Je n'entends pourtant pas les créateurs de la série me chuchoter à l'oreille « Ces mecs sont vraiment des salauds » comme Matthew Weiner le fait en continu dans Mad Men (2). J'imagine plutôt, si je le regardais en mauvaise compagnie, des « Arf arf, tu as vu, femelle, il ne faut pas faire chier le mâle ! Rhôôô, mais je rigole ! » Soit un genre de troisième degré, le premier livrant le spectacle du patriarcat (en tant que violence des hommes sur les femmes et des hommes forts sur les hommes faibles), le second portant dessus un discours critique, et le troisième profitant de l'ambiguïté pour ne pas prendre parti et jouir avec d'autant moins de scrupules du spectacle. Que faire de cette vague impression ? Ma subjectivité suffit-elle à trancher la question ? Et le fait que dans le débat les hommes disent plutôt oui et les femmes plutôt non peut-il constituer un argument ? (Au passage, la plus grande facilité pour les hommes à reconnaître la série comme féministe m'inquiète sans me surprendre, mais celui avec qui j'ai le plus échangé à ce sujet est d'un proféminisme au-dessus de mon soupçon – et je suis très soupçonneuse.)

Beaucoup a été dit sur la représentation de la sexualité dans Game of Thrones. On a bien sûr noté la fréquence des scènes de cul et leur violence, ainsi que leur exploitation graphique, des rudes coups de reins par derrière – il semble que le Kâmasûtra des Sept Couronnes se réduise à une seule page – au thème du viol, conjugal ou de guerre. On a aussi bien noté que la nudité était l'apanage des femmes, et la facilité qu'elles avaient à se dévêtir – d'autant plus quand elles sont jeunes et de condition sociale basse, puisque leur corps est leur arme pour chercher un meilleur statut (3). Certes on pourra se rincer l’œil sur le khal Drogo, cette brute des déserts qui déborde de muscles, mais les autres beaux gosses de la série ne se baladent pas à poil – il fait moins chaud. On a donc une exhibition des corps très asymétrique, ce qui n'est justifié ni par la narration ni par les usages du monde qu'elle dépeint, mais constitue un choix esthétique... et politique : celui de satisfaire la pulsion scopique d'un public compris comme masculin hétéro.

Autre classique de la critique des représentations sexistes : les personnages de femmes et leur variété (4). Il y a ici des jeunes femmes et des vieilles, des blondes et des brunes (et des rousses !), une obèse, une personne atteinte de nanisme, et pas mal de moches. Euh, non, ça c'est les personnages masculins ! Il n'y a pas de moche, pas de grosse, pas de femme atteinte de nanisme évidemment. Catelyn Stark fait figure de doyenne (d'après l'âge de son aîné, elle devrait avoir 35 ans et elle est incarnée par une actrice qui en a 48 au début du tournage, ce qui est assez réaliste) alors qu'elle suscite encore le désir du proxénète Lord Baelish, qui a pourtant des dizaines de jeunes prostituées à se mettre sous la dent pour l'oublier. Pas de vieille femme ? Sachant que les femmes ne font pas la guerre et ont un peu plus de chances de mourir dans leur lit, voilà qui est franchement incongru (5). Là encore, ce sont des représentations du féminin assez convenues qui sont imposées aux spectateurs/rices de Game of Thrones.

Mais ce qui m'a saisie au visionnage de la première saison, et qui justifie peut-être que j'aborde la question dans mon blog (où je tente très peu modestement d'exprimer mes points de vue quand je ne les entends nulle part ailleurs, et parfois plus simplement de faire le point à l'écrit quand je n'ai pas su le faire à l'oral), c'est la quasi-absence d'interactions entre femmes. Où l'on revient au test de Bechdel, qui est décidément incontournable : ce qui fait une œuvre féministe, ce ne sont pas des personnages forts et attachants, des princesses Leia qui surnagent dans un océan d'hommes, c'est la représentation des hommes et des femmes à égalité. Ils et elles peuvent être pris dans des situations hiérarchiques qui mettent celles-ci au service de ceux-là, mais il est légitime d'attendre que si les personnages masculins sont variés, les personnages féminins le soient aussi, que s'ils ont une variété de relations les uns aux autres, elles aient une variété de relations les unes aux autres. Parce que c'est ce qui se passe dans la vie, et c'est ce qui ne passe toujours pas au cinéma et dans les romans, où les personnages féminins, même extrêmement bien dessinés à titre individuel, n'ont pas cette richesse que j'appellerais sociale. Alison Bechdel et Liz Wallace posent donc qu'une œuvre est acceptable pour une spectatrice féministe :
-si elle met en scène plus d'un protagoniste (ou personnage principal, ou personnage « à point de vue ») féminin ;
-si à un moment ces protagonistes se parlent (ouuuh !) ;
-et qu'elles parlent d'autre chose que d'un homme (dont elles seraient l'accessoire : amante, mère, secrétaire, etc.).

Et peu de films réunissent les trois critères, aussi peu exigeants soient-ils (en apparence).

