Une deuxième version de mon intervention au colloque « Sortir de l'industrialisme », où je participe à la table ronde « Quels rythmes de vie défendre contre l'industrialisme ? »

L'industrialisme nous a fait deux promesses : celle de l'abondance et celle de ménager notre peine, à la fois en rendant le travail moins pénible (les tâches répétitives ou éprouvantes étant vouées à disparaître) et moins prégnant dans nos vies. La mécanisation du travail et le passage de l'artisanat à l'industrie, le remplacement dans l'agriculture de la main d'œuvre par la chimie, avec les avantages que certains intérêts ont pu y trouver et les défauts qui sont parallèlement apparus, sont des tableaux bien connus.

Ce qui est moins souvent interrogé, c'est à quel point ces deux objectifs, d'abondance et de fin du travail, se font concurrence. Notre époque d'abondance cède peu de terrain à la recherche du « travailler moins », et dans un arbitrage pas assez conscient. La réduction du temps de travail, comprise dans les années 1990 comme l'avenir de l'espèce avec entre autres les travaux d'un théoricien technophile comme Jeremy Rifkin, est un mouvement bien lent, battu en brèche dans la France des années 2000 où il se heurte au choix de l'abondance, c'est à dire au choix d'un travail bon marché. Travailler plus fait baisser la valeur du travail (et donc la valeur des biens de consommation et des services) en mettant plus d'heures sur le marché. Et certains dispositifs comme la défiscalisation des heures supplémentaires ont été élaborés pour faire baisser encore le coût de l'heure de travail, avec pour conséquence le sur-travail des insiders et un nombre croissant d'outsiders. Ce sur-travail est la norme, le temps partiel étant une caractéristique des seuls emplois mal rémunérés et sans responsabilité. Quand la moitié des économies dégagées par le non-renouvellement des fonctionnaires est consacrée à faire supporter, par des primes et gratifications diverses, l'intensification de leur travail par ceux et celles qui restent, on est face à un projet de société où nos vies ne seront jamais libérées du travail, sauf à être privées dans le même temps d'un revenu et de l'autonomie, de la capacité d'action, qui l'accompagnent.

Dans les transports aussi, le course à la libération du temps est un échec. La motorisation a fait exploser les distances sur lesquelles nous nous permettons (ou bien sommes tenu-e-s) de nous déplacer, à un coût qui a lui aussi son influence sur notre emploi du temps, comme le montre le calcul de la vitesse généralisée d'Ivan Illich et de Jean-Pierre Dupuy, qui compte aussi bien le temps consacré conduire sa voiture qu'à gagner l'argent nécessaire à son entretien. Et le mouvement continue, grignotage de la campagne péri-urbaine d'un côté, avec ses grandes surfaces et ses pavillons, et infrastructures de transport de l'autre : il faut engloutir des budgets publics considérables et détruire des hectares de forêts pour mettre Toulouse à trois heures de Paris avec le TGV, il faut encore tracer des autoroutes dans un des pays les mieux pourvus d'Europe. Tout pour gagner du temps qu'on consacrera à aller plus loin, dans un phénomène de contre-productivité très bien décrit par Illich (encore lui, décidément Énergie et équité est un livre essentiel). Et l'équipement du pays entier se calque sur les besoins de la classe sociale dominante, friande de day trips à l'autre bout du pays, pour une réunion de travail ou une sortie culturelle.

A la maison aussi, on nous a après guerre promis un équipement pour « libérer la femme » et le temps qui était consacré à laver le linge ou la vaisselle, réchauffer une soupe ou un biberon, râper des carottes. Mais la participation toujours trop faible des hommes aux tâches domestiques n'a pas libéré les femmes de leur rôle social de ménagère. De quelle libération parle-t-on, quand dans des vies trop pleines la moindre heure se remplit aussi vite ? Le temps dédié aux loisirs augmente, mais ces loisirs échappent-ils vraiment au productivisme ambiant ? La dernière enquête « emploi du temps » de l'INSEE décompte deux heures par jour en moyenne consacrés à la télévision, et plus encore pour Internet qui vient de dépasser la petite lucarne. Dans d'autres classes sociales on court derrière le visionnage de films, la visite au pas de charge d'expositions, l'accumulation de disques... Et le temps dédié à des activités physiologiques de base, comme le sommeil, diminue constamment.

Le travail est bien le nœud de nos vies trop pleines. Derrière cette course contrainte à l'activité, il y a cependant une course dans laquelle nous sommes engagé-e-s à notre initiative, mais sur des modèles sociaux que nous prenons rarement le temps de questionner. Et quand nous le faisons, quand nous réalisons que nous n'avons « pas assez de temps pour nous », les activités civiques sont les premières à disparaître. Le temps pour et avec les autres sert de variable d'ajustement. Quelques-un-e-s d'entre nous ont fait le choix de dédier le temps libéré par le chômage (volontaire ou forcé) à des activités politiques, associatives. Et les voient petit à petit désertées par les insiders, par ceux et celles qui mènent une activité productive rémunérée. Le sur-travail contraint bien trop une partie du temps pour que l'usage de l'autre partie soit véritablement libre. Et comme c'est ensemble que nous faisons société, il y a là un véritable monopole radical de ce mode de vie sur les autres : le champ des possibles, des actions à mener collectivement, en-dehors de la famille et du boulot, se restreint comme une peau de chagrin.