Car pour être entendu-e il ne suffit pas d'avoir des choses à dire, il faut encore un « horizon d'attente » qui rende le monde attentif à votre propos, il faut encore plus concrètement avoir à sa disposition des outils de légitimation de la parole (un poste universitaire ou au pire d'enseignement, un réseau social, des références reconnues, et n'oublions pas l'assurance que ce qu'on a à dire est passionnant) dont certains sont plus faciles à acquérir quand on est socialisé en tant qu'homme, soit qu'on encourage très tôt les femmes à l'auto-dénigrement, soit que les préjugés sexistes entravent leur accès à des circuits de reconnaissance (2).

Quand le féminisme n'était qu'une relique des années 70, dénigré à coup de clichés sur les poils aux pattes et les autodafés de soutien-gorges, une période que je situe quelque part entre 1981 et 1997 (3), le paysage était assez clair : pour être féministe, il fallait en vouloir. Il fallait y voir une urgence :

« Toutes les féministes que j'ai connues le sont devenues car elles se sont pris de manière plus ou moins violente le sexisme dans la gueule. Elles auraient pu se dire que c'était "comme cela" (plein de femmes se le disent), que c'étaient des accidents, des cas isolés. Elles ont conclu que la seule réponse est politique » (4).

Aujourd'hui, après deux grands moments de lutte contre une droite réac et homophobe annonçant clairement la couleur de rôles sociaux de sexe multi-millénaires à préserver des errances du « gender » (PaCS et mariage pour tou-te-s), après une floraison de belles initiatives féministes (de groupes de parole ou d'action non-mixtes à des groupes revendicatifs plus ou moins médiatiques en passant par des maisons d'édition ou des revues), après l'essor qu'ont pris les études de genre à l'université, le féminisme est devenu un sujet digne d'un intérêt masculin. Plus ou moins désinvolte :

« Pour lui, c'est juste un sujet comme un autre, il s'en fout complètement en fait ; il n'a aucune urgence à être féministe ; cela n'a de toutes façons aucune incidence sur sa vie de l'être ou pas. »

Cet intérêt nouveau a une contrepartie : il faut que les féministes s'habituent à accueillir avec tout le respect qui leur est dû les contributions masculines, quand bien même elles feraient aux femmes la violence de ne pas reconnaître l'inégalité foncière entre les deux situations.

Faut-il le rappeler, les féministes sont des sujets adultes, qui prennent pour ce qu'elles valent ces contributions, leur faisant une réception plus ou moins chaleureuse, à la mesure me semble-t-il du respect que ces contributions elles-mêmes témoignent pour le mouvement féministe. Ainsi Léo Thiers-Vidal bénéficie-t-il dans les milieux que je côtoie d'une grande aura, lecture largement recommandée, depuis peu accessible sous une forme plus facile que sa thèse sous l'égide de Christine Delphy, « De l'ennemi principal aux principaux ennemis » (5). Beaucoup d'hommes se permettent néanmoins de s'insurger contre ces choix et d'exiger que leur parole, quand bien même elle ne serait pas respectueuse, soit considérée avec respect. J'ai touché du doigt ce phénomène quand un ex-doctorant ayant suivi, une année, un cours d'études de genre dans un département de sciences humaines s'est permis d'ironiser sur le bouquin d'une féministe globalement peu appréciée en la traitant de « gynolâtre », puis de dénigrer la pertinence du féminisme parce que « c'était il y a trente ans », plus tard de me faire la leçon sur une lecture de Beauté fatale(6), finissant par me dire que je n'étais pas féministe (les lecteurices de ce blog et mes copines de Chez VioleTTe à Lille s'en sont depuis bien longtemps aperçu !) mais que je me contentais de tenir des propos « androphobes ».

« Il ne vous restera donc qu'à aller pleurer dans votre groupe non-mixte, en reprenant confiance auprès de vos camarades femmes, le "je ne suis pourtant pas naturaliste ?" remplaçant le "je ne suis pourtant pas si moche ?" qui est la conséquence de toute rencontre avec un mufle » (7).

Je voudrais bien dépolitiser ça et me contenter d'en parler avec les copines, mais le fait est que les copines sont confrontées à la même violence.

