L'engouement pour le revenu garanti, revenu à la mode après ce qui m'a semblé être une mini-traversée du désert, me fait chier me pose donc question.

S'interdire de penser

Dominique Méda, dans un remarquable entretien publié le 1er mai dernier, fait le point sur les dangers que présente le revenu garanti :

« Je n’arrive pas à être convaincue que c’est LA solution. D’abord je pense que notre société n’est pas prête à délier à ce point travail et revenu, et surtout à abandonner à ce point le mythe de l’incitation individuelle au travail. Je crains aussi que cette solution ne soit l’occasion de se donner bonne conscience : on donnerait un tout petit revenu à un ensemble de personnes exclues du système productif, devenu de plus en plus sélectif, et tout serait réglé. »

(C'est moi qui souligne.) Elle rappelle que les outils pour sortir du chômage de masse et améliorer la qualité de vie colonisées par le travail sont à articuler les uns aux autres :

« Je préfère de loin une solution qui me paraît plus exigeante et qui conjuguerait le partage du travail, un revenu maximum empêchant un petit groupe d’accaparer et de privatiser des ressources collectives, et une protection sociale généreuse, qui serait largement déconnectée du travail et détachée du mythe de la productivité individuelle du travail. »

RTT, revenu maximum autorisé et protection sociale (2)... le triptyque est présenté en quelques mots, il n'a rien d'une formule ésotérique, mais pourtant le message ne passe pas. « Revenu garanti » emporte haut la main tous les suffrages militants, c'est la panacée, la solution simple qui permet de ne se poser aucune question sur notre organisation sociale. J'ai déjà dit à quel point cette manière de penser, ce « solutionnisme écolo-alternatif » me semblait mortifère, nous empêchait de regarder le monde dans sa complexité et focalisait nos efforts sur des slogans réducteurs. Ou comment dire « Mais c'est gé-nial » à propos de sa condition sociale à une chômeuse de longue durée sans s'enquérir d'abord de sa qualité de vie, et en faisant abstraction du fait qu'on gagne trois à quatre fois plus qu'elle... l'intelligence politique n'est pas au rendez-vous, pas plus que la sensibilité.

Un dialogue qui n'a pas lieu

Ayant lancé un pavé dans la mare (l'auteure de la brochure « Perdre sa vie à la gagner », qui promeut en 2003 le projet de revenu garanti soutenu par une asso de jeunes écolos, publie dix ans après une critique au vitriol, voilà un retournement), je fais le constat d'un dialogue qui n'a pas eu lieu. Certes je ne suis pas parisienne, et mon absence du territoire national ne m'a pas permis de répondre à la seule sollicitation que j'aie reçu. Mais aucune inquiétude, la mienne ou une autre, n'a eu depuis que je suis le débat l'heur d'y être intégrée. Il n'y a d'ailleurs pas à proprement parler de débat, uniquement une solution, ressassée en boucle sur le web militant écolo-alternatif et dans nombre de rencontres IRL dont je vois passer les annonces. Ces arguments, pas discutés, se perdent dans l'indifférence. On dit « oui, oui, je comprends », et on reprend telle quelle sa revendication. Comme si rien n'avait été dit, ou rien d'important. Je serais vexée si ce n'était pas le sort fait à toutes les critiques anti-productivistes ou de gauche sur le sujet.

De quoi le revenu garanti est-il le rêve ?

Je pense que s'il y a un tel refus d'intégrer les inquiétudes sur le revenu garanti, c'est parce qu'il correspond à des aspirations profondément ancrées dans la petite bourgeoisie (3) qui milite.

