En face de l'argument ultime (« Lis donc Judith Butler ») rien ne tient la route. Ni notre expérience féministe, qui nous a fait côtoyer toutes sortes de femmes, avec toutes sortes de vécus qu'on a pris la peine de partager. Ni notre expérience de femmes (ou individu-e-s perçu-e-s comme femmes dans une société où ce caractère est investi d'un sens important), qui nous aura valu de nous faire considérer avec commisération, avec un œil lubrique, avec une absence d'intérêt pour ce que nous aurions à dire, ou bien avec beaucoup d'assurance sur le fait que nous n'étions pas dangereuses, donc pas à prendre en considération. Paradoxalement, le lecteur queer toujours doté de ses deux burnes réservera à votre expérience de femme (ou individu-e perçu-e...) le même intérêt que le pire des patriarches à une pauvre parole féminine. Vous ayant préalablement renvoyée dans les limbes de l'inculture, du naturalisme (pourquoi ? j'ai dit « individu-e perçu-e... » !), voire du sexisme, notre ami aura la possibilité de reprendre à peu de frais la main sur ce monde qui lui échappait, et où on ne lui offrait que d'être pro-féministe, en participant marginalement au mouvement d'émancipation des femmes.

Il ne vous restera donc qu'à aller pleurer dans votre groupe non-mixte, en reprenant confiance auprès de vos camarades femmes, le « je ne suis pourtant pas naturaliste ? » remplaçant le « je ne suis pourtant pas si moche ? » qui est la conséquence de toute rencontre avec un mufle. Car cette reprise en main, sous prétexte de théorie queer, que certains hommes cultivés pensent pouvoir reprendre sur le mouvement féministe est une saloperie qui ressemble fort à ce que nous impose tous les jours le patriarcat. La seule différence étant que, plutôt que de définir ce qu'est une bonne et vraie femme (douce, aimante, belle, mince avec de gros seins, la tête plate pour poser le verre de whisky – tant qu'on y est...), ils définiront ce qu'est une bonne et vraie féministe, et n'hésiteront pas à vous exclure de cette définition (« tu n'es même pas féministe »).

C'est vrai que j'ai peu lu Judith Butler, Trouble dans le genre étant bien trop difficile pour me donner envie d'étendre ma lecture à tout le corpus. Mais mon expérience personnelle, à moi perçue comme femme dans une société où ce caractère est investi d'un sens important, n'en reste pas moins digne d'intérêt. Mon expérience de militante également. Et à ne pas accepter d'entendre que nous nous émerveillons régulièrement de la qualité des relations et de la solidarité que nous avons établies entre nous dans un lieu non-mixte, les lecteurs queer perdent une belle occasion de comprendre comment fonctionne le genre, ici et maintenant, avec des êtres qui ont été assigné-e-s, par leurs parents, leur entourage éducatif, les représentations qui ont cours dans leurs milieux sociaux, etc. à des rôles anciens dont la lecture de Judith Butler ne suffit pas à les libérer.

problem-with-women-is.jpg Le problème avec les femmes, c'est qu'elles ne comprennent pas le féminisme aussi bien que moi.

Comme le début de ce texte en témoigne, ce que vous venez de lire n'est pas une critique théorique mais un geste militant, et une façon de comprendre et de dépasser la remise en cause que j'ai dû subir de la pertinence de mon engagement féministe. Pour une autre approche des tensions entre un féminisme que j'aime bien et certains usages de la théorie queer (si ce n'est la théorie elle-même), voici un extrait d'un chouette entretien entre Léo Thiers-Vidal et Sabine Masson. C'est LTV qui parle, dans une position pro-féministe que je conseille aux hommes qui s'intéressent à ces questions.

Le féminisme matérialiste fonctionne entre autres comme un miroir reflétant ma position matérielle de privilégié, m’ouvrant les yeux et les tripes sur le vécu lié aux positions subordonnées selon l’axe de genre puis de race, de classe… Il fournit des outils d’analyse et de lutte concrets, applicables immédiatement dans mon vécu des rapports sociaux de genre et dont l’efficacité m’est confirmée jour après jour. Sans ce matérialisme, il me semble impossible d’agir avec pertinence contre l’oppression des femmes par les hommes. La pensée queer par contre ne me renvoie pas vers une position privilégiée mais incite par l’accent qu’elle met sur la performativité, la sexualité, le discursif, à se croire indépendant des structures sociales. Comme si je pouvais aller vers où bon me semblait, et que quasi toute transgression de l’ordre symbolique hétéronormatif était politiquement pertinente. Comme si nous étions tou-te-s des atomes libres survolant genre, hétérosexualité et oppression des femmes par les hommes. Ça ne risque pas trop de faire comprendre aux hommes que c’est plutôt une restriction de notre pouvoir et marge de manœuvre qui serait nécessaire…
Ce qui m’inquiète sérieusement, c’est de voir réapparaître une revendication masculine « pro-féministe » se servant de la critique queer du sujet « femmes » pour minimaliser ou rejeter la notion de groupe social « hommes », donc de l’oppression genrée. La volonté de démontrer l’existence de plusieurs axes oppressifs et la nécessité de les penser simultanément se transforment ici en négation d’une homogénéité des hommes bien matérielle et réelle vis-à-vis des femmes : violences, appropriation et exploitation hétérosexuelle/sociale, exploitation domestique, androcentrisme épistémique…
(...) Un jeune homme découvrant les enjeux sexe/sexualité/genre à travers une grille de lecture queer ne risque pas, à mon avis, de prendre conscience de la violence brute, fondamentale et omniprésente qu’infligent les hommes aux femmes à travers le monde. Il ne risque pas non plus de comprendre en quoi la mixité de genre est un lieu de violence permanente pour les femmes, d’où l’illusion de pouvoir participer de plain-pied aux luttes et études féministes et non depuis une position sociale et un point de vue problématiques, de dominant.

La discussion continue ici : « Il me semble qu'il y a dans la théorie queer un certain anti-féminisme. » Judith Butler, Humain, inhumain, éditions Amsterdam, 2005.