Le queer relativise. S'intéresser à toutes les dominations, c'est plus que généreux, c'est le projet d'une société dans laquelle j'aimerais vivre. Mais on en arrive vite à les croiser au point de ne plus laisser des groupes s'exprimer parce qu'on aurait trouvé pire ailleurs (2), et ça finit par établir une compétition entre les différentes causes, qui se réglera on ne sait trop comment, par l'activisme de ses défenseurs/ses ou, au final, devant le public, façon débat sur la prostitution, plus cool que moi tu meurs et j'emporte le morceau. On croise les dominations, mais comme celle de la pute est plus graphique que celle de la pauvre meuf qui baise gratos sous influence prostitutionnelle (chérie, tu veux bien me faire une fellation comme dans le film ? (3)), au final ce ne sont pas les personnes concernées qui jugent des dominations qu'elles subissent et de l'opportunité de s'organiser pour y répondre (3b). Et quand, au nom du queer qui pourrait assez facilement être considéré comme une des multiples formes du féminisme, c'est le féminisme lui-même qui est dénigré, on arrive à un point d'abjection difficile à supporter.

Le queer est faiblement opérant. De nombreuses féministes autour de moi, lesbiennes ou hétéro, ont vécu la même expérience, d'être stimulées par le mouvement queer, d'y trouver matière à penser, voire à s'enthousiasmer... et de redescendre violemment quand elles s'aperçoivent que se déconstruire, trouver des ressources du côté de la performance et de la compréhension des mécanismes du genre, tout ça n'arrive pas non plus à faire bouger le concept de disponibilité (sexuelle, mais pas que) qui nous colle un peu trop au corps dans les sociétés patriarcales.
Faiblement opérant aussi dans la mesure où les pouvoirs performatifs (quand dire, c'est faire) ou subversifs de la langue ne peuvent pas tout (mais ce n'est pas une raison pour ne rien faire). Je me souviens du slogan queer « Enculer c'est pas une insulte, c'est une pratique sexuelle. » Ben non, on aura beau répéter le contraire dans des manifs de trente personnes, dans le reste du monde enculer c'est une insulte, et ça le restera tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de rendre ridicules auprès d'une part non-négligeable de la société les hommes qui ne savent prendre du plaisir qu'avec leur pénis (les pauvres). On peut toujours réclamer de s'appeler salopes (4) ou pédés-gouin(e)s, mais il n'en restera pas moins que toutes les insultes à réclamer sont à l'encontre des personnes qui ne sont pas des mâles blancs hétéros de la classe moyenne dans la force de l'âge et qui pensent comme tout le monde (5). Alors on fait quoi, une fois qu'on est super conscientisé-e et déconstruit-e et que dehors rien n'a bougé d'un poil depuis le débat sur le Pacs ? Chacun-e cherchera de son côté, et on trouve partout des choses intéressantes (6), mais le queer n'est pas LA réponse universelle, celle pour laquelle les féministes devraient tout lâcher.

Le queer est porté par des personnes peu attentives aux dominations qu'elles exercent, elles. Bon, c'est l'argument de mauvaise foi, celui pour arriver à la série de trois parce que je sais ce qu'est une vraie disserte : les militant-e-s de gauche hurlent comme des putois quand la démocratie est bafouée, mais quand illes sont du coté du manche on les entend moins, et ça ne choque pas grand monde (euh, moi un peu, mais j'ai jamais trop été du côté du manche, qui suis-je pour juger ?). Ben les militant-e-s queer, c'est pareil, en tout cas en milieu non-anar. Illes dénigrent les personnes qui n'ont pas lu Judith Butler ou n'ont pas les moyens intellectuels de briller dans les discussions politiques, les gros-se-s, les pauvres (avec leurs fringues moches, brrr !), les malades mentaux/ales ne trouvent pas grâce à leurs yeux autrement que sur papier, et (bizarrement) illes ont du mal à attirer dans leurs cercles les personnes racisées.
Une intervenante trans dans un débat sur le privilège cisgenre (plus queer que ça, tu peux pas) expliquait la violence qui est faite chaque jour aux personnes privées de sexualité dans des milieux où on raconte sans pudeur (et sans s'assurer de l'intérêt de tou-te-s ses auditeurs/rices) ses histoires de cul. Alors oui, ça demande du boulot, parce que la violence se niche dans le moindre détail. La bienveillance envers tou-te-s, les personnes en difficulté comme les autres, on ne la trouve pas plus dans les milieux queer qu'ailleurs, mais là c'est le signe d'une vraie défaite (elle est travaillée un peu sérieusement dans les milieux anars et aux USA, que j'exclus de ma description et côtoie avec plaisir). Alors si le queer n'est rien d'autre qu'un truc identitaire pour intello de la classe moyenne qui aimerait tant que sa sexualité soit subversive, tu parles d'une troisième vague du féminisme, ça ressemble plus à une bulle de jacuzzi.

