Libertés de nuire ?

Aujourd'hui on fait les usages les plus divers du concept de liberté, l'essentiel tenant à la rupture du lien (si contraignant) qui nous fait faire société. Liberté de voyager : droit d'utiliser des tonnes d'hydrocarbures pour aller côtoyer des populations souvent plus pauvres que soi et des sociétés au sein desquelles on aura accès à des services moins coûteux (et à des paysages plus jolis) qu'à la maison. Liberté de disposer de son corps : droit de tirer des bénéfices économiques de la prostitution, système favorable au patriarcat et défavorable à la majorité des femmes. Liberté d'entreprendre : droit de bénéficier de biens et services offerts par une collectivité (1) sans obligation de rendre en échange ou en hurlant à chaque euro « envolé » en impôts. Liberté de consommer : droit de profiter d'une compétition économique mondiale qui s'exprime aux dépens de bassins de population plus pauvres. La liberté est une notion confuse, qui reste positive quelque soit son usage (2), et même quand elle est associée au simple droit des dominant-e-s à exercer leur prédation, via l'autonomisation de la sphère économique notamment.

Je fais ce que je veux...

On distingue classiquement deux formes de liberté, celle des Ancien-ne-s et celle des Modernes. La seconde est une liberté individuelle, dont les effets sont très sensibles, alors que le manque de la seconde est plus difficile à diagnostiquer. Quand on a le choix au supermarché entre vingt sortes de yaourts, on a du mal à se rappeler combien le tissu productif est contraint par les conditions de la grande distribution. La liberté des Ancien-ne-s, au contraire, comprenait une grande contrainte sur les individu-e-s, mais une capacité très forte pour les collectivités de choisir leur destin. Une liberté politique, en quelque sorte. Aujourd'hui on s'écrie « on est en démocratie, je fais ce que je veux ! » (3), comme si la liberté des Modernes pouvait remplacer le manque criant de démocratie (la liberté des Ancien-ne-s a beaucoup à voir avec cette vieille notion). La démocratie et le bien commun sont de vains mots quand chacun-e considère le droit de jouir du monde à titre individuel comme l'alpha et l'oméga de son lien avec les autres. C'est pourtant dans cette définition de ce qui est nuisible ou bienfaisant pour une société que se trouve tout l'objet de la démocratie. Sans vouloir revenir à la contrainte du village, avec son contrôle social diffus, ni à celle des républiques populaires où la définition du bien commun par en-haut était un vrai rouleau compresseur des individu-e-s, on doit chercher un régime qui articule protection de l'individu-e avec délibération collective sur ce qui fait la vie bonne.

NB : Pour compléter cet article, je renvoie à un ancien texte sur la « libéralisation » sexuelle.

(1) Le syndrome de Robinson, c'est typiquement un chef d'entreprise qui s'installe sur un territoire : la ville refait la chaussée pour que ses camions de livraison puissent passer, il emploie des personnes qui ont été formées par l'Éducation nationale et éduquées, en famille ou dans d'autres structures sociales, dans un esprit globalement civique, travailleur et honnête, qui sont plutôt en bonne santé et pas trop alcoolos, lui-même a profité d'une formation d'une vingtaine d'années dont il ne retient que ses trois ans d'école de commerce payantes, il n'a fait l'objet d'aucune tentative de corruption, il profite d'un marché pour ses produits qui dépend de la bonne santé économique de la région où il s'établit... et il pense ne devoir son succès qu'à lui-même, comme s'il était Robinson sur son île déserte.
(2) Voir le succès d'estime de mouvements comme le parti Pirate, malgré une ambiguïté qui demeure entre libertaires, libéraux-libertaires et libertarien-ne-s (lire à ce sujet les articles de Cédric Biagini dans La Décroissance).
(3) Contrairement aux apparences, ceci n'est pas un slogan publicitaire mais un argument politique.