C'est ainsi que le retour de bâton (le fameux backlash, ou réponse violente aux avancées qu'a pu produire le féminisme à certains moments) se matérialise sous plusieurs formes. Évidemment le masculinisme, des associations de pères (injustement privés du droit de laisser leurs gosses aux bons soins de leur prochaine compagne) aux intellectuels qui justifient la violence domestique (produit de la rencontre entre un homme poussé à bout et une femme qui n'a pas su s'arrêter à temps de lui communiquer ses besoins pour se transformer en paillasson) ou inventent et promeuvent avec succès des outils qui empêchent de lutter contre la pédophilie (le « syndrome d'aliénation parentale » rendrait caduque toute dénonciation d'un acte pédophile, puisque celui-ci serait fantasmé par l'enfant sous influence maternelle abusive). Glaçant... il est à peu près impossible de faire pire. Mais que cela n'empêche pas de constater aussi ailleurs les dégâts de l'emprise nouvelle que les hommes souhaitent prendre sur le féminisme.

Dans le milieu anar, c'est un retour de bâton suite aux « excès » des paroles féministes qui ont surgi dans les années 2000. Avant, c'était bien simple, tu subissais des violences conjugales de la part d'un compagnon engagé dans les mêmes groupes, c'était votre affaire. Le cœur a ses raisons... Nombre de groupes non-mixtes se sont construits en premier lieu pour dénoncer cette violence et la complaisance qui l'accompagnait au sein même d'un milieu attentif à toutes les dominations – sauf visiblement celle-ci. Que les copines gueulent un peu trop fort, se réunissent un peu trop souvent en non-mixité et leurs potes proféministes ou gays, qui n'ont donc jamais violé de meuf à la sortie d'un concert punk, ne comprennent plus et rejoignent le chœur des critiques des excès du féminisme. C'est vrai que « Un hétéro, une balle ; un proféministe, une rafale » ça a de quoi rafraîchir l'atmosphère... Je comprends que des proféministes en soient blessés, mais leur engagement leur offre la ressource de comprendre que cette violence est le miroir de celle qu'on a longtemps acceptée et qui n'a pas encore disparu, et qui, surtout, n'est pas que verbale.

Sur les blogs féministes, c'est la présence majoritaire d'hommes (pas forcément en nombre, mais en nombre d'interventions) qui au final dirigent la conversation dans un registre limité par le manque de culture féministe et par les œillères de la bonne conscience du mec bien qui ne bat pas sa femme et ne lui fait pas faire tout le ménage – seulement la partie où il faut se rendre compte que le coup d'éponge ou de serpillière doit être plus appuyé (8). Il faudrait tout reprendre depuis le début, spécialement pour lui, alors même qu'il n'admet pas sa candeur (serait-elle accompagnée de connaissances livresques) sur les questions qu'il aborde et alors même qu'il refuse le présupposé selon lequel une grande part du problème réside dans l'idée selon laquelle les femmes doivent se rendre disponibles pour les hommes : disponibilité sexuelle, domestique, ici intellectuelle, jamais accompagnée de reconnaissance. Une idée qu'il reproduit ici en toute innocence. Tu parles d'une mission pour les féministes ! Et que l'on touche justement à la question de la pertinence du propos masculin dans un cadre féministe, et la machine s'emballe d'une façon qui laisse apparaître le défaut principal des interventions : ne pas faire preuve de l'écoute attentive et modeste qui est la première chose qu'on leur demande.

De même à l'université, le prestige accru des études de genre attire en plus grand nombre les hommes, en compétition avec les femmes pour les bourses de thèse, les postes universitaires, c'est à dire l'outil de travail. Les conflits sont fréquents, comme lors de la nomination de Daniel Welzer-Lang au poste de professeur à Toulouse 2. Mais ils concernent aussi des étudiant-e-s, elle ayant pour la question cet intérêt vital décrit plus haut, lui la découvrant (parfois auprès d'elle !) mais profitant d'avoir plus de ressources pour se l'approprier dans un mépris complet pour ce que ce geste signifie dans les termes de la domination masculine. Cette façon de penser qu'ont beaucoup d'hommes (de bonne volonté certainement) que la domination masculine, c'est les autres, et que la légitimité qu'ils posent comme une évidence pour en parler ne ferait pas partie du tableau mais serait hors-sol, hors-social, ouvre les vannes à un phénomène, que l'on peut décrire sous plusieurs registres et dans plusieurs milieux, de dépossession. Et à terme, peut-on imaginer, de disparition ou d'invisibilisation des propos et des expériences féminines, puisque leur pertinence est niée dans une violence dont la seule nouveauté est qu'elle est assez compliquée à repérer de prime abord. Mais ça y est, on commence à avoir des éléments à charge.

