Le frigo écolo

Nous avions la chance d'avoir un espace de passage, un sas entre dedans et dehors, non-chauffé, et un gentil papa pour l'équiper d'étagères. L'hiver il y faisait 8°, alors à quoi bon allumer un frigo ? A Paris, dans des immeubles des années 20 on voit encore des dispositifs assez intelligents qui consistent à ménager un espace de ce type, sous la forme d'une boîte (garde-manger) en-dessous d'une fenêtre (celle de la cuisine) : de dehors on reconnaît des trous pour laisser passer l'air, de dedans on ne voit plus rien car la plupart de ces boîtes ont été closes. Et c'est bien dommage quand on pense à tous les efforts qui sont faits dans les maisons pour reproduire les températures dont on dispose gratuitement dehors pendant la moitié de l'année. Le plus ridicule étant que la plupart des ménages s'équipent d'un frigo à la taille de leurs besoins très spécifiques entre le 24 et le 26 décembre. Sans architecture adaptée, il n'est pas si évident de trouver de bonnes conditions de conservation : un espace abrité pour ne pas geler, propre, et à l'accès relativement facile. Les premières semaines, les gros sacs dans lesquels nous entassions notre nourriture ne satisfaisaient pas les deux derniers critères. Les étagères, à condition de les entretenir un peu, oui (j'en vois qui font la gueule en pensant à de la bouffe à l'air libre, mais moi c'est à l'air libre dans un frigo de coloc qui me fait peur... il faut tout mettre dans des contenants fermés). 8°, c'est très honnête. Moins que les 4 ou 5° d'un frigo, mais nous n'avions jamais rien perdu et nous allions faire des courses fréquemment puisque nous avions tout à portée de vélo. Sauf la viande bio et le lait et les yaourts paysans, auxquels nous n'avions accès que sur le marché du samedi. Le lait cru, il tenait deux-trois jours, pas moins que dans un frigo, et le carnisme était réservé au week-end (les charcuteries de notre producteur tenant plus ou moins longtemps, il nous aurait même été possible d'en réserver certaines à la « soudure » de la fin de semaine en cas de nécessité vitale de se nourrir de viande chaque jour, ce qui n'est pas le cas). A partir du mardi nous étions plus sobres et plus végétarien⋅ne⋅s. 8° donc, c'est parfait, mais les choses se compliquent quand il commence à faire 13°. Parce que, rappelez-vous, « Plus écolo que moi, tu meurs ! »

La chieuse de la coloc

Imaginez donc les températures qui augmentent inexorablement, et la chieuse de la coloc (il y en a toujours un⋅e, et ici c'est moi) qui commence à regarder avec angoisse le thermomètre, spécialement quand tout le monde est dans la cuisine, pour rapporter d'un air désinvolte « Tiens, aujourd'hui il fait 10° dans le frigo, ça commence à chauffer ». Non, c'est encore bon. Et finalement le besoin de poser collectivement une limite : à quelle température va-t-on décider ensemble que ce n'est plus bon ? Car s'il n'y a pas de régulation au quotidien, de prise en compte informelle des différences de stratégie, il faut une régulation formelle qu'on appelle « la réunion de coloc ». Et mes colocs, les réunions, illes en avaient soupé. Mais, à l'inverse de mes colocs dans d'autres pays, illes n'étaient pas non plus disposé⋅e⋅s à l'auto-régulation informelle, puisque, rappelez-vous le slogan, leur mode de vie était le meilleur au monde. C'est le genre de coloc dont on sort avec une image de soi dégradée, une image de soi en chieuse de la coloc. Ailleurs, des signes de bonne volonté pour faire le ménage sont perçus comme des invitations à augmenter le niveau d'exigence collectif et j'ai eu le plaisir de voir mes housemates américain⋅e⋅s prendre l'occasion de ma présence pour mieux tenir la cuisine et malgré tout me trouver « easy-going » ou mes Mitbewohner⋅innen allemand⋅e⋅s regretter que mon départ l'ait fait baisser. Alors qu'en France, je me suis fait reprocher de nettoyer les chiottes tous les deux jours...

