Cela fait à vrai dire plus de deux ans que cette question m'a saisie, à travers des dialogues violents avec des hommes qui se disent féministes. Avant, le proféminisme, c'était ces scrupules un peu abstraits que je voyais certains hommes endosser. Je ne sais pas si le proféminisme a été conceptualisé par des hommes, mais c'est par des hommes que je l'ai vu se diffuser, des hommes spécialement attentifs à ne pas parler à la place des femmes... et à qui j'aurais donc permis de le faire ! Mais désormais, pour avoir vu à quel point proposer une place à côté fait offense, je comprends que cette notion bouscule plus fortement que tout autre thème féministe les hiérarchies traditionnelles et l'androcentrisme qui innerve doucement nos sociétés. Si les réactions, parfois très délicates (façon « j'ai du mal avec ça, laisse-moi décanter et promets-moi qu'on pourra en reparler »), parfois très grossières (« le féminisme, ça n'est pas ça, tu n'es donc pas féministe »), sont aussi fortes, c'est que la question est chargée d'enjeux de (attention, gros mot) pouvoir.

Un registre masculin

Ce qui ne manque pas d'étonner, c'est le registre le plus courant de ces paroles : extrêmement assertif (pas ou peu de modalisations, de « il me semble que », de « peut-être », une forme dont l'assurance détonne parfois avec le manque de culture féministe dont témoigne le fond). Soit une caractéristique que les féministes ont associée à la masculinité, non pas en tant que trait naturel des hommes, puisque vous aurez remarqué que la plupart du temps les échanges se passent beaucoup mieux, mais en tant que norme de discours valorisée en régime sexiste, et plus valorisée quand ce discours est porté par des hommes que par des femmes.

Il ne m'a pas échappé non plus que la description de situations douloureuses vécues par des femmes n'a déclenché aucune empathie. Certes j'ai déjà vécu ça avec une commentatrice féministe plus attachée à la défense de la théorie queer qu'à interroger ses usages pour exercer violence, domination et désaveu du féminisme : le manque d'empathie n'est pas une caractéristique biologique. Mais enfin, j'ai donné sans succès de quoi faire acte de reconnaissance de la souffrance de l'autre. Le texte de Mademoiselle que j'ai longuement cité est très dur, mais je n'en ai pas choisi le passage le plus douloureux. En revanche j'ai cité en commentaire Andrea Dworkin, une théoricienne qui travaille sur le viol et la violence contre les femmes, sans qu'aucune des huit interventions suivantes n'y fasse allusion. Je vais donc profiter de ce billet pour l'imposer une deuxième fois.

« J'ai observé le mouvement des hommes pendant plusieurs années. Je suis proche de certains hommes qui y participent. Je ne peux pas venir ici en tant qu'amie même si je le voudrais peut-être vraiment. Ce que je voudrais faire, c'est crier. Et dans ce cri, il y aurait les cris des femmes violées, et les pleurs des femmes battues. Et bien pire encore : au centre de ce cri, il y aurait le son assourdissant du silence des femmes, ce silence dans lequel nous sommes nées parce que nous sommes des femmes et dans lequel la plupart d'entre nous meurent.

Et s'il devait y avoir une requête, une question ou une interpellation humaine dans ce cri, ce serait ceci : pourquoi êtes-vous si lents ? Pourquoi êtes-vous si lents à comprendre les choses les plus élémentaires ? Pas les choses idéologiques compliquées ; celles-là, vous les comprenez. Les choses simples. Les banalités comme celles-là : les femmes sont tout aussi humaines que vous, en degré et en qualité.

