L'inspecteur Harry et l'essaim de scooters

J'ironisais l'an dernier sur « l'inspecteur Harry », cet-te automobiliste attentif/ve à faire respecter le code de la route, et qui en viendra à vous klaxonner (interdit !) ou à vous menacer (pas recommandé non plus) pour rappeler ses droits. Il ne s'agit même pas pour lui ou elle d'exiger de ne pas se faire gêner sur la route, ni même le respect d'un code de la route qu'ille connaît souvent mal, que son droit en tant que prérogative personnelle, objet de jouissance à préserver de l'agression constituée par la vision trop proche d'un-e cycliste prenant quelques libertés avec un contre-sens. A ce titre, le rôle que se donne l'inspecteur Harry de vous punir lui-même sans attendre l'intervention du gendarme témoigne bien du fait que le code de la route n'est pas communément compris comme une manière de policer les relations entre les personnes mais comme une série de prés carrés aux dimensions variables.

J'ai décrit plus récemment une situation complètement opposée à cette manière républicaine d'exister socialement dans son automobile : la ville du tiers monde, où la circulation est chaotique, les équipements peu fiables, où aucun droit n'est vraiment garanti, mais où chaque usagèr-e de la route est l'objet de la bienveillance des autres. Ce n'est pas le droit qui régule les relations interpersonnelles, ce sont les personnes elles-même. Étonnant, n'est-il pas ? Chacun-e participe à une construction collective qui a pour nom « circulation » et doit permettre à chacun-e de rentrer chez soi en bonne santé. Ici on admet que l'intégrité des personnes n'est pas un dû mais qu'elle correspond au travail quotidien effectué par les membres d'une communauté pour se préserver les un-e-s les autres.

Cet exemple des usages de la route peut paraître anodin, mais on ne fait pas mieux selon moi pour mettre en lumière les travers de nos sociétés occidentales, qui croulent sous l'individualisme et sous les normes (et pas seulement les textes de loi de Bruxelles), tout en donnant à chacun-e l'impression de jouir d'une liberté qu'ille peut tenir pour acquise.

Les droits du consommateur

Les deux attitudes développées par l'inspecteur Harry d'un côté et de l'autre par le taxi malais qui m'a laissée hésiter entre deux directions sans me rouler dessus dessinent deux archétypes : le consommateur et le co-producteur. Le premier se plaignant au service clientèle et le second se sentant responsable vis-à-vis d'autrui. Le premier n'ayant que des droits, le second se reconnaissant des devoirs. On y est.

Vous l'avez compris si vous me lisez depuis le début de cette série, je suis une habituée du milieu associatif écolo. Ici pas d'obligation d'aller vendre la feuille de chou rouge sur les marchés le week-end, pas de culpabilisation quand on loupe une réunion sur deux, c'est l'esprit du « nouveau » militantisme post-it, un engagement souple, humain, gouverné par le principe de plaisir... individuel. Prière de ne pas rigoler, j'ai moi aussi participé à théoriser cette vision d'un militantisme qui fait la part belle à l'humour, aux plaisirs de la commensalité ou de la découverte, et au dialogue qui se crée entre le groupe et ses... euh, membres, usagèr-e-s, consommateurs/rices ? A la fin, on ne sait plus bien, et le dialogue est à sens unique : « Si j'veux. »

Mais la participation politique, la démocratie interne restent un dû, qu'on ait contribué à l'animation d'un groupe ou qu'on l'ait laissé dépérir. Vous aurez le plaisir de voir des têtes oubliées resurgir un soir d'AG, poser les pieds sous la table, parfois même critiquer ce qu'on a osé faire pendant leur absence. Le tout au nom du droit de chacun-e à la participation politique. C'est un droit indéniable, mais la participation est un échange, au minimum une présence active. Peut-on continuer à l'exercer uniquement dans sa dimension politique sans avoir donné assez de soi pour pouvoir encore de se définir comme participant pleinement au groupe (et très concrètement, ça veut dire des choses comme garder la compréhension des décisions qui y ont été prises) ? Est-ce que se battre pour préserver des espaces démocratiques, c'est seulement se battre pour y conserver le droit de vote ? Ou est-ce que ce genre d'attachement à la démocratie n'est pas un attachement à la consommation d'un bout de pouvoir ?

Plaisir d'offrir, joie de recevoir

En déconnectant droits et devoirs, participation politique et participation de fait, au nom de sa liberté individuelle, la petite bourgeoisie se met en mesure de jouir d'échanges non-équitables, de se vautrer dans la non-réciprocité. Si elle est incapable de se sentir redevable, si elle limite son engagement à son intérêt bien compris, elle consomme les espaces collectifs sans les nourrir, prenant pour acquis que d'autres vont s'y coller. Elle perd de vue le dessin global, qui est que nous créons ensemble le monde dans lequel nous sommes amené-e-s à vivre, et qu'il peut être sacrément moche quand les responsabilités sont à sens unique.

Au fait, il a justement été ajouté au code de la route une clause portant sur les usagèr-e-s les plus vulnérables. Quelle que soit leur façon de rouler, de marcher ou de faire les clowns, leur vulnérabilité même oblige. Les autres usagèr-e-s de la route, bardé-e-s d'une tonne de métal, parce qu'ils et elles ont si facilement la possibilité de les blesser, ont le devoir contribuer à leur protection (loi du 5 juillet 1985, dite loi Badinter).

Et l'on teste l'absence en ville de signalisation, dans l'idée de policer la circulation, de rendre les automobilistes responsables de leur conduite et de leurs relations avec piéton-ne-s, cyclistes et autres automobilistes. Même le droit prévoit parfois que, au-delà du respect de règles étriquées, nous soyons co-responsables des autres.