L'inspecteur Harry sévit encore, je l'ai rencontré. Au volant de sa Peugeot, de sa Mercedes ou de sa Seat, il fait trembler les cyclistes qui n'ont pas respecté le code de la route. Et les autres. Notre ami, qui lui connaît ce qui est juste et bon, ne supporte pas de voir les cyclistes prendre un contre-sens ou griller un feu, ce qu'il vous signalera sans tarder. Il se contentera peut-être de vous klaxonner, mais il pourra aller jusqu'à vous intimider en vous frôlant avec sa voiture. Qu'il s'agisse de ne pas dévier sa trajectoire, ou de la dévier justement pour vous passer plus près, pour lui c'est décidé : vous allez devoir payer ! Car l'inspecteur Harry ne vous en veut pas de lui avoir grillé une priorité, ou surpris et déstabilisé. Il n'agit pas pour son compte, il est au-dessus de la basse vengeance ou du coup de sang : il tient avant tout à faire respecter « la Loi ».

Signalons d'abord que l'inspecteur Harry ne connaît pas souvent son code. Il ne sait par exemple pas, ou a oublié, que l'usage inconsidéré de l'avertisseur sonore en agglomération pouvait donner lieu à une contravention. Il vous fait donc la leçon... en se mettant en délicatesse avec le code et en incommodant à 50 m à la ronde tout être doté d'un système auditif. Ou bien il n'a pas encore compris ce qu'était un contre-sens cyclable et ne décolère pas de vous voir prendre ce qu'il croit être un sens interdit (1). On peut difficilement blâmer un-e automobiliste de mal connaître les parties du code et les nouveaux aménagements qui concernent les cyclistes, parce qu'en effet ils ne sont bien expliqués qu'aux personnes qui s'intéressent à ces questions (2). En revanche, on peut le/la blâmer de nous faire ce qu'il ou elle n'aimerait pas qu'on fît à ses gosses, nous intimider en roulant trop près. On doit le/la blâmer de nous exclure de la communauté des êtres humains, qui sont tenu-e-s de se préserver les un-e-s aux autres sur la route.

Si l'inspecteur Harry (le vrai, celui du film), estropie et tue les salauds, au moins est-ce « œil pour œil, dent pour dent », tu tues une innocente et je te tue parce que tu es coupable. Alors que l'inspecteur Harry sur quatre roues, dans son justaucorps de justicier, emploie des moyens quelque peu disproportionnés, même pour un sens interdit ou un feu grillé. Son coup de klaxon rageur pourrait nous désarçonner de surprise et nous faire faire une sale chute à 20 km/h, quant à nous frôler avec une tonne de métal capable de tuer en cas de choc, c'est le genre de geste qui fait passer les super-héros du côté obscur de la force.

L'Amérique progressiste n'a pas réservé un très bel accueil à « Dirty Harry », qui s'est rattrapé avec l'Amérique, disons, moins progressiste. La culture française, en revanche, est assez unanime à condamner les petits flics, les contremaitres et les délateurs. Quand donc prendra-t-elle pour cible ces automobilistes jaloux/ses de la liberté qui nous est accordée (ou que nous nous accordons parfois) à vélo, qui sont aigri-e-s de nous voir nous faufiler dans les embouteillages et prêt-e-s à tout pour que nos déplacements soient aussi malheureux que les leurs ? Il est plus que temps d'appliquer à nos comportements en bagnole l'esprit affranchi et anti-conformiste dont nous nous flattons par ailleurs.

(1) Ayant eu l'occasion d'une (étonnamment tranquille) discussion de rue, à contre-sens autorisé dans le vieux Lille, avec l'inspecteur Harry, j'apprends l'une des raisons de sa mesure de rétorsion : il pensait que (avec mes 35 ans, mes kilos en trop et mon vélo à deux vitesses) j'étais une « bikeuse », que j'allais monter sur le trottoir, je sais pas, moi, assumer ma délinquance... mais pas suivre mon petit bonhomme de chemin comme si j'étais dans mon droit.
(2) En caricaturant, les communications grand public pour nous faciliter la vie, c'est : « Cyclistes, faites-vous doubler à un mètre minimum ». Le code de la route se mue en code de la rue, les sas et contre-sens cyclables fleurissent partout, mais toutes ces évolutions ne sont jamais expliquées que dans des brochures que nous sommes les seul-e-s à lire ! A quand une communication sur la problématique vélo qui s'adresserait à un public moins spécialisé, comme des campagnes auxquelles personne n'a pu échapper, les « Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts » ou les « Sur la route nous sommes tous fragiles » ?