Toutes dans le même bateau

Au nom de quoi faudrait-il aligner notre position sur celle des putes ? Virginie Despentes, théoricienne pro-sexe (2), a le mérite de la cohérence quand elle appelle toutes les femmes à se prostituer en guise d'empowerment. Les relations femmes-hommes sont à notre désavantage ? Le mariage est souvent un mauvais parti pour les femmes (3) ? Reprenons le dessus en monnayant nos rapports sexuels. On n'ose pas imaginer le tableau, les cotes ridicules des grosses, des vieilles et des moches (et les possibles invendus), quand les bombasses explosent tous les prix. Certes les relations de séduction ne sont pas exemptes de logiques, plus ou moins conscientes, de marché et de négociation, mais dévoiler des cotes précises serait la cerise sur le gâteau du régime capitaliste ultra-violent sous lequel nous vivons... Le propos de Despentes a malgré tout ce mérite de tisser un lien entre putes et « femmes gratuites », de ne pas prétendre à l'existence d'une zone stérile entre les mamans et les putains. Car il y a bien un lien entre les deux classes sociales, et une compétition qui se joue entre les deux. Laisser la parole uniquement aux putes, c'est accepter que les femmes gratuites ferment leur gueule en acceptant la concurrence.

Concurrence déloyale ?

Il est tenu pour acquis que les hommes peuvent choisir entre des rapports sexuels pour lesquels il faut aligner les biftons et d'autres pour lesquels il faut montrer un peu de bienveillance et d'implication... Extrapolons pour faciliter la compréhension : au nom de quoi ne me permet-on pas de faire cesser mon chômage de très longue durée en proposant aux employeurs un contrat de travail à 5 euros de l'heure, sans cotisations sociales, 60 heures par semaine, révocable d'un mot ? Parce que les travailleurs et travailleuses se sont organisé-e-s et ont lutté ensemble pour établir une norme de rémunération et de qualité du travail. Les femmes gratuites sont une classe sociale, en lutte contre le patriarcat pour des relations femmes-hommes moins désavantageuses, et qui ont toute légitimité pour refuser le dumping sexuel exercé par d'autres femmes, aussi vulnérables soient-elles, et pitoyable leur condition sociale (4). Si les femmes gratuites sont absentes du débat, caricaturées sous la forme de bourgeoises « anti-sexe » ou catholiques, ça n'est pas une victoire des travailleurs/ses du sexe... mais du patriarcat au profit de qui s'exerce la concurrence. Et qui, lui, est souvent sollicité à travers la figure du client. Sans vouloir stigmatiser les mâles hétéros qui s'intéressent au sujet (j'ai des copains dont c'est le cas), je m'étonne quand même de les croiser en plus grand nombre dans ce débat-là, alors qu'ils brillent par leur absence quand on parle de violence contre les femmes ou autre question anecdotique. La prostitution est, qu'on le veuille ou non, une pression de plus exercée sur la sexualité des femmes par le système hétéro-patriarcal, et celles à qui il aura été proposé par un amant de reproduire une figure pornographique (5) comprendront très bien de quoi je parle...

Une question de domination

Mais cette lutte des classes entre femmes et hommes, et l'instrumentalisation qui peut être faite de la liberté de quelques-un-e-s, disparaît du tableau quand on parle de « travailleurs et de travailleuses du sexe », femmes et hommes demandant dans un même mouvement et la dignité, et la liberté de leurs occupations. Les hommes prostitués ne sont pas seulement bien moins nombreux, ils ont aussi une relation moins contrainte et plus intermittente à la prostitution. Et tou-te-s exercent leurs activités au profit des hommes. On peut toujours demander, dans une perspective de nivellement des conditions de genre, l'accès pour les femmes à des services sexuels monnayés (à un prix moins excessif que ceux des gigolos pour grandes bourgeoises, ce qu'on pourrait oser appeler une démocratisation de la prostitution pour femmes), comme si c'était seulement le hasard qui avait mis la prostitution au service quasi-exclusif des hommes... En serait-on plus avancé ?
C'est le projet de société qui a eu cours ces dernières années en matière de nettoyage de chiottes : mettre les classes pauvres au service de classes aisées plus larges (6). Loin d'associer la prostitution au sexe (et d'accorder un statut particulier à ce type de relation, vécue comme magique et nécessairement associée au sentiment amoureux), je l'associe au ménage. Faire nettoyer ses chiottes (ou autre service dont vous aurez l'idée) par une femme pauvre, alors qu'on a au moins une main et qu'on pourrait en faire usage soi-même (7), est pour moi l'un des visages de la violence sociale. Laquelle n'est pas une donnée anthropologique, mais un fait construit politiquement. Ainsi, ce que certain-e-s se complaisent à appeler le « plus vieux métier du monde », de même que l'emploi des gens de maison, prolifère sur les inégalités sociales. Mais aussi sur la guerre (ou présence en nombre d'hommes arrachés à leurs liens avec des femmes gratuites). Et sur la violence des rapports entre femmes et hommes, qu'elle nourrit en retour. Une société prostitutionnelle ? Je n'ai, en tant que femme, et femme pauvre, aucune raison d'accepter.

NB : Merci à Monika, Florence, Isabelle et Bertrand.

(1) Un régime qui accepte l'exercice de la prostitution, en retire des bénéfices via la fiscalité, mais en rend ses conditions toujours plus pénibles et dangereuses, mérite à juste titre d'être stigmatisé. Entre interdiction du racolage « passif » et qualification en proxénétisme de toute solidarité entre prostitué-e-s, on ne sait pas quelle est la mesure la plus hypocrite et abjecte. Comme quoi on peut accepter la prostitution tout en pourrissant la vie des prostitué-e-s (ou bien se soucier de leurs conditions de travail tout en refusant son acceptation sociale).
(2) En France on connaît la vitalité du mouvement « anti-sexe », qui s'est exprimée par exemple dans les commentaires graveleux sur l'affaire DSK... Le patriarche gaulois, avec ses mains baladeuses et sa manière de considérer chaque femme, même au travail, comme un bout de viande, donne le ton en matière de relations femmes-hommes et il est bien « pro-sexe ». La notion est complètement inopérante dans le contexte français, et son importation depuis l'Amérique du Nord fausse les termes du débat.
(3) Anne-Marie Marchetti, dans son excellent bouquin Perpétuités. Le Temps infini des longues peines (Plon, « Terre humaine », 2001), signale que les femmes en détention pour de longues peines ont l'air d'avoir dix ans de moins que celles qui sont en plein air (et les hommes dix de plus) : un indice ?
(4) A nous de penser une autre protection pour les plus fragiles que la possibilité de baisser la norme collective.
(5) Lire, sur ce sujet de l'intrusion de la pornographie dans les autres relations sexuelles, « Le regard pornographique sur la fellation ». Cet article rappelle aussi que la pornographie est, étymologiquement, non pas la représentation de la sexualité, mais de la prostitution (pornè).
(6) Lire à ce sujet l'étonnant essai de Sandrine Rousseau, Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité, Raisons d'agir, 2011.
(7) Surgit ici la problématique, elle aussi souvent artificiellement dégenrée, du care. A ma connaissance, les services sexuels accordés en Suisse aux handicapé-e-s consistent moins en un vidage de couilles remboursé par la Sécu qu'en un apprentissage, avec les soins d'un ou d'une infirmièr-e, des gestes de la masturbation : trouver des positions adaptées au handicap et laisser derrière soi les barrières psychologiques et sociales qui peuvent empêcher (les femmes notamment) d'y avoir recours. Rien à voir avec ces films où des mecs en fauteuil vont aux putes...