C'est une chose connue, dans les milieux où l'on se frotte à l'action collective, que l'absence de régulation formelle laisse s'installer des situations violentes, où ceusses qui savent le mieux prendre prennent, et où les plus généreux/ses casquent (et on leur dit ensuite que « c'était leur choix », voir l'entrée « libéralisme » de ce blog). Le manque de régulation formelle, l'abandon aux désirs de chacun⋅e de la distribution de droits, de devoirs et de reconnaissance finit par créer cette situation où personne n'est en mesure de reconnaître la participation de l'autre. Dans un sens comme dans l'autre, puisque je nettoyais les chiottes tous les lundis et que je me suis sentie blessée par l'image de moi en maniaque qui va les désinfecter après chaque passage (ce que j'ai fait un jour de gastro et qui semble avoir déterminé un stéréotype tenace). Mais surtout dans l'autre, puisqu'une colère, un jour, a donné l'occasion à toutes les frustrations de s'exprimer : « Oui, et bien moi on me sonne toujours pour réparer ci et ça, et j'en ai marre d'être le directeur technique de la coloc ! » Une seule engueulade en plus d'un an, et une engueulade très raisonnable, où chacun⋅e a dit ce qu'ille avait sur le cœur (sauf la quatrième, absente, c'est ça aussi l'informel) et ensuite on est allé se coucher, c'est un miracle... un miracle qui doit à la qualité humaine des colocs en question. Et à ma capacité à gérer ma frustration à l'aide de ce dispositif qu'on appelle la langue de pute, la ressource de ceux et de celles qui ne savent jamais comment mettre une insatisfaction à l'ordre du jour du collectif – j'ai aussi testé ça dans les revues assos et ça revient toujours au même, c'est Langue de pute qui fait violence, et pas l'individu dont deux protubérances gonadiques sont posées plus ou moins inconsciemment sur la table avec l'effet de faire taire tout le monde et d'imposer sa volonté.

Les régimes alimentaires

Ceci dit, je m'étais promis d'écrire un billet plus drôle. A l'origine, et encouragée par ma copine Alice qui ne me dit pas la même chose quand je lui raconte mes accrochages à vélo (vous avez déjà entendu un⋅e cycliste partir sur ses accrochages à vélo ? on se comprend), j'en aurais fait un scénario comique, mais j'ai testé et je me suis rendu compte que c'était un métier. Il est donc plus que temps d'aborder la question des régimes alimentaires. Les régimes alimentaires des écolos, c'est toute une histoire... Il y a une blague qui court à Berlin : « Tu sais comment on repère un vegan dans une soirée ? Il te le raconte ! » Bien sûr, nous avions dans la coloc veganisme puis freeganisme, végétarisme évidemment, et la fameuse intolérance au gluten. Pour ma part, je trouve que tenter de se nourrir sans exploitation humaine, animale et des sols, en payant quelque chose qui ressemble à des prix décents (c'est compliqué à calculer, puisqu'on paye à côté les primes agricoles pour faire baisser le prix de la plaquette de beurre et augmenter le moral des ménages), c'est déjà pas mal de boulot. Mais non, il faut aussi boycotter la viande de Jacques, Grégory ou Myriam parce ce qu'illes font c'est mââââl. Passons, j'ai parlé de ça le printemps dernier et à la fin du mois vous pourrez retrouver un article de Jocelyne Porcher sur la question dans le n°5 de L'An 02. Freegan, c'est une invention verbale sur le modèle de vegan, alors que le suffixe -vore aurait tout à fait convenu, pour décrire le fait de se nourrir de bouffe gratuite, récupérée. Quand on voit ce qui se jette, ça se justifie... mais des fois non (un brocoli c'est censé être vert, pas jaune, alors quoi bon manger des légumes s'ils doivent être complètement dénués de vitamines, et s'il n'en reste que les fibres pour faire caca mou ?). Trêve de chipotage, l'essentiel c'est que ton régime ait un nom, et c'est encore plus classe si c'est un nom anglo-saxon.