Et aussi : que nous n'avons pas le temps. Nous les femmes. Nous n'avons pas l'éternité devant nous. Certaines d'entre nous n'ont pas une semaine de plus ou un jour de plus à perdre pendant que vous discutez de ce qui pourra bien vous permettre de sortir dans la rue et de faire quelque chose. Nous sommes tout près de la mort. Toutes les femmes le sont. Et nous sommes tout près du viol et nous sommes tout près des coups. Et nous sommes dans un système d'humiliation duquel il n'y a pour nous aucune échappatoire. Nous utilisons les statistiques non pour essayer de quantifier les blessures, mais pour simplement convaincre le monde qu'elles existent bel et bien. »

Andrea Dworkin, « Je veux une trêve »

Redéfinir le féminisme

Les féministes ont fait entrer en politique la vie quotidienne (sous une autre forme que celle du prix du pain et des loyers) et les représentations véhiculées dans la société. Elles ont politisé ce qui semblait des détails : qui va faire le café pendant les réunions ? pourquoi les rues ont-elles des noms d'hommes ? à qui dit-on « salope » ? Et derrière ces détails, elles ont trouvé une organisation du monde qui distribuait les rôles selon le sexe, et cela de manière très désavantageuse pour elles. Quand les lois semblaient impuissantes à assurer une égalité de fait, elles ont cherché et cherchent encore à mettre à mal les mécanismes de la domination masculine, en ouvrant des espaces qui tentent de rendre les femmes plus puissantes ou en exerçant toute leur dérision sur le pouvoir virilement incarné. Tout ce travail sur les représentations et les manières d'être, qui s'est développé à partir de la parole des femmes (aussi bien dans des groupes tournés vers l'action politique que dans des groupes dédiés au surgissement de cette parole, ce qui est aussi un geste très politique), est nié quand des hommes ne laissent plus le choix dans la discussion qu'entre l'abstraction et la psychiatrisation.

« On voudrait demander l’asile, un lieu où l’on pourrait, l’espace d’un instant, souffler un peu et se retrouver. Mais on comprend rapidement que c’est un tout autre asile que l’on promet la plupart du temps à la féministe de service : celui-ci est plutôt réservé à la folle qui jamais n’est contente, l’hystérique qui toujours dérange, empêche les réunions de se dérouler comme prévu ; celle qui fout la merde au sein du groupe, qui demande à ne pas toujours être cantonnée au ménage du local, qui ne veut pas accepter les remarques sexistes qu’on lui impose, qui parle de violences là où l’on préfère parler de "drague un peu lourde"... bref, celle qui braque la lampe sur ce que l’on voudrait tant maintenir dans l’ombre. »

Mademoiselle, préface à Rupture anarchiste et trahison proféministe.

L'autre assignation à se taire, ou au moins à ne pas parler sur un registre qui ne serait pas choisi par votre interlocuteur, c'est l'abstraction sous ses deux essences. La première théorise à tour de bras, fait des questions de genre un enjeu intellectuel, pour ne pas dire un jeu de l'esprit. J'ai déjà parlé des usages qui peuvent être faits à ce titre de la théorie queer. La seconde fait apparaître de grandes notions qui méritent des majuscules : Liberté, République, Égalité, etc. Tout le monde a compris désormais qu'il était compliqué d'être un homme et de décider comme jadis dans les organisations révolutionnaires que le féminisme était une « lutte non-prioritaire ». Encore que... on a vu cette figure d'une autre âge réapparaître dans le débat sur la prostitution, non pas pour demander une meilleure articulation des luttes, mais pour expliquer que le féminisme serait une lutte non-prioritaire face à celle des migrantes prostituées (2). Le plus souvent, quand l'intérêt pour le féminisme est tari, il reste acquis qu'on puisse expliquer que ces luttes sont mal menées, prennent les choses par le mauvais bout et que vous devriez faire ci et ça parce que voyez-vous vous n'avez pas bien compris.

Il faut ici aborder la figure du mansplaining, ou mecsplication, où un homme explique la vie à une femme sur un sujet sur lequel elle est mieux placée que lui pour savoir, qu'elle soit linguiste, médecin, mécanicienne ou (et là le mansplaining atteint son apogée) engagée dans le mouvement féministe. « Tais-toi, femme » était un argument valable en 1957 dans les campagnes les plus reculées mais maintenant il faut en déployer de plus subtils (qui méritent une typologie plus ambitieuse que mes allusions ici ou là) pour désavouer les propos de la féministe qu'on a devant soi et légitimer le sien sur la question : la montée en abstraction et l'universalisme font partie du kit. L'enjeu apparaît, il s'agit de redéfinir le féminisme de la manière qui sera la plus confortable et la plus gratifiante pour soi.

