Si à cinquante ans t'as pas une Rolex... dans une rue de Georgetown/Penang

Tout ça pour dire que conduire dans un pays relativement pauvre, aux infrastructures modestes et aux normes peu contraignantes, ça peut faire peur. Je m’y suis quand même collée, attendant pour ça d’avoir des conditions pas trop difficiles, soit la ville de Penang, en Malaisie, une métropole de 2,5 millions d'habitant-e-s mais relativement policée et tranquille. Il y a même des journées sans voitures (limitées a quelques rues) et des vélos peints au sol, c’est dire. Pour le reste, Penang présente quelques-unes des caractéristiques insupportables décrites par Ivan Illich dans Énergie et équité, à savoir une place donnée aux voitures qui entrave la mobilité des piéton-ne-s, donc des plus pauvres (2) : pas vraiment de trottoirs, des transports en commun étranglés par la bagnole, etc.

Mais à vélo (basikal en malais) ce fut un plaisir de dépasser les frontières des quartiers touristiques pour prendre d’assaut de grandes artères, accompagnée d’essaims de motocyclettes. Imaginez une cycliste occidentale, aguerrie mais pas pour ces conditions, qui improvise la conduite à gauche et qui sort indemne de deux heures de balade… Je pense avoir été l'objet d’une bienveillance jamais vue depuis un guidon. En France on conduit d’une manière républicaine : on a des droits et on tient à en jouir. A tout prix. On peut pratiquer l’intimidation ou les récriminations quand on pense (à tort ou à raison) en avoir été privé, c’est ce dont je me moquais ici même (et dans le journal de l’ADAV) l’an dernier. C’est plus le code de la route qu’un code de bonne conduite qui régit nos interactions.

A Penang – et je me permets de suggérer que ce sont les même ressources qui sont employées dans le reste du pays comme dans les pays où l’on peine à faire reconnaître des normes sociales (de circulation, d’hygiène, etc. notre modernité est inséparable de leur multiplication) – on conduit en réponse à son environnement immédiat. On ne passe pas parce qu’on a le droit, on passe parce qu’on a la place. Vous partagez donc la route avec d’autres usager-e-s attentifs/ves à ne s'engager que si c'est possible, à ne pas vous rouler dessus sous prétexte de priorité. Et ça change pas mal de choses, au point que j’aie l’impression d’avoir été chouchoutée. Même pas klaxonnée par le taxi qui attendait que je choisisse entre reprendre ma gauche et rester comme je pouvais à droite. Je n’ai pas pu m’appuyer sur des infrastructures très élaborées, et plus d’une fois j’ai dû garder ma gauche sans pouvoir rejoindre la rue que je souhaitais prendre, à droite. Aucun dispositif pour assurer que je puisse changer de voie de circulation dans des conditions à peu près correctes. Mais dans ces cas-la, il faut s’engager quand même, et laisser à la bienveillance des autres le succès de votre entreprise. C''est flippant de devoir compter sur les autres... mais ça marche.

Aujourd’hui que je développe une pensée de plus en plus dénuée de complaisance sur l’individu-e européen-ne repu-e de droits, étranglé-e d’individualisme et de sens de l’accomplissement personnel, incapable de s’apercevoir dans quelle mesure nos interactions nous construisent et décident de nos destins personnels, cette balade à vélo ajoute une expérience précieuse à mes petites réflexions…

NB : Être repu-e de droits, ne se reconnaître aucun devoir, c'est le sort de la petite bourgeoisie occidentale, à laquelle j'ai consacré une série (encore en cours) ici-même. Il me faudra reprendre "La dernière cible de l'inspecteur Harry" et cet article-ci pour y ajouter une contribution vélorutionnaire.

(1) Ha-Joon Chang, 23 Things They Don't Tell You about Capitalism, Penguin, 2010.

(2) Les accidents de la route sont une cause de mortalité importante dans les pays pauvres, en seconde place derrière la diarrhée (Mike Davis, Le Pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au bidonville global, La Découverte).