Quand le « queer » en vient à représenter le droit de chacun à posséder son propre baisodrome, quand la famille n’en finit plus de se replier sur elle-même, quand les magazines gay se mettent à remplir leurs pages de conseils sur l’adoption et le mariage, quand tout ça se produit alors oui, la Restauration est là, et bien là. De nos jours, l’expression « vie alternative » a plus de chances de renvoyer au fait que vous avez installé des panneaux solaires sur le toit de votre maison qu’entrepris une critique en acte de la famille nucléaire.
Nina Power, La Femme unidimensionnelle (2009), Les Prairies ordinaires, 2010.

Tout ça pour dire que je ne nie pas l'intérêt du queer en soi (tous les féminismes ont droit de cité, et celui-ci est l'un des plus intéressants), mais que je refuse son usage pour désavouer un féminisme qui serait ringard : troisième vague qui emporterait tout contre caricature de deuxième vague blanche, bourgeoise et étriquée, préoccupée uniquement de droits reproductifs. Les féministes d'aujourd'hui ont vingt, trente, quarante ans ou plus, elles sont aussi drôles que leurs aînées qui ont été les premières à avoir milité en rigolant, elles ont le souci des autres et elles n'ont pas forcément besoin d'être queer pour être radicales.

(1) Dans un post il y a quelques mois j'ai été peu claire sur l'objet de ma critique, non pas les bouquins de Judith Butler (je laisse ça à d'autres et un commentaire énervé propose de commencer la lecture ici) mais les lectures qui sont faites autour de moi de ce qu'est, à tort ou à raison, la pensée queer, et en particulier la lecture post-féministe, qui considère que le féminisme s'est déployé en vagues successives dont la plus évoluée serait bien sûr la dernière, queer et pro-sexe, importée avec plus ou moins de finesse des USA (comme si la culture patriarcale française n'était pas pro-sexe), et qui va jusqu'à balayer le féminisme d'un revers de main en expliquant que « c'était il y a trente ans » (en fait, plutôt quarante).
(2) Et je reprends l'exemple du mec qui ne permet plus au féminisme d'oser exister parce que, hein, c'est pas facile pour les hommes de moins de 70 kg de s'imposer comme les autres (mecs) et un jour on l'a traité de pédé au collège, alors pourquoi les femmes auraient-elles des choses plus intéressantes que lui à dire sur le genre ?
(3) La pornographie est étymologiquement la représentation de la prostitution, et non de la sexualité, et à ce titre l'influence de la pornographie sur les personnes qui la regardent est une influence de la prostitution. Mais il y a d'autres zones de concurrence et d'influence entre les deux régimes, prostitutionnel et à-peu-près-libre, ce que j'ai abordé ici.
(3b) Exemple : « Vous les féministes (...) regardez ce que font les Femen ».
(4) Je suis assez fan du magazine Bitch, publié tous les deux mois à Portland (Oregon), mais la pilule du titre a encore un peu de mal à passer, quand je sais combien d'ados se font traiter de bitches parce qu'elles aiment le sexe autant que leurs comparses masculins.
(5) Heureusement, douchebag existe, mais il n'a pas encore de traduction française et il vise un type particulier de masculinité triomphante.
(6) Personnellement j'apprécie de tourner en dérision les attitudes patriarcales, parce que je ne pense pas que l'empowerment se fasse sans s'attaquer aussi un peu frontalement aux sources symboliques du pouvoir. C'est la même dérision offensive qui est utilisée par la Barbe à l'encontre de tous les mondes du pouvoir, du management à la culture en passant par les média et les arts).