Se rendre aveugle aux dominations

Ici il me semble nécessaire d'utiliser de nouveau la comparaison avec le racisme. Femmes et hommes très communément s'aiment, cohabitent, se reproduisent, grandissent ensemble et ça peut empêcher de noter qu'il y a entre elles et eux, malgré la proximité et l'égalité de droits, des représentations qui demeurent et fondent les privilèges des uns au dépend des autres, comme des Blanc-he-s vis-à-vis des personnes racisées. Les logiques de domination sont parfois plus visibles dans le champ du racisme que dans celui du sexisme.

Et pour une fois je suis du côté du manche, ce qui va pouvoir me permettre d'abandonner ma position surplombante de dominée qui ose donner des leçons et de compatir en partageant le drame existentiel de l'homme à qui l'on assigne l'étiquette de proféministe : je suis blanche, le racisme, j'y pense quand on m'y fait penser, pas quand il me blesse. Car il ne me blesse jamais : il me choque, il me fait m'indigner, j'ai envie de le combattre mais il arrive que des semaines passent sans que j'y pense (euh, pas trop en ce moment). Je suis une touriste de l'anti-racisme : mes idées, aussi sincères et généreuses soient-elles, ne me suffisent pas à lutter avec les personnes racisées ; je ne repère pas aussi bien qu'elles les préjugés racistes, je ne parle que la moitié de leur langue, la partie abstraite. Si je décrète que « le meilleur moyen d'arrêter les discriminations raciales, c'est d'arrêter les discriminations raciales », et déjà dans les mouvements de personnes racisées, mon discours vous sera peut-être acceptable parce que je pose une égalité de principe et que je rappelle que ces discriminations n'ont pas lieu d'être.

Mais je vous ferai peut-être penser à un président (blanc) de la Cour suprême états-unienne, nommé par George W. Bush, qui justifie avec ces mots une idéologie qui se développe aux USA depuis les années 80, parallèlement au néolibéralisme : le color blindness, ou aveuglement à la question de la couleur de peau (un genre de daltonisme blanc/noir), n'est justement pas un projet raciste, puisqu'il nie les différences mises en avant par le racisme. Considérer que la question est résolue permet ce faisant de couper enfin les crédits des politiques avantageuses (ou moins désavantageuses) pour les populations non-blanches. Non non, ça n'est pas un projet destiné à alimenter un statu quo qui leur est défavorable. Ça n'est pas un projet raciste, vous dis-je.

La République en danger ? ou le féminisme contre l'universalisme

Quand des hommes accusent les féministes d'entretenir l'inégalité en niant la participation égale des hommes au mouvement, ils s'engouffrent dans le même piège, la plupart d'entre eux par naïveté et méconnaissance de ces questions, parce qu'on nous a tou-te-s appris à l'école que l'égalitarisme républicain était émancipateur. Liberté, égalité, fraternité, qu'importe que le troisième mot exclue les femmes du tableau, nous sommes tou-te-s égaux/ales. Comment nier qu'en France les (presque) dernières inégalités de droit sont en train de disparaître : je peux désormais comme femme ouvrir un compte en banque et travailler sans demander son avis à mon mari (1965), exiger de ne pas être discriminée au travail (1983), faire les trois huit à l'usine et pas seulement à l'hôpital (2000), ne pas dévoiler mon statut marital dans le moindre document qui ne le demande pas expressément et à tou-te-s (2012), donner mon nom de famille à mon enfant (2001) (3) et je ne suis plus la seule à pouvoir prendre un congé à l'occasion des premières semaines de sa vie.