Or, dans la saison 1 de Game of Thrones, où l'on parle beaucoup (et où l'on se glisse beaucoup de regards plus parlants que de longs discours), une majorité de paroles ne se pose pas dans le champ du discours public ou de l'activité guerrière, ce qui justifierait cette exclusion – dont ne souffrent toutefois ni Cersei Lannister ni Catelyn Stark. Les femmes sont présentes, on parle beaucoup avec elles mais elles se parlent rarement les unes aux autres. Alors que le scénario ne fait pas l'économie des conversations entre hommes, il fait celle des conversations entre femmes. Une à deux fois par épisode, des femmes se parlent : ce sont le plus souvent Catelyn Stark et sa fille, une fille Stark et sa gouvernante, la khaleesi Daenerys Targaryen et sa servante, soit des relations très hiérarchiques. Des conversations entre égales, rivales, concurrentes, complices, sœurs ? On doit pouvoir les compter sur les doigts d'une main (les sœurs Stark, les sœurs Tully, Cersei Lannister et Catelyn Stark-Tully ?), et je vous engage à me livrer les conclusions de votre étude car je ne reverrai pas la saison 1 pour vérifier cette intuition qui m'est apparue en cours de route. En revanche, moi qui avais arrêté mon visionnage au bout de quatre épisodes d'une exposition qui n'en finissait pas, et l'ai reprise dans le seul but de me faire mon idée sur cette question du féminisme de la série, même si ma réponse à cette question est non, je consens à me faire prêter la saison 2...

(1) Ce fantasme étant au principe de la fantasy. Ici les dynasties sont exclusivement patrilinéaires alors qu'elles ne l'étaient pas toutes dans l'Europe médiévale, le clergé ou l'université sont absents alors que c'étaient des institutions importantes, la première même incontournable, et la prostitution est la seule économie documentée – avec la production et le commerce de l'acier des épées ? même pas.

(2) Ceci dit, tout le monde n'a pas entendu le message (voir dans Beauté fatale l'extase sur les « secrétaires fifties »), alors qu'il me semble si évident, en particulier dans les premiers épisodes de la première saison qui sont d'une violence symbolique très forte, notamment quand le corps médical est requis pour surveiller la sexualité des femmes ou rapporter à leurs maris la teneur des consultations de leurs épouses (aujourd'hui même les consultations des enfants sont plus confidentielles, on a bien compris que Betty était une enfant dans le regard des hommes qui l'entourent). Il est bon de préciser que l'équipe de Mad Men, emmenée par un homme, est relativement paritaire, à la production comme au scénario, alors qu'il n'y a qu'une femme scénariste dans Game of Thrones.

(3) C'est aussi le cas de Daenerys Targaryen, le personnage qui justifierait le mieux le féminisme de la série en raison de son itinéraire : elle passe grâce à sa volonté et à des conseils ancillaires du statut d'épouse violentée et d'objet d'échange entre un roi déchu et un roi en exercice à celui d'amante qui enseigne à son mari un désir basé sur la réciprocité et gagne ainsi en influence auprès de lui. Empowerment sexuel puis politique : Daenerys Targaryen apprend à faire avec les ressources à sa disposition, comme les prostituées de la série. C'est une vision politique de la prostitution, qui serait une ressource au service des femmes et non leur mise à disposition sexuelle aux hommes dans le cadre d'un système d'exploitation (ici domestique, là sexuelle, et ne pas oublier reproductive), à laquelle je n'adhère pas.

(4) Des actrices qui se plaignent de la faible étendue du registre des personnages féminins, c'est dans Sois belle et tais-toi ! de Delphine Seyrig (1976).

(5) Je note toutefois l'apparition en 2013 (donc peut-être pas encore sur les écrans français) d'un personnage secondaire incarné par la sublime Diana Rigg, née en 1938.

D'autres réponses à la question : Game of Thrones est-elle une série féministe ?

Oui, « et pour moi être féministe c'est traiter hommes et femmes à égalité » selon l'auteur George R.R. Martin.

Oui : « malgré les scènes de sexe de HBO, les femmes de Westeros sont plus que des objets sexuels – elles sont les sujets de leurs propres récits » selon Tracie Egan Morrissey.

Non, « la série reste une série conçue par des hommes pour des hommes » et Charlotte Lazimi mobilise des arguments intéressants pour le démontrer.

Oui, et « surtout, c’est la construction des personnages féminins qui réjouit. Elles possèdent toutes une ambition propre et luttent, chacune à sa manière, contre le carcan imposé par cette société patriarcale » d'après Erwan Cario pour qui cela suffit.

Non ! « Est-ce complexité de caractère égale féminisme ? Les femmes dans Game of Thrones incarnent une grande variété de traits de caractère et d'ambitions. Même si les personnages féminins sont ambitieux, ont-elles accès au pouvoir ? » d'après Elizabeth Mulhall.

Neuf raisons pour lesquelles l'adaptation est plus féministe que le livre, par Kate Aurthur, et ça tourne encore autour des capacités d'empowerment des personnages féminins.

La réception de la série met en question ce qu'est le féminisme, autour des notions de puissance et de pouvoir, d'égalité, de liberté, de regard et de réification, de stéréotypes de genre et de la possibilité d'y échapper avec des personnages complexes... Ça n'est pas inintéressant.