Et la mode la plus récente, c'était l'intolérance au gluten. Je viens de rencontrer une personne intolérante au gluten et elle m'a raconté le calvaire qui a été le sien avant d'identifier le problème : une incapacité à faire quoi que ce soit après un repas, pas même parler, tellement sa digestion était énergivore, des maux de ventre et des problèmes digestifs en continu. Ça justifie qu'on réduise sans aucune exception sa consommation de céréales au riz, au maïs et au sarrasin (qui n'est pas une céréale). Et comme ce sont de sacrés plaisirs gustatifs qui disparaissent avec le refus des céréales panifiables, je ne peux que me réjouir de voir qu'il existe des boulanger⋅e⋅s qui produisent des pains et des pâtisseries sans gluten. Dans ma coloc, l'intolérance au gluten a été assumée sous la forme de choix d'acheter sur le budget commun un très bon pain, moitié plus cher, au petit épeautre (une céréale contenant peu de gluten). Mais mes colocs ont vite oublié leur régime tandis que je continuais à m'y plier. L'intolérance au gluten et les discours sur les farines industrielles dégueulasses et la sélection des céréales sur ce critère pour faire des baguettes qui gonflent sans peine et ne nourrissent personne en échange de cinquante centimes chez Auchan avait dû laisser place à d'autres préoccupations politiques bien plus importantes. Alors je veux bien, que des gens très occupé⋅e⋅s à se regarder chier tentent d'éliminer le gluten de leur alimentation. Mais le fait est que quand illes ne se flattent pas seulement d'adopter un régime à la mode, illes se nourrissent de quinoa bolivien et de teff éthiopien parce que ce sont des céréales sans gluten... et parce qu'illes ont les moyens économiques de faire du chantage sur la paysannerie de ces pays pour qu'elle les leur vende (c'est ce qu'on appelle le marché agricole international).

Et puis, très concrètement, gérer une multitude de régimes dont aucun n'est une nécessité sanitaire ou un parti pris éthique inébranlable, c'est un cauchemar de coloc si personne ne prend sur soi. Comme quand une de mes colocs, qui n'a pas consenti à trier ses 20 g de lardons bio paysans découpés à la main dans son assiette de potée de choux de Bruxelles, s'est fait cuire ses choux sur un autre feu, avec tous les bénéfices environnementaux imaginables de cette mini-popote... et m'a un peu plus tard raconté une sortie au restau avec son amant et leur menu à base d'andouillette. Ce qui m'amène au dernier point des délices de la vie de coloc : le mélange des poils de cul morts au fond de la baignoire et la différence que ça suppose avec le mélange des poils de cul encore attachés.

Une question de poils pubiens, donc

Ce que mon histoire de lardons et de choux de Bruxelles met en jeu, outre ma croyance dans le fait que les choux de Bruxelles, c'est encore moins bon sans viande, c'est la différence entre les relations qui se nouent en coloc et en couple. Certes on ne partage pas en coloc l'intimité d'un lit, l'haleine pas très fraîche au matin, les odeurs du corps de l'autre. Mais on partage beaucoup : les moments où l'on n'aurait pas fait l'effort d'aller rencontrer ses ami⋅e⋅s, le matin qui va avec une relative nudité ou des réactions proto-humaines (non, moi je suis très en forme et j'écris tous mes billets le matin), les petites mesquineries et les faiblesses... on apprend beaucoup plus de ses ami⋅e⋅s quand on a vécu avec illes. Mais il n'empêche qu'on prend plus sur soi pour vivre en couple que pour vivre en coloc, et on en reçoit plus de gratifications immédiates et à long terme (1). Alors qu'est-ce qui fait tenir la coloc, quand on est tenu de partager autant avec des personnes qui ne font même pas l'effort de mettre vos lardons sur le côté de l'assiette ? quand rien ne se construit humainement à long terme (j'ai vu une seule coloc s'installer en co-habitat) ?

Je ne sais pas, mais la coloc française (et écolo ?) m'est devenue insupportable par la violence de ses échanges informels-sympa et par la même inaptitude à négocier son mode de vie qu'un George H. Bush. J'y retrouve, comme dans le milieu associatif, la même certitude que faire pour une bonne cause justifie qu'on fasse sans soin et sans exigence. Ne pas être doué⋅e pour l'action collective, c'est une chose, mais ne pas se mettre en mesure de le devenir, c'en est une autre. Vous n'auriez pas vu passer une annonce pour un studio décent accessible même quand on est au chômage ?

(1) Encore que, beaucoup de féministes présentent le couple hétéro comme une mauvaise affaire pour les femmes (double journée de travail qui n'est pas justifiée par le partage des revenus avec un homme, quand bien même il gagnerait 25 % à travail égal, beaucoup plus en vrai car toujours à plein temps et souvent engagé dans des domaines de la vie économique qui rémunèrent mieux que des domaines « féminins » comme la culture ou le soin). Je cite souvent Anne-Marie Marchetti dans Perpétuités. Le Temps infini des longues peines, Plon, « Terre humaine », 2001, qui remarque que les femmes en détention longue durée ont l'air d'avoir dix ans de moins et les hommes dix ans de plus.