Pas facile de défendre la non-mixité de certains projets politiques... Si la non-mixité informelle ne pose aucun problème, et que personne ne s'insurge de voir déserté par les hommes un groupe qui s'attaque aux questions de genre, la non-mixité formelle reste compliquée à défendre. Quand on interdit au sexe opposé l'accès au groupe ou au lieu qui s'est formé sur ces principes-là, on a l'impression qu'on mutile, qu'on enlève, qu'on appauvrit. Mais la non-mixité n'est qu'un outil de plus, pas un idéal qui a vocation à remplacer la mixité. L'ouverture d'un espace formellement non-mixte augmente la diversité : à côté des espaces mixtes et des espaces de non-mixité informelle s'ajoutent des espaces où des femmes (mais pourquoi pas des hommes ?) ont décidé d'être entre elles, et de profiter de la spécificité offerte par cette disposition. Les interactions y sont différentes, ainsi que les paroles qui sont échangées. La non-mixité informelle nous est imposée par les stéréotypes de genre (le cours de gym douce ou de couture), ou bien elle est réservée aux copines. La non-mixité formelle est au contraire un outil, au service d'un projet politique. L'occasion de voir par défaut ce que nous avions cessé de remarquer, par exemple la réception que nous faisons souvent à la parole des femmes comparée à celle des hommes. Ou bien de construire une stratégie qui fasse avancer à notre façon les droits des femmes et l'égalité femmes/hommes. Ou bien de faire l'expérience de cette divine surprise : les femmes entre elles ne se battent pas dans la boue comme chaque fois que la littérature ou le cinéma nous les montrent ensemble.

« Mais que diriez-vous si des hommes prétendaient vous exclure, comme ils l'ont longtemps fait, de leurs lieux de sociabilité ? » Non seulement la phrase se décline très bien au présent, et nous restons exclues de nombreux lieux : les CA des grandes entreprises nous montrent imperturbablement des brochettes de vieux mâles blancs cravatés, dans la ville la nuit on compte 4 % de femmes (1), il n'est pas jusqu'aux comptoirs des bistrots qui ne soient des espaces non-mixtes (2), et la liste n'est pas close. Si des hommes prétendaient nous exclure de certains moments de leur lutte pour l'égalité des sexes et la déconstruction du genre, nous serions ravies de les retrouver de temps à autre en mixité. Mais si ces exclusions se font pour la défense des privilèges masculins (citons en bloc de bien meilleurs salaires à travail égal, plus de temps libre à la maison, etc.), alors oui, nous serions aussi choquées que vous l'êtes par cette pratique. Mais le défaut d'universalité de certaines de nos pratiques féministes ne signifie pas pour autant que nous abandonnions le caractère universel du féminisme : la défense des femmes est aussi la lutte pour une société plus juste, plus sensible au sort réservé aux plus faibles. Il est nécessaire que les hommes soient associés à cette lutte... mais pas au point d'y prendre la part prédominante qu'ils ont partout ailleurs. C'est à nous de décider si la réouverture des maisons closes (sujet qui, bizarrement, suscitait jadis le plus grand intérêt chez les hommes pro-féministes Verts, loin devant l'accès à la contraception pour toutes ou l'égalité salariale, moins sexy) sera ou ne sera pas l'objet de notre action pour l'émancipation des femmes...

Si les sans-papiers ne pouvaient s'organiser qu'en compagnie de la classe moyenne blanche militante qui fournit l'essentiel de leurs soutiens, le biais apparaîtrait d'emblée : la lutte serait de fait encadrée par des personnes qui n'ont aucune raison de se rendre compte jour après jour de ce que représente le fait de vivre sans papiers, mais qui apportent un fort capital social et symbolique. Mais si leur avis est précieux, il n'a pas à dominer, il lui faut donc de temps en temps s'effacer. La non-mixité s'assoit sur les mêmes ressorts. Sauf qu'à vivre ensemble femmes et hommes, comme nous le faisons peu Blanc-he-s et Noir-e-s, bourgeois-es et ouvrièr-e-s, nous vivons dans l'illusion que les rôles sociaux que nous nous forçons à endosser tant bien que mal ne changent au fond pas grand chose : on est pour l'égalité femmes/hommes où on ne l'est pas, et si on l'est alors c'est automatiquement tou-te-s ensemble, sans regret, sans hésitation, avec le même risque de perdre et la même chance de gagner. Il suffit de nommer le même ennemi (ici le patriarcat) pour être d'emblée d'accord sur le constat et les moyens à engager, comme s'il n'y avait qu'une manière de lutter. Une illusion unanimiste qui rejoint celle du « eux et nous », les méchants capitalistes contre nous qui luttons, tou-te-s ensemble, parce que nous sommes les exploité-e-s, disposé-e-s à tout mettre en branle pour ne plus accepter l'injustice d'un monde où l'on peut travailler pour un dollar par jour dans des conditions sanitaires effroyables, à coudre des fringues ou assembler du matériel électronique, tous biens de consommation qui finiront dans les supermarchés occidentaux... Euh, vraiment, tou-te-s ensemble ? Même risque de perdre et même chance de gagner ? Si beaucoup d'hommes qui en toute sincérité pensent ne pas faire usage de leurs privilèges de sexe peuvent se sentir injustement tenu-e-s à l'écart des pratiques féministes non-mixtes, qu'ils se rappellent leur hésitation au moment d'acheter un paquet de café.

Notes
(1) Voir les travaux de Luc Gwiazdzinski.
(2) Comme le notait une « géographe du genre », racontant son épopée pour une tasse de café dans les abords immédiats de la radio où elle intervenait.