Article publié en septembre 2011 dans le n°31 sur « La contre-révolution informatique » de la revue Offensive, et écrit en janvier 2010 dans le cadre d'une polémique au sein d'une revue d'écologie politique.

Savoir, est-ce pouvoir agir ?

Au lendemain de la guerre de 1939-1945, le monde découvre stupéfait l'extermination des Juifs d'Europe. La possibilité de l'exécution de ce plan semble avoir résidé dans son secret. On ne savait pas, et c'est ce qui a empêché l'action, disait-on alors. Mais si cette extermination était inconnue et même inimaginable, la déportation et son lot de malheurs n'étaient pas un mystère, et pourtant l’opposition a été un geste rare.
Malgré cela, au moment de la généralisation de chaque nouvelle technique de la communication, plane l'idée qu’« on ne pourra plus dire qu’on ne savait pas », et que l'on pourra enfin s'indigner et agir. Avec une télévision dans chaque foyer, les images du Biafra, de l'Éthiopie, de la Somalie puis du Soudan ne manqueront pas d'émouvoir et de susciter l'action... Les espérances à propos d'Internet reprennent ce schéma, et Gordon Brown (par exemple) les exprime bien : le réseau permet la circulation d'images et de témoignages de réfugiés climatiques, il rend disponibles des informations nombreuses et précises sur l'effet de serre et pose les bases d'une prise de conscience globale qui aura nécessairement une expression politique (1).
Il ne s'agit pas ici de nier ou de refuser les possibilités ouvertes par l'existence de telle ou telle technique de communication, mais de faire état d'une confiance excessive à leur sujet. Cette confiance largement répandue, de la droite à la gauche, nous semble à même de désamorcer toute réflexion politique sur nos structures démocratiques, la renvoyant à un avenir déterminé par la seule technique. S’il y a à l’origine de cet imaginaire des théories ambitieuses de la communication (2), nous nous attacherons plutôt à la traduction de ces théories dans le discours politique actuel, et plus particulièrement à la façon dont ce discours, quand il est repris par des personnalités proches du pouvoir comme l'emblématique Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'État chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique, sert une vision du monde qui reste peu ou mal discutée.

Rêves d'horizontalité

« Internet est (...) un réseau d'échange collaboratif et communautaire, qui perturbe résolument le circuit linéaire, hiérarchique et univoque de la transmission de l'information, du savoir et de la communication publique. » La collaboration « est partout la règle », et « les contributeurs sont déliés des hiérarchies traditionnelles, de la "verticalité" » (3).
Le réseau serait un tissu, ni trop lâche ni trop serré, où chaque nœud compte et contribue au succès de la structure (4). L'organisation « en réseau », parce qu'elle est promesse d'égalité, séduit aussi nombre de militants de gauche (5).
L'arrivée d'Internet a ainsi donné lieu (chez eux plus qu'ailleurs ?) à de grandes espérances, dont certaines ont pu être accomplies. Rappelons, parmi les success stories du net militant, les critiques au TCE d'un enseignant en droit de Marseille, qui essaiment très vite dans les milieux « nonistes » et contribuent, parmi d’autres mieux établies, à nourrir des débats, de visu et sur la toile, d'une qualité rare. Ou l'audience des « nouveaux militants » (6). Les petites structures trouvent avec Internet le moyen de communiquer à bien moindres frais, en interne comme en externe. Elles mettent en place d'abord des listes de diffusion qui remplacent des publipostages coûteux, investissent ensuite les réseaux sociaux, et s'adapteront aussi vite aux nouvelles habitudes du public. Leur possibilité d'envoyer des messages à un large public... ne garantit pas cependant des pratiques de réception satisfaisantes. Mais puisqu'il est malgré tout possible de voir son propos repris en raison de son originalité ou de sa pertinence, et que le buzz est techniquement à la portée de tous, les inquiétudes sur la reproduction des inégalités de moyens viennent rarement assombrir le tableau.
Et la campagne sur Internet de Barack Obama animée par l’entreprise Blue State Digital, avec son caractère plus que jamais systématique, où l'animation de réseaux de visu (traditionnelle aux USA) se double d'une mémoire dangereusement démultipliée, enthousiasme plus qu'elle n'inquiète.

