2) Jacques Rancière y consacre un chapitre, « La politique ou le pasteur perdu », dans La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.
(3) L'usage du vélo a-t-il des vertus révolutionnaires ? La réponse sur www.velorution.org.
(4) Lilian Thuram n’est « pas un maître à penser », c'est ce que dit N. Sarkozy qui lui refuse l'expression politique, Libération du 23 décembre 2005.
(5) Jacques Rancière, Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, Fayard, 1987 ; 10/18, 2004.
(6) S. Moscovici et Willem Doise, Dissensions et consensus. Une théorie générale des décisions collectives, PUF, 1992.
(7) Beaucoup de groupes militants, même de gauche, refusent toutefois de formaliser leur fonctionnement et préfèrent une loi de la jungle qui fatiguera la plupart de ses membres, en premier lieu les femmes.
(8) Ainsi Bernard Stiegler est prompt à encenser l'intelligence collective née des TIC mais place sa confiance moins dans la délibération que dans la représentation, pouvoir accordé à un être supérieur, dans les faits un politique, mais ce serait tellement mieux qu'il fût conseillé... par un philosophe, comme lui-même ! Bernard Stiegler et Marc Crépon, De la démocratie représentative. Fondements et limites, Fayard, 2007.
(9) La question de la contre-productivité de la surinformation qui s'ensuit ne sera pas abordée ici.
(10) Certaines de ces structures arrivent à mobiliser leurs sympathisants pour répondre aux enquêtes d'opinion des ministères, dégageant des majorités de 90 % et plus contre les OGM ou le nucléaire (!), posant ainsi la question de la légitimité de l'appel au public d'Internet...