A qui profite le revenu garanti ?

André Gorz, peu favorable un temps au revenu garanti, finit par être conquis, au point de devenir l'une des égéries des mouvements qui se rejoignent en sa faveur. Sur un autre sujet, il avait averti des conséquences des différentes applications possibles de la réduction hebdomadaire du temps de travail : qu'on libère des demi-journées, et l'on pourra partir pour des week-ends plus longs, soit consommer plus de loisirs et de transports ; qu'on libère une ou plusieurs heures chaque jour, et c'est la vie quotidienne et son environnement proche (familial, amical, de voisinage ou associatif) qu'on aura le temps de réinvestir. Reprenons donc cette façon de penser pour nous demander à qui, à quoi profite le revenu garanti...

Un projet égalitaire ?

Pour les travailleur/ses peu fortuné-e-s, le revenu garanti change tout puisqu'il constitue une base monétaire qui permet de refuser de travailler en échange de revenus trop faibles, sur des tâches trop ingrates ou pénibles, ou dans une organisation du travail délétère. Il permet de dire qu'on n'ira pas bosser tant que le travail sera aussi merdique. A l'heure où le travail se dégrade à vitesse grand V, pour des raisons qui tiennent en partie à la défaveur du rapport de force entre employeurs/ses et salarié-e-s (3), cela constitue un sérieux coup de main. Pour les autres travailleurs/ses en revanche, ceux et celles qui tirent de leur travail des gratifications intenses (en revenu, en reconnaissance sociale, en sens ou intérêt intrinsèque de leur activité), on ne voit aucune raison de lâcher l'affaire. Négocier un 4/5 parce que la perte de salaire est compensée par le revenu garanti ? Ce n'est pas la question du revenu qui est centrale dans la réduction du temps de travail des personnes exerçant une activité qualifiée et bien rémunérée, c'est bien plus souvent l'organisation du travail. Il est entendu en France que le surtravail est l'apanage de ces salarié-e-s-là, ainsi que des professions indépendantes, tandis que les travailleurs/ses du bas de l'échelle lutteront pour compléter leur temps partiel et partant leur revenu. Le temps partiel, pour le dire vite, c'est pour les femmes et les caissières. Pas pour les cadres masculins qui s'épanouissent dans le présentéisme, et dont le surtravail, avec les conséquences humaines et sociales délétères que l'on connaît, n'a pas de raison de bouger.

Un rêve d'indépendance

La conclusion de ce constat est double : d'une part nous avons des intérêts très inégaux dans le revenu garanti (et il serait temps de travailler un peu mieux que nous ne le faisons la question des inégalités) et d'autre part en mettant en avant cette mesure, nous refusons de nous attaquer à celle, plus vitale à mon avis, de la réduction du temps de travail pour tou-te-s, une mesure susceptible de nous faire travailler tou-te-s moins pour (entre autres) nous faire travailler tou-te-s.

Pourquoi celle-ci a-t-elle été quasiment abandonnée par les mouvements en faveur de l'égalité et de la justice ? C'est parce que RTT rime désormais moins avec égalité qu'avec la désastreuse loi Aubry. Il me semble que cela tient aussi à la volonté qui est la nôtre d'avoir des destins singuliers, parce que cela flatte l'idée que notre liberté est individuelle et que nos choix nous appartiennent en propre. Une durée du travail hebdomadaire ou quotidien décidée en haut lieu ? Brrrr, je préfère fantasmer sur l'idée selon laquelle je pourrai à tout moment tout laisser tomber pour aller vivre à la campagne y construire ma cabane. Le revenu garanti nous offre de beaux rêves d'indépendance, mais c'est toujours la question du travail, de sa qualité, de sa quantité et de son sens qui demeure. Et si le revenu garanti doit protéger de la misère, c'est déjà bien, merci pour la charité, merci aussi de ne pas trop fantasmer à côté, et attention aux effets secondaires.