En revanche je ne vois toujours que des corps de femmes réifiés dans les publicités pour des crèmes laitières ou de beauté et ma rémunération a toutes les chances d'être de 25 % inférieure à celle d'un homme. Il y a un monde entre l'égalité formelle, celle du projet républicain, et l'égalité réelle, et c'est tout le propos de l'idéologie libérale de nier le fossé entre l'idéal et la réalité : nous serions égaux/ales en droits, libres et responsables dans la même mesure de nos actions.

On retrouve les mêmes logiques dans la République militante, progressiste, « de gauche ». J'ai noté ici comment ce milieu était peu attentif aux inégalités socio-économiques, au risque de poser des coûts de participation invisibilisés mais aussi violents qu'au Rotary Club, et c'est la même chose en ce qui concerne les inégalités de genre. Aucune vulnérabilité n'est perçue (on est tellement fier de ses idées généreuses), donc aucune vulnérabilité n'oblige, même lorsque l'imaginaire de disponibilité (sexuelle ou domestique, à mon avis un thème central) des femmes aux hommes met celles-ci en position d'accepter le service à ceux-là – les femmes se tapent de fait plus de sale boulot que les hommes dans les assos. Le résultat ? Un boulevard pour l'expression du sexisme à condition qu'il soit rampant, ne s'exprime que dans l'obéissance aux assignations genrées et non dans le discours. Le sexiste, ça n'est jamais celui qui profite de la mise à disposition des femmes en lui disant ensuite « C'est ton choix », c'est toujours l'autre. Nous, nous pouvons faire comme si la question était pliée et qu'il ne s'agissait plus que d'aller condamner le sexisme qui s'exprime ailleurs, à la télé, dans la pub, la politique, chez les pauvres, mais pas chez nous, militant-e-s progressistes.

Tous les hommes sont-ils sexistes ?

Oserais-je dire que tous les hommes sont sexistes dans une société sexiste ? J'ose, et je livre un scoop : je suis sexiste. J'ai beau avoir participé à deux groupes féministes non-mixtes et ponctuellement à quelques groupes de parole, j'ai beau avoir organisé deux rencontres européennes de jeunes sur le genre en 2002 et 2005 (ben oui, le genre ne date pas d'hier, c'est une notion qui a des dizaines d'années) et publié il y a longtemps une brochure de sensibilisation (« A poil les machos ! »), j'ai beau avoir découvert le concept de proféministe dans l'association Mix-Cité au XXe siècle, tous engagements qui valent bien 764 indignations devant une chronique d’Éric Zemmour (qui est faite pour ça) par la qualité de la réflexion qui est menée à ces occasions, je suis travaillée par le sexisme. Et je ne suis pas la seule, mes amies féministes et moi avons du mal à nous libérer des injonctions sexistes, des jugements de valeur négatifs sur les autres femmes ou sur nous-mêmes, tout ce corpus d'idées rancies qui fondent la domination masculine. Nous luttons contre lui mais il revient régulièrement, comme une vieille couche qui ne part pas, ou alors uniquement aux endroits où on a gratté très très fort. Car on ne reçoit pas sans conséquences des dizaines de messages et d'assignations sexistes par jour.

A ceux qui se disent épargnés par le sexisme sans avoir gratté très fort et alors même qu'ils ne le soupçonnent pas là où il m'apparaît à moi aussi discret qu'un éléphant dans un frigo (oui, je suis un peu tatillonne sur les traces dans la plaquette de beurre), j'ai expliqué que c'était un peu plus compliqué que des idées en l'air et mon discours soulève une grande incompréhension. Je n'ai pourtant pas nié la sincérité de ces idéaux, mais maintenant je suggère qu'on s'interroge sur le sens qu'il y a à les exhiber complaisamment et à tout bout de champ : contre les inégalités, pour la justice et la paix, contre la faim dans le monde et la méchanceté des méchants... qui ne signerait pas ? A ceux pour qui cela suffirait à distribuer des certificats de féminisme, je réponds que s'il s'agit de mener une lutte véritablement féministe, ce terrain-là où aucun doute ne pousse me semble bien peu propice, peut-être même un champ de mines.

