Mais que l’on change de perspective, et l’on découvrira que dans beaucoup de cultures on a mangé et on continue à manger dehors non pas parce qu’on est friqué mais parce qu’on est pauvre. Pensez au personnage de Gabin dans Le jour se lève de Carné, pensez à Raskolnikov dans Crime et châtiment de Dostoïevski. Beaucoup de jeunes gens désargentés (1) n’avaient pas les moyens d’un logement ou l’on pût faire la cuisine, et dépendaient de pensions ou d’auberges. C’est pour les mêmes raisons que les hawkers de Singapour ont nourri dans la rue au XIXe siècle un peuple de travailleurs trop pauvres pour louer une cuisine ou prendre épouse (la ville comptait alors deux types de femmes, les prostituées gavées d’opium de Chinatown et l’épouse du gouverneur, soit quelques pour-cents de la population générale). Aujourd’hui encore, en Asie du sud-est, la street food est dans les moyens de chacun-e et répond à des besoins différents des nôtres, dont peut-être celui de réserver le rare espace de certaines habitations à d’autres activités que la cuisine.

La cuisine américaine particulière, au contraire, est encombrée d’objets, de livres, et le frigo est plein à craquer. Avant de la voir déferler en France, on a vu fleurir aux USA la mode pour les accessoires de cuisine professionnels à l’usage des particulier-e-s, et chaque cuisine possède trois sortes de mixers, blenders et autres super matos Kitchen Aid. Regardez autour de vous l’essor des magasins d’accessoires de cuisine. Ça donne envie d’aller manger chez ses voisin-e-s. Aux USA aussi, la pratique en vogue de faire à la maison son pain (évidemment), son fromage (tiens ?) et son vin (aïe). Le premier est une gabegie énergétique (mais peut se justifier par la difficulté à mettre la main sur un bon pain dans ce pays), et les deux seconds vous font peut-être frémir d’horreur. Moi oui, parce que de son vivant j’avais goûté la blanquette de Limoux de pépé, et je peux vous garantir qu’elle piquait. Mais mon pépé habitait Limoux et cultivait quelques ares de vigne, alors il avait de bonnes raisons de s’amuser à vinifier. Aujourd’hui on ne vinifie pas aux USA parce qu’on est en lien avec une tradition et un terroir, mais parce que si on fait partie de la classe moyenne peu fortunée il faut choisir entre ses coûteuses i-prothèses technologiques et picoler du pinard à la maison. Le prolo se contentera de bière, mais quand on a le capital culturel mais pas (encore) le capital économique, on veut le vin et l’argent du vin.

Un exemple qui aidera à relativiser : à Bruxelles il existe encore un café au milieu des Marolles qui s’appelle ‘t Warme Water et qui rend compte d’une pratique développée dans le quartier alors qu’il hurlait misère : aller chercher au café de l’eau chaude, parce que les maisons étaient trop insalubres ou avares de charbon pour qu’il fût intéressant d’y faire chauffer de l’eau dès qu’on en avait besoin. Voilà ce que c'est, d’être vraiment pauvre...

Même si on fantasme aujourd’hui les sociétés préindustrielles comme des modèles d’auto-suffisance, elles étaient bâties sur des échanges beaucoup plus nombreux que dans la nôtre. Aujourd’hui encore, à la campagne, on continue d’échanger bien plus intensément qu’on ne le fait en ville ou en banlieue, quelque soit le mode (marchand ou non, informel ou non, immédiat ou différé, direct ou indirect). Et on n’échange pas parce qu’on a des sous et qu’on peut se le permettre, mais justement parce qu’on est trop modeste pour pouvoir faire autrement que s’inscrire dans des circuits d’interdépendance parfois assez complexes. Je tiens, à la lumière des exemples qu’il m’a été donné de voir, que l’autosuffisance domestique est au contraire un projet pavillonnaire, à mille lieux de l’interdépendance dans la proximité.

Cela dit, pour revenir à notre sujet, que faire ? Booster la restauration et son patronat droitier qui a réussi à faire passer avec l’aide de l’UMP de la vente de services pour celle de produits de première nécessité ? Non, certainement pas. Mais j’ai esquissé, au fil de mes réponses sur ce forum, quelques pistes :

  • Inviter ses ami-e-s quand on fait du pain sur son four nucléaire, faire une grosse fournée qu’on revendra ou mieux échangera dans son entourage. Et proposer la construction d’un four à bois partagé.
  • Organiser des mini-ateliers de cuisine. A Bordeaux j’ai animé pendant quelques mois un réseau très informel mais inclusif (on a même eu une participante chinoise attirée par les petits plats du stand décroissant anti-McDo, et des personnes qui n’ont jamais mis le pied dans une réunion écolo). L’idée étant qu’au lieu de partager notre ignorance, nous partagions nos savoirs, souvent assez simples, mais multipliés d’autant à la fin du repas, et agrémentés de conseils de cuisine et de choix d’ingrédients écolos. Un repas quatre en un : repas qui sort du quotidien, rencontre, apprentissage et reconnaissance des savoirs modestes des un-e-s et des autres. (J'ai tenté d'importer ce concept dans une ville plus militante, mais il y avait trop de cuisinier-e-s dans la cuisine, tout le monde voulait tout improviser soi-même, rien de sympa et au final personne n'a proposé de renouveler l’expérience. Trop de DIY tue le DIY.)
  • Organiser des tables d’hôtes comme cela se fait en Belgique : tu mets les petits plats dans les grands, tu sors tes recettes les plus pointues et en échange tu demandes à tes hôtes, qui sont resté-e-s les pieds sous la table et n’ont pas amené la traditionnelle boutanche, une petite contribution. En sus de la rencontre, quand beaucoup des invité-e-s ne se connaissent pas et repartent bras dessus bras dessous (comme ça se fait tous les soirs en Belgique), il y a la reconnaissance du travail bien fait, hors système d’exploitation, par votre hôte-sse.
Ce ne sont que quelques pistes, mais l’idée est de trouver un compromis entre déprise du capitalisme et repliement sur soi. Et entre sobriété et disparition des plaisirs que peut nous apporter la cuisine quand elle est variée. Pour la varier, quoi de mieux que de varier les convives et les cuistots ? J’ai assez mal mangé chez pleins d’écolos (2) pour affirmer qu’une meilleure cuisine est non seulement possible… mais nécessaire !

(1) C’étaient des hommes qui se faisaient ainsi faire la cuisine car aucune femme n’avait de statut de célibataire, seulement de fille de puis femme de.

(2) Qui aime bien châtie bien... je dois avouer pour compléter que ça pouvait être pire ailleurs.