Perdre sa vie à la gagner... ou à la vivre sans les autres

Dans les discours les plus naïfs et les plus enthousiastes sur le revenu garanti figure la volonté de déprise du travail, parce que travailler, c'est se faire exploiter. Et on en oublie plein d'autres dimensions : le lien aux autres, la reconnaissance, le plaisir d'avoir un métier et d'accomplir une œuvre, la possibilité de sortir de soi, la raison de se lever le matin. Un peu d'hétéronomie et de contrainte peuvent être créatives, comme nous l'a montré l'Oulipo. Certes on peut aller travailler avec des semelles de plomb, il y a plein de raisons pour ça et plein de gens le font, mais être privé-e de boulot dans cette société c'est l'horreur, autant que d'être privé-e de revenu (4). Alors il y a peut-être plein d’œuvres communes à mener en-dehors du travail rémunéré, d'autant que le revenu garanti permettrait de libérer du temps pour la communauté... mais encore faut-il qu'il y ait une communauté.

Pour quelle vie commune ?

Les amitiés, les liens plus formels, sont tributaires du manque de temps généralisé ainsi que du manque de soin qu'on s'habitue à avoir pour autrui – parce qu'à force de parler d'autonomie on ne comprend plus le concept d'interdépendance, et parce que dans le régime libéral post-moderne dont nous héritons on n'assume plus vraiment de responsabilité, de devoir vis-à-vis des autres ou du collectif. (Je n'ai compris que tard le sens de l'expression « Noblesse oblige », comme dans obrigada en portugais, parce que l'une des nuances du mot « obligation », celle qui a à voir avec la réciprocité, avait disparu de mon vocabulaire – et j'assume que c'est parce que nous l'employons peu.)

Les associations et autres lieux collectifs sont au mieux animés par quelques personnes écartelées entre le désir d'être utile et le manque de temps, ils sont la variable d'ajustement entre les vraies obligations (celles qui sont vitales, liées aux nécessités de la production et de la reproduction : travail, famille, patrimoine) et la peur de s'ennuyer. Et au pire elles deviennent des espaces de consommation sans réciprocité, que l'on consomme jusqu'à ce que l'on ait envie de consommer autre chose. Que ces espaces soient entretenus par les étudiant-e-s et les retraité-e-s, et le passage de relais se fait dans le temps, chacun-e y contribuera à son tour. Mais penser que les exclu-e-s du travail pourraient y trouver de quoi s'épanouir, c'est présumer que la fréquentation de 3 % de soi-même constitue, aux yeux de ceux et celles qui n'ont que ça pour faire œuvre commune, une compagnie stimulante (5).

Une société à deux vitesses

Reprenons la question de l'intérêt à abandonner tout ou partie de son boulot pour jouir du revenu garanti... Qui donc est susceptible de le faire ? Les pauvres, les femmes, les personnes de bonne volonté, pour échapper à la misère ou se mettre au service des autres. Les hommes aisés dans la force de l'âge ne sont donc pas concernés, eux qui déjà sont parmi nous les personnes les plus assistées, les plus consommatrices de services produits par les femmes et les pauvres (6). Le revenu garanti, sous prétexte de care ou d'entretien d'espaces communs, non-marchands mais essentiels pour éviter à nos vies d'être des enfers climatisés, accepte qu'ainsi s'exprime la liberté de chacun-e et ouvre les vannes de l'exploitation des meilleures volontés par les pires, des plus fragiles par les plus puissant-e-s, au nom de la liberté individuelle. Non seulement le revenu garanti ne garantit pas la fin du surtravail de nos ami-e-s les puissant-e-s, mais même il leur offre un environnement enrichi de services bénévoles supplémentaires (7). Classe.

Hésitant entre ces aspects libéraux (« c'est mon choix ») et d'autres aspects pseudo-libertaires (« le travail, ça craint ! »), l'engouement pour le revenu garanti rejoint le refus de définir ensemble ce qu'est la vie bonne et de se donner ensemble les moyens pour que chacun-e ait les moyens d'en jouir. Et quand il ne reste plus rien de commun, à l’État d'assurer la solidarité.

Toujours plus d’État

Sans rentrer dans les détails sur le financement du revenu garanti, je rappelle que nos systèmes de solidarité ont eu pour ancêtres les caisses de soutien mutuel entre travailleurs/ses, qu'ils sont aujourd'hui cogérés entre syndicats, patronat et État, et que demain le revenu garanti serait géré exclusivement par l’État. Soit une perte de contrôle régulière du peuple sur la redistribution des richesses qu'il crée, au profit d'une mégamachine sous la surveillance conjointe (et bienveillante, si si !) de hauts fonctionnaires et d'élu-e-s distingué-e-s par la représentation.