Prise de décision magique

La seule réserve de nos apologistes tient dans la fracture numérique, soit l'inégal accès à Internet, qui n'est vécu que comme une question matérielle, pouvant être résolue par l'équipement de chaque foyer. Il est aujourd'hui avéré que l'équipement ne suffit pas, de même que, pour rendre accessible la culture, il n'a pas suffi de faire tomber les barrières économiques. Aujourd'hui, l'usage le plus assidu d'Internet est le fait des classes sociales les plus cultivées (7), celles aussi qui participent le plus fortement à la vie politique.
Il est dans le même temps un manque flagrant dans les discours autour de la démocratie 2.0, ou e-démocratie, c'est celui qui décrirait le moment de la prise de décision dans ces (méga) groupes mouvants et virtuels. La question n'est pas abordée par Nathalie Kosciusko-Morizet au cours du livre qu’elle consacre pour une bonne part à la question, tout au plus lit-on sous sa plume que « les circuits traditionnels de la décision comme de la transmission de l'information vont continuer d'être transformés par la part croissante des contributions latérales ou distantes » (8). On n'en saura pas plus. Ou plutôt on comprendra plus tard que la décision revient malgré tout aux élites élues du gouvernement représentatif, car le forum n'est pas l'assemblée (9). Même leurre chez Bernard Stiegler, apologiste de gauche de l'usage citoyen des réseaux et des foules intelligentes (10). On les comprend... La prise de décision est un processus complexe, dont le psychologue social Serge Moscovici nous a décrit la mécanique sensible (11). Et communiquer, même bien, ce n'est pas la même chose que décider ensemble.
La transmission d'informations, l'expression des opinions et la possibilité d'entendre ou de lire celle des autres, leur superposition (telles des disponibilités sur un agenda Doodle) ou l’agrégation des créations, tout cela peut fonctionner dans les mondes d'Internet. Mais qu'il s'agisse de choisir, d’effectuer un arbitrage, et la touche finale manque. Comme une de ces pages Wikipedia qui, la faute à une polémique trop aiguë ou des luttes d'influence entre groupes et à une modération a minima, échouent à publier un contenu pluraliste et quasi-unanime, et sont reléguées dans la catégorie des contenus sans valeur, dénués de fiabilité.
Le modèle du logiciel libre est ainsi bâti sur l'ouverture et la disponibilité du code, qui permettent son amélioration constante et autant de versions qu'il y a d'utilisateurs. Mais la politique, c'est le choix d'une seule version : une constitution à la fois, un système législatif unifié. Aussi, parmi les nombreux dispositifs qui proposent de renouveler ou de dépasser le gouvernement représentatif (12), il est intéressant de noter que, malgré le vif intérêt suscité par la démocratie numérique – de la gauche à la droite, chez les élu-e-s comme dans la société civile – aucun ne s’invente autour des techniques de la communication ni ne prétend sérieusement pouvoir le faire un jour.

Une atomisation bienvenue

Revenons au propos de Nathalie Kosciusko-Morizet : Internet est « une extension féconde de la communauté politique »… L'appel de la ministre UMP à investir la sphère virtuelle avec des préoccupations citoyennes, alors même que c’est un lieu où rien ne doit/ne peut se décider, sonne comme une version moderne du projet néo-libéral pour la démocratie, un « apaisement » bénéfique au déchaînement de l'oligarchie en place. Ce projet se construit contre l'engagement, en particulier collectif et à gauche, qu’elle dénigre systématiquement dans la première partie de son ouvrage. Comment, à ce compte, ne pas comprendre la « démocratie 2.0 » qu’elle promeut comme l'invitation à venir se perdre seul dans une foule d'individus également atomisés, qui ne partagent plus que de la simultanéité ?
Laisser les corps intermédiaires que sont les associations et les partis s’effacer naturellement en vertu du lien direct entre le pouvoir et le peuple, c’est se priver autant de leur possibilité de remettre en cause l’agenda politique (13) que de la socialisation qu’ils offrent. Ils sont (ou devraient être) un lieu de formation intellectuelle, d'apprentissage au respect de l'autre et à sa parole, de responsabilisation enfin, et c'est tout le sens du mot engagement.
S'il est légitime que les organisations politiques utilisent les nombreux outils qu'offrent les réseaux virtuels, il est aussi nécessaire que, dans le cadre d'une réflexion sur la démocratie, elles mettent en perspective leurs usages et leurs conséquences. Et exercent leur esprit critique sur les discours (des) dominants sur le sujet...