C'est tout le propos de Léo Thiers-Vidal d'avertir des difficultés et des pièges de la position proféministe, et d'en parler non pas comme d'une idée généreuse en l'air mais comme d'un abandon douloureux de ses privilèges. Les échecs à le faire quand on est trop confiant ou trop naïf sont bien documentés dans le recueil de ses articles, et voici un autre témoignage au sujet d'une expérience pourtant nourrie de précautions :

« Concernant les problématiques abordées : c'était frustrant de savoir qu'ils parlaient abstraitement de masculinité, de toucher prostatique et de déconstruction de la virilité par le port occasionnel de la jupe tandis que de notre côté, nous étions submergées par les histoires de violences sexistes, violences conjugales, viols, agressions... qui impliquaient des hommes du même milieu, et sur lesquelles les hommes des groupes non-mixtes n'ont jamais été fichus de se bouger, de prendre des positions et de les assumer. Nous aussi aurions bien voulu avoir le loisir de parler déconstruction et performance du genre, plutôt que d'être systématiquement dans l'urgence et la gestion quotidienne de la merde. »

La gêne que l'on peut ressentir à jouir de privilèges que l'on sait indus est certainement très douloureuse à vivre puisque tant d'hommes « féministes » se permettent de l'exprimer en parallèle à nos propos, mais me permettrez-vous dire que son expression doit s'effacer devant le constat de la violence, symbolique ou physique, que subissent les femmes ? Le féminisme a vocation à travailler sur cette violence, pas à rendre son spectacle moins inconfortable.

Un enjeu de pouvoir

Au fond, le refus même d'aborder les questions de genre avec une modestie proféministe prouve à mes yeux le besoin qu'ont les féministes de poser ces limites à la participation ! D'où la radicalisation de ma position en quelques semaines à peine : ce refus me semble être dû au choc de ne plus être au centre du monde. Il faudrait que le féminisme s'accordât à rejoindre les rangs d'un monde androcentré, où les hommes dictent leur loi. C'est un peu ce qui se passe partout, du CAC40 au gouvernement. Certes il y a Christine Lagarde, qui veille telle une Marie Curie à ce qu'une femme vienne dépareiller l'homogénéité des grands de ce monde. Les activistes de La Barbe ont tant de facilité (la seule question qui se pose en réunion, c'est si c'est faisable techniquement et si elles seront assez nombreuses ce jour-là !) à trouver des cibles qui présentent des panels de 100 % d'hommes dans des positions de pouvoir ou de prestige. Le refus de certains hommes d'être à peine décentrés de ce mouvement n'aurait-il pas quelque chose à voir avec ces habitudes qui s'installent de voir toute la société tourner autour des hommes ?

Non, me répond-on, il ne s'agit pas de pouvoir mais de participation égale. Participation égale signifie pourtant accès égal au pouvoir quand la structure des groupes le permet. Un homme peut-il diriger une organisation féministe ? Le question est posée dans ce billet-là, avec des exemples bien choisis et une réponse qui emporte mon accord : c'est pour le moins problématique... Peut-on donc se faire tout petit et participer à égalité, promis-juré on ne prendra pas le pouvoir et on ne cherchera jamais à emporter une décision ? Cette condition ne signifie rien d'autre qu'une participation différente et que j'appelle sans jugement de valeur « proféministe ».