Plutôt que d'accepter de naviguer entre Charybde et Scylla, entre emprise étatique croissante et exploitation au travail, reprenons la main sur nos vies et nos œuvres, créons d'autres façons d'être solidaires : une économie au service des gens, sous leur contrôle, qui s'attache moins à être une réserve d'Indien-ne-s qu'un projet communautaire et vital. Plutôt que de regarder nos potes se faire entretenir par la CAF, créons une économie autour de nos projets collectifs (8). C'est ailleurs le rôle des coopératives, dont le but est de permettre à chacun-e de faire œuvre avec d'autres, de subvenir aux besoins et d'assurer l'indépendance de communautés humaines rassemblées sur des territoires qu'elles reconnaissent comme le leur (9). Quitte à faire vivre des utopies, autant en choisir de plus belles et laisser le revenu garanti n'être que le filet de protection ultime.

(1) Portée par exemple par le BIEN (Basic Income European, puis Earth Network) animé entre autres par le philosophe libéral et écologiste Philippe van Parijs, ou par la revue EcoRev' dont j'emprunte ici le titre du dossier de 2006.

(2) Voir mon texte sur dix ans d'activisme en faveur du revenu garanti par Chiche !

(3) Mais aussi aux bonds de productivité, dont le remplacement de l'humain par les machines (voir dans L'An 02 n°4 le texte de Lala Lili sur la disparition du métier de projectionniste), ou au mal-être ambiant qui rend violentes beaucoup de relations interpersonnelles.

(4) Certes le revenu garanti changera la réalité qui en retour changera les mentalités... comme le congé parental masculin l'implication des hommes à la maison ?

(5) Il y a encore plus à dire sur le secteur associatif français, si on le compare par exemple au sens de la communauté qu'ont les Américain-e-s, capables de concilier surtravail et engagement associatif, non parce qu'ils et elles constituent une avant-garde éclairée mais parce que c'est ce qu'il est décent de faire. Toutes ces questions sont abordées dans « Un militantisme à échelle humaine ou en résonance avec l'individualisme ambiant ? »

(6) C'est le propos de Sandrine Rousseau dans Du balai. Essai sur l'emploi à domicile et le retour de la domesticité, Raisons d'agir, 2011. Elle rappelle en outre ce fait qu'il est acceptable de faire faire du sale boulot, mais pas toujours aux mêmes, et que s'il est formateur à 16 ans d'avoir un petit boulot pas très bien rémunéré, et tout le monde dans la société y passe, c'est un autre projet que d'y reléguer toujours les mêmes personnes (femmes pauvres vieillissantes en particulier).

(7) Au Moyen-Âge, nous raconte Jean-Louis Flandrin, dans les villages malheureusement démunis de sac à foutre amateur ou professionnel, il arrivait souvent que des hommes jeunes privés de sexualité (le mariage tardif était une façon de réguler les naissances), distinguassent une femme vulnérable, souvent veuve, forçassent sa porte et à coups de viols collectifs répétés l'engageassent malgré ses premières et incompréhensibles répugnances dans la respectable profession de travailleuse du sexe – et que les âmes sensibles se rassurent, sa rémunération était assurée. Toutes proportions gardées, cela me fait penser à combien dans le monde associatif le malheur des un-e-s, chômeurs/ses de longue durée, fait le bonheur des autres, rémunéré-e-s par ailleurs, et cela sans passerelle possible entre les deux états puisque le travail associatif bénévole fonctionne habituellement sur des standards très bas et que dans nos contrées les réseaux pro et bénévoles ne communiquent pas (ici je fais une fois de plus allusion aux États-Unis, où une bonne expérience bénévole vous fait, avec quelques recommandations qui font partie des remerciements pour votre engagement, un tremplin vers l'emploi). Pour la troisième fois dans ce court texte, c'est le manque de réciprocité et l'assignation violente et sans espoir de retour qui font l'abjection du système.

(8) Pour commencer, je suggère l'abonnement à L'An 02 dont le dernier dossier est justement consacré aux tensions entre individuel et collectif, avec des interventions d'auteurs cités ici.

(9) Lire à ce sujet Jacques Prades, L’Utopie réaliste. Le Renouveau de l’expérience coopérative, L'Harmattan, 2012.