« Combien ai-je rencontré ou lu d’hommes me donnant le sentiment de poser leurs idées comme ils poseraient leurs deux énormes testicules sur le papier ? Ils savent, ils ont compris et se pensent au-dessus de la mêlée. Parce qu’ils ont quelques lectures à leur actif, dont ils ne retiennent généralement que ce qui les arrangent, débarrassent parfois le lave-vaisselle et savent changer la couche de leur bébé, ils se mettent à croire que leur grande tête est une ampoule géante qui éclaire le monde.

Généralement, quelques mois auparavant, ils écoutaient tes propos, lisaient les livres que tu leur conseillais et essayaient de penser les concepts que tu passais des heures à leur expliquer... Mais très rapidement, ils se sont pris pour la tête pensante du mouvement féministe. Ils se disent plus féministes même que les féministes et savent généralement mieux que toi ce que c’est d’être une femme, ce qu’est le féminisme, quelles sont ses "priorités"et "comment l’articuler aux autres luttes". Ils reprennent alors leur place sur le devant de la scène et retournent le féminisme comme un gant, en deux temps, trois mouvements. Ils deviennent Le Sauveur que tu attendais, selon eux. Et tu as intérêt à leur en être redevable. On dit merci au Monsieur » (9).

Alors quoi faire pour lutter en tant qu'homme contre le sexisme et les inégalités femmes-hommes ? Mon premier conseil est de ne pas vous précipiter sur la théorie queerau motif qu'on est tous un peu lesbiens quelque part, et que la question n'est que de dévoiler la construction du genre pour retrouver une joyeuse liberté dans les identités. Si Judith Butler peut avertir :« Il me semble qu'il y a dans la théorie queer un certain anti-féminisme » (10), c'est parce que l'enthousiasme suscité par la description de l'arbitraire des assignations genrées peut entraîner un certain relativisme sur les conditions dans lesquelles on peut être femme ou homme aujourd'hui. Léo Thiers-Vidal, travaillant sur l'engagement des hommes, dont le sien, autour des questions de genre, pointe du doigt le danger : « Ce qui m’inquiète sérieusement, c’est de voir réapparaître une revendication masculine "pro-féministe"se servant de la critique queer du sujet "femmes"pour minimaliser ou rejeter la notion de groupe social "hommes", donc de l’oppression genrée » (11).

Il faut donc à tout prix assumer l'endroit d'où l'on parle : une identité masculine. A d'autres de juger que vous l'avez bien ou mal déconstruite avant de décider seul qu'elle vous permet maintenant d'avoir un avis sur tout. Ensuite l'objet de votre action : en priorité vers les autres hommes. D'abord parce que votre propos y sera mieux entendu que le nôtre, alors autant se rendre utile ! Ensuite parce qu'il sera plus légitime. Ainsi Zéromacho ne se bat pas contre la prostitution au motif qu'elle dégraderait les femmes (de quoi j'me mêle ?) mais qu'elle dégrade selon eux les relations femmes-hommes, dont ils sont partie prenante. Et ils ne cherchent pas à gagner de l'influence auprès des femmes, mais auprès des autres hommes. Dans une phrase comme « Nous exprimons notre désir de liberté et de plaisir sexuel pour les hommes et aussi pour les femmes, oubliées de la "libération sexuelle" », poser en premier lieu leur objectif et dans un second temps l'élargir aux femmes permet de situer le propos. Paradoxalement, une parole androcentrée (centrée sur l'expérience masculine) prendrait pour acquis que les deux sont la même chose et les engloberait, faisant disparaître l'expérience féminine derrière un universel dont on se rend toujours compte après à quel point il est masculin. Dans leur décalage, je lis une réserve respectueuse, compréhensive de l'asymétrie des situations.

Concrètement, donc... Se remettre en cause, pas en cherchant à faire pitié aux féministes ou aux femmes de son entourage (soit les obliger à vous prendre en considération), mais entre vous, dans une non-mixité qui est un bel outil d'émancipation. Si la recherche de relations femmes-hommes plus épanouies peut être à l'origine de votre motivation, ne pas oublier que le but n'est pas votre développement personnel mais la libération de tou-te-s, et en premier lieu les dominées, des assignations douloureuses du genre. Être intolérant au sexisme, repérer les situations de la vie quotidienne où il se niche et les combattre. Pas comme un chevalier blanc devant une princesse dotée de deux mains gauches, mais quand vous êtes de fait mieux placés pour critiquer les paroles et comportement sexistes de votre entourage masculin. Et puis écouter, écouter, écouter... ça nous donnera enfin envie de vous dire merci.