Un intérêt douteux pour le féminisme

Le plus drôle dans ces plaintes, c'est que la plupart des groupes féministes sont mixtes, et que la plupart des féministes accordent très facilement aux hommes qui viennent rejoindre leurs rangs le titre apparemment si honorifique de « féministe ». Seul problème : personne n'en veut, le mouvement féministe est quasiment déserté par les hommes ! De même, dans la blogosphère consacrée aux questions de genre, il y a beaucoup de réponses masculines dans les forums (4), mais très peu de propos masculins spontanés, d'hommes qui prennent la plume non pas pour réagir mais après avoir fait mûrir leur réflexion. Je connais mal le milieu, mais je suis arrivée une seule fois sur un blog proféministe (honte à moi, j'ai oublié l'adresse). Et même ces réponses, ces tribunes isolées, on ne les voit de manière massive que sur certains sujets bien précis : la prostitution, la sexualité et le rôle des hommes dans toutes ces questions qui nous occupent. Pas grave, que les hommes occupent le terrain dès qu'ils se sentent concernés et l'abandonnent dès qu'on ne parle plus d'eux ni de libéralisation sexuelle.

Mais revenir pour dire qu'on en a quelque chose à faire, des femmes battues, humiliées, dépossédées, rendues serviles ou honteuses, alors que sur ces sujets on n'entend le plus souvent de leur part qu'un silence de mort, et vouloir décider « avec elles » (quand l'égalité est si problématique et les points de désaccord si nombreux) de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas a quelque chose d'indécent. Plus la lutte est acharnée, plus nous finissons de la comprendre comme un conflit autour des moyens de production du sens, et moins nous sommes disposées à laisser aux hommes une influence sur les outils qui nous permettent de comprendre et de nous battre contre la domination dont nous faisons l'objet et dont ils profitent, que ce soit bien volontiers, malgré eux ou en toute ignorance.

Toutes les femmes ne sont pas féministes, certaines féministes ne sont pas très intéressantes, toutes les féministes ne sont pas présentes sur tous les terrains, et on y trouve des hommes qui développent des paroles passionnantes ou des doutes qui laissent imaginer des perspectives de lutte intéressantes. Mais je m'interroge devant l'intérêt pour le féminisme de ceux qui s'y intéressent à condition qu'il soit désincarné et abstrait, sans accepter de le définir comme mouvement de lutte contre ces privilèges dont ils jouissent, de leur plein gré ou non. Leur présence dans le débat m'évoque de plus en plus souvent l'intérêt malsain (5) pour des scènes lesbiennes dans un porno, soit un intérêt pour l'autre à condition qu'il soit profitable pour soi.

A « Bite » et « Bite », militants « de gauche », et à tous leurs amis, dont la muflerie m'aura au moins donné matière à réflexion.


(1) Ce qui est mon cas, même si je suis relativement exigeante j'ai cité trois hommes proféministes dans mon billet. Je crois que cette appréciation des allié-e-s dépend beaucoup de la situation du mouvement : si un mouvement politique minoritaire a tout à prouver, il lui en faut ; ensuite une histoire un peu compliquée avec eux peut faire apparaître l'intérêt de s'en détacher. Pas de règle générale, mais une histoire liée aux besoins du moment.

(2) Lesquelles migrantes suscitent de la part des cadres sup libéraux-libertaires à peine moins d'intérêt quand elles se battent pour leurs conditions de travail en tant que femmes de ménage.

(3) Non, ce n'est pas toujours un patronyme ! Certains noms de famille ont été donnés par l'Assistance publique et d'autres encore, de noms d'usage inventés ou choisis, ont fini par devenir des noms officiels.

(4) Les forums sur Internet sont globalement très masculins, je suis preneuse d'études sur le phénomène mais en attendant c'est toujours moi qui suis la proprio et qui définis les règles du jeu ici : elles tiennent à ma seule appréciation de ce qu'il me semble utile de publier ou pas. Et ma stratégie peut changer en cours de route, comme quand j'ai pensé plus utile de montrer le sexisme des commentaires que d'entretenir un dialogue cordial trop vite submergé par le mépris.

(5) Malsain non pas en tant que le spectacle de la sexualité serait immonde, mais parce que ces représentations-là sont androcentrées et destinées à flatter le spectateur masculin. Ce ne sont pas des scènes de sexe lesbien, mais des scènes de sexe hétéro mettant en scène des femmes à l'attention d'hommes.