Notes
(1) Citons par exemple Gordon Brown, « Tisser une toile pour le bien de tous », mis en ligne en juillet 2009 sur TED, http://www.ted.com/talks/lang/fre_fr/gordon_brown.html.
(2) Apparue dans les années 1940, la cybernétique laissait imaginer aux esprits les plus brillants du temps une gouvernance (les deux mots ont la même étymologie) enfin rationnelle, à travers la possibilité de synthétiser de la décision politique à partir du recueil et du traitement informatisé de données brutes.
(3) Nathalie Kosciusko-Morizet, Tu viens ?, Gallimard, 2009, pp. 134-135.
(4) Pierre Musso, dans « Utopie des réseaux », EcoRev’ 25, exprime bien comment le réseau correspond moins à une description de la structure sociale qu’à son image fantasmée.
(5) Difficile de rendre compte ici, sans caricaturer ni être injuste, de l’engouement autour des réseaux dans la gauche critique. Faisons remarquer toutefois combien est présente désormais dans le moindre groupuscule l’idée que l’organisation en réseau est capable de désamorcer les enjeux de pouvoir, de faire disparaître aussi bien les hiérarchies que les effets de centre/périphérie. Le sociologue Lilian Mathieu, étudiant les « nouveaux militants », en montre les limites : « Il se pourrait bien (…) que la bureaucratie et la hiérarchie explicites soient dans la pratique gages de davantage de démocratie que l’informalité et l’horizontalité proclamées. » Lilian Mathieu, « Un "nouveau militantisme" ? A propos de quelques idées reçues », Contretemps, novembre 2008, http://www.contretemps.eu/socio-flashs/nouveau-militantisme-propos-quelques-idees-recues.
(6) Voir la lecture critique de Un nouvel art de militer par Mikaël Chambru, EcoRev', mars 2010.
(7) La fréquence de l'utilisation d'Internet à des fins personnelles est corrélée à la fréquentation des cinémas, théâtres, musées, et à la lecture. Elle reproduit des phénomènes d'exclusion bien connus des sociologues de la culture. L'équipement des foyers, qui encourage la fréquence de l'utilisation d'Internet, varie certes selon des critères sociaux ou (les plus décisifs) générationnels... mais à chaque foyer équipé peut correspondre une utilisation intense ou faible, selon les variables "culturelles". Il y a par exemple 12 % de non utilisateurs en foyer équipé. Le fossé géographique est devenu anecdotique : 7 % de connexions bas débit dans les communes rurales (la moyenne nationale est de 4 %), et 43 % de connexions haut débit (52 % au niveau national). Tout cela nous laisse penser que la question de l'usage n'est pas celle de l'accès matériel. Pratiques culturelles 2008, respectivement synthèse par Olivier Donnat et chapitre 2, ministère de la Culture et de la Communication, 2009.
(8) Nathalie Kosciusko-Morizet, op. cit., p. 143.
(9) « Une agora, ce n'est pas une assemblée. On devra veiller à ne pas confondre les deux et à bien comprendre que l'agora virtuelle est une extension féconde de la communauté politique, mais qu'elle ne peut se substituer à elle. Elle n'en a pas la légitimité, et ce n'est pas sa vocation. » Nathalie Kosciusko-Morizet, op. cit., pp. 159-160.
(10) Marc Crépon et Bernard Stiegler, De la démocratie participative. Fondements et limites, Fayard, 2007.
(11) S. Moscovici et Willem Doise, Dissensions et consensus. Une théorie générale des décisions collectives, PUF, 1992.
(12) Florent Marcellesi et Hans Harms en font une liste étendue et un tableau comparatif, « Critères et mécanismes participatifs pour repenser la démocratie », EcoRev' 34, mars 2010. Et Loïc Blondiaux (Le Nouvel Esprit de la démocratie, Le Seuil, 2008) décrit plus précisément les plus répandus.
(13) C’est une des limites également des dispositifs participatifs selon Yves Sintomer, qui les connaît bien. Le Pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative, La Découverte, 2007.