-Agriculture et élevage sont indissociablement liés : les déjections animales constituent de bons engrais organiques dont il serait dommage de se priver. A la question d'une agronome végétarienne sur la question, un agriculteur végétalien répond qu'il se fait livrer du fumier par un voisin, et qu'il lui semble impossible d'exclure les apports animaux de l'agriculture, en particulier la bio. Il nous faudrait composter beaucoup de toilette sèche pour arriver à fumer nos champs avec le même succès que dans cette interdépendance.

-Les terres qu'on ne peut pas cultiver, on peut les faire pâturer. C'est ainsi que dans la montagne ou dans des pays où la terre est aride, les humain-e-s vivent majoritairement de ce que leur offrent leurs animaux domestiques. Le régime traditionnel mongol, par exemple, se compose d'herbes et de grains sauvages (les céréales sont importées), mais surtout de lait (yaourt, thé au lait, lait fermenté – et alcoolisé) et de viande (chasse et élevage). La concurrence pour l'usage des terres (alimentation du bétail ou humaine) est valable jusqu'à un certain point : les humain-e-s ne mangent pas d'herbe.

-L'élevage, comme l'agriculture et la foresterie, est essentiel à l'entretien de nos paysages. Forcément, avec des employé-e-s de mairie qui passent partout pour couper les herbes folles et avec nos tondeuses individuelles, on a tendance à oublier... Ça aussi, c'est une reconnaissance que nous devons accorder à l'élevage.

-Notre patrimoine culinaire témoigne de la symbiose plurimillénaire entre agriculture et élevage. C'est un patrimoine relativement récent à cette échelle, mais il nous vient d'une époque où la viande était rare et chère, où tous les morceaux étaient utilisés et où la viande était un ingrédient présent dans de nombreux plats, mais avec modération. Rien à voir avec le steak frites, une ration énorme de viande, et uniquement de beaux morceaux (on fait quoi avec le reste, on le jette ? (2))

-Et s'il s'agit d'adopter une attitude pieuse en ne mangeant que des produits d'origine animale (œufs, lait, etc.) mais pas les animaux eux-mêmes, il faudra pour cela accepter que l'on tue des veaux, des poussins mâles ou des poules pondeuses de réforme. Dans Martine à la ferme, ça se fait peut-être, mais l'industrie n'a pas l'habitude de nourrir des animaux (devenus) improductifs. Et pourquoi un parcours d'animal destiné à la mort serait-il fondamentalement différent de celui d'un animal destiné à produire avant d'être tué ? Quelle idée de refuser la mort à tout prix (c'est ce qui nous attend tou-te-s), sans penser d'abord à ce qu'est une vie bonne et comment les humain-e-s peuvent permettre aux animaux de la vivre.

Les critiques concernant la manière dont nous traitons les animaux aujourd'hui sont justifiées. Les bilans carbone de la viande contribuent fortement à faire passer nos modes de vie dans le rouge. La diversité des espèces animales d'élevage approche dangereusement le un, en particulier quand il s'agit d'espèces porcines. Les usines à cochons ou à poulets dégueulassent nos eaux et mitonnent des virus toujours plus inquiétants. Et ces procédés produisent en quantité la plus grande part des animaux que nous mangeons.

Fabrice Nicolino, dans Bidoche, nous a appris les liens qui existaient entre le secteur industriel (le deuxième dans la nomenclature) et l'agriculture, dans un sens ou dans l'autre (3), traitant l'animal comme un objet, et réciproquement : l'expression « minerai », que la crise récente vient de nous apprendre, nous fait froid dans le dos. Jocelyne Porcher, à la suite d'un parcours d'« éleveur » (selon ses mots), produit une œuvre autour de la production animale et nous fait découvrir à la fois les modes de production dans cette activité mais aussi les états d'âme des personnes qui en vivent (4), les relations qu'elles entretiennent avec les animaux, la violence que les procédés industriels exercent sur les animaux et ceux et celles qui les côtoient.

Son Vivre avec les animaux est l'une des attaques les plus sévères à l'encontre de l'industrie. Mais elle n'en appelle pas pour autant à la disparition de l'élevage et du lien avec les animaux, bien au contraire. « Libérer » veaux, cochons et poulets ? Pour les livrer aux prédateurs sauvages, et faire disparaître les espèces dans un beau banquet ? Ces animaux vivent pour nous, nous les avons sélectionnés, élevés et ils sont incapables de vivre sans nous. En mobilisant le paradigme maussien (Essai sur le don de Marcel Mauss), Jocelyne Porcher nous engage à assumer cette relation, dans la vie comme dans la mort, et à entretenir avec les animaux des relations basées sur l'échange et la reconnaissance réciproque. Et à « sortir de l'industrialisme » et de cette société qui réserve au fond aux humain-e-s un sort peu différent de celui dont souffrent les animaux.

Les procédés industriels, la « rationalisation » des gestes, la recherche du profit, qu'ils aient été imposés par le marché, par l'administration ou par la science (ici zootechnique), ont fait de l'élevage, le vrai, une activité en voie de disparition. Il nous appartient de la faire revivre en délaissant les allées des supermarchés et en faisant baisser notre consommation de viande à budget égal, en payant des prix corrects aux éleveurs, pour une viande sans antibiotiques, sans stress, sans violence, avec un lien au sol (5). C'est quand même un projet plus savoureux que celui de boulotter des filets de cellules qui se reproduisent dans des bains ultra-nutritifs, non ?


(1) Une expression que j'utilise pour cette fois, mais que Jocelyne Porcher bannit de son vocabulaire (comme moi « démocratie représentative », dans un autre registre) au motif que les modes de production industriels sont incompatibles avec la notion d'élevage.

(2) Une expérience de psychologie sociale rapportée par Serge Moscovici et Willem Doise porte sur le moyen d'inciter les ménages américains à préparer plus de bas morceaux, pour une économie domestique plus sobre... et une économie nationale qui pourra dégager plus de moyens pour la guerre. Tour cela pour dire que l'usage que nous faisons en majorité aujourd'hui des seuls beaux morceaux est un luxe.

(3) Les abattoirs de Chicago, par exemple, ont inspiré la chaîne de montage des usines Ford.

(4) Je conseille particulièrement Une vie de cochon, écrit en collaboration avec une ouvrière de l'industrie porcine, Christine Tribondeau, et qui est le récit d'une petite fille dont la mère travaille dans une immense usine. La Découverte, 2008.

(5) C'est un critère de l'élevage bio, auquel il faut s'accrocher car il s'agit de nourrir les animaux le plus possible avec des aliments produits sur place et non importés du Brésil ou d'Argentine (avec l'impact désastreux qu'on sait sur les prix alimentaires mondiaux, la déforestation, l'accaparement de terres, etc.).