NB : Ce texte a été écrit par une femme (féministe cissexuelle), il s'adresse aux hommes proféministes et aux femmes qui se posent des questions sur eux. Les commentaires sont ouverts, mais je ne crois pas qu'Internet soit un espace démocratique, et ma facture annuelle est bien là pour prouver que ce blog, c'est chez moi. Je vous invite à laisser vos contributions mais imaginez qu'on est IRL et que vous êtes dans mon salon pour discuter. Je n'accepterai pas d'héberger des propos anti-féministes (oui, je sais, c'est un coup à n'avoir aucun commentaire, mais je souhaite poser les règles du jeu). Je disais ça en ne pensant qu'à moi, mais finalement je crois qu'il sera beaucoup plus parlant de publier tous les commentaires, même ceux que je n'aurais pas acceptés dans mon salon, et d'enlever les miens puisque je me suis déjà exprimée dans cette tribune. La réception de ce texte m'emmène sur des chemins qui ont fait l'objet d'un deuxième texte, à retrouver ici. D'autre part, je présente ici un visage très homogène du féminisme, ce qui n'est pas le cas sur plein de sujets, mais là je rends compte d'une certaine homogénéité, jusqu'à preuve du contraire, des expériences et des interprétations.

(1) C'est ainsi que ces quinze dernières années les contributions qui ont bénéficié en France de la réception la plus enthousiaste ont pour titre La Domination masculine et sont signées par des hommes, Pierre Bourdieu et Patric Jean, le second rappelant tout ce qu'il doit au mouvement féministe avec qui il entretient des rapports cordiaux, le premier faisant l'impasse sur lui (lire à ce sujet « Le masculinisme de la ''domination masculine'' de Bourdieu », Léo Thiers-Vidal, in Rupture anarchiste et trahison proféministe, Bambule, 2013, chroniqué ici).

(2) Je rappelle qu'à la vitesse où on va, il est possible qu'au milieu du XXIIe siècle il y ait à l'université autant de professeurs femmes qu'hommes, la parité s'atteignant plus vite dans les postes subalternes qu'aux plus prestigieux (communication de Sandrine Rousseau, ancienne vice-présidente de l'université de Lille 1 en charge de la mission égalité femmes-hommes).

(3) 1981 pour la clôture politique des années 70, 1997 un peu au hasard en prenant la date de naissance de l'association Mix-Cité qui à mes yeux symbolise un certain renouveau féministe.

(4) Cette citation et la suivante sont tirées du blog Crêpe Georgette, « Éduquer oui mais pourquoi ? »

(5) Léo Thiers-Vidal, De l'ennemi principal aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, L'Harmattan, 2010.

(6) Mona Chollet, Beauté fatale, « Zones », La Découverte, 2012. Cette lecture masculine s'est montrée par exemple dans l'incapacité de comprendre les liens entre l'injonction à la beauté et la violence faite aux femmes. Je livre ce détail parce qu'il n'est pas anodin que cette compréhension, intuitive et évidente pour nombre de femmes, et que je croyais assez bien décrite dans le bouquin, doive être lourdement expliquée à des hommes qui n'ont pas le même vécu : « Ben tu vois, les cas de violence domestique commencent souvent avec une aliénation dont le premier outil est le dénigrement du physique, et plus globalement c'est cette insécurité sur la conformité aux normes de beauté – le sous-texte constant du bouquin, au passage – qui pousse les femmes à accepter des positions subalternes, dans la vie professionnelle ou domestique... De rien, ne me dis pas merci ».

(7) « Trop queer ! »

(8) Sandrine Rousseau, Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité, Raisons d'agir, 2011.

(9) Préface de Mademoiselle à Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison proféministe, Bambule, 2013.

(10) Judith Butler, Humain, inhumain, éditions Amsterdam, 2005.

(11) Sabine Masson et Léo Thiers-Vidal, « Pour un regard féministe matérialiste sur le queer », Mouvements n°20, 2002.