Un rêve de déprise du travail

Dans « Habere otium faciendi », l'écosocialiste Corinne Morel-Darleux livre de jolies considérations sur le temps libre et le « repos fertile », qui font selon elle écho aux « débats sur l'allocation citoyenne ou revenu universel ». Impensé du texte : cet otium bénéfique, temps pour se reposer, se ressourcer, penser et imaginer, a du sens en tension avec le temps de la mise en œuvre, celui de l'activité. De quoi se reposer quand on n'a pas de raison d'être fatigué-e ? Comment jouir de vacances quand on n'a que du temps libre ? A quoi bon imaginer faire quand on n'a pas les ressources de l'homo faber ? C'est évidemment la réduction drastique du temps de travail, hebdomadaire et lors de congés sabbatiques, qui permet le mieux le balancement qu'elle décrit, le passage d'un état à l'autre. Mais il n'y sera pas fait allusion.

Un rêve de communauté politique

Les propos admiratifs subis depuis dix ans au sujet de mon chômage et de l'engagement bénévole qui s'en est suivi tiennent à l'idée qu'il est des activités qui, sans créer d'économie autour d'elles, n'en sont pas moins précieuses. Ce à quoi je souscris, sauf que ce n'est pas parce qu'une activité est autonome qu'elle n'a pas besoin de s'asseoir sur une base matérielle, y compris marchande : parlez-en à notre imprimeur ou aidez-nous à payer sa facture en vous abonnant pour dix euros à L'An 02, la revue que j'anime et qui vous est proposée à son juste prix.

Et surtout, notre désir de vivre dans une société où le monde associatif serait florissant grâce au bénéfice de la libération des meilleures volontés (donc a priori pas des hommes avec des emplois bien rémunérés) de l'emprise du travail ne se heurte-t-il pas à certaines constatations ? Un économiste partisan d'une réduction continue du temps de travail, Jean-Yves Boulin, s'interroge sur le temps libre et ce à quoi nous aimons le consacrer. Hélas,

« alors que les démiurges de la société des loisirs voyaient dans l'engagement citoyen, ce fameux secteur quaternaire cher à Roger Sue mais également à Dumazedier, comme l'horizon de la société du temps libre, on observe que l'engagement dans la vie associative et civique se situe en queue de classement des moments agréables » (4).

Comment, dans cette société qui est la nôtre (je rappelle : caractère extrêmement sélectif du marché du travail et monde associatif offrant peu de gratifications), promouvoir le revenu garanti sans même se poser la question de ses possibles effets secondaires ?

Un an après l'interpellation que je faisais, force est de constater que la seule personne qui a pris la peine de m'engueuler était un chômeur de longue durée, engagé dans des collectifs de chômeurs et précaires. Les autres, les inclu-e-s qui rêvent de revenu garanti mais n'abandonneraient peut-être pas leur boulot, n'avaient-ils et elles donc pas le temps de se pencher sur les questions que je posais ?



(1) A y réfléchir, j'ai certes un métier puisque j'assure depuis 2007 le secrétariat de rédaction puis la coordination éditoriale de revues. Mais comment reconnaître soi-même que c'est un métier dans un monde bénévole où j'ai vu tant de monde l'improviser au nom de l'égalité des conditions en régime démocratique ? Un cadre administratif expliquer à un maquettiste où il devait poser un bloc de texte, un ingénieur en informatique décider du prix d'un livre sans connaître le taux de la remise librairie ? Je laisse imaginer combien, dans ce milieu où il importe tant d'être attentive au bien-être de chacun-e, les standards professionnels sont constamment rabaissés. J'ai abordé ces questions dans  « Un militantisme à échelle humaine ou en résonance avec l'individualisme ambiant ? » et « Do-it-yourself : le projet d'autonomie de Castoriadis à Castorama ».

(2) Écolo et critique de l’État, je tiens pour ma part que pour éviter ou surmonter l'effondrement, il nous faut apprendre à faire circuler les richesses, de manière autonome et si possible à l'échelle locale.

(3) Je continue à employer ce terme, auquel on n'attachera pas de caractère insultant puisque je suis moi-même une petite bourgeoise déclassée, mais par lequel je souhaite mettre en avant les capacités qui demeurent, encore un peu, celles de cette classe sociale intermédiaire, dénuée de réel pouvoir politique et économique mais jouissant encore de marges de manœuvre pour le financement d'alternatives (achat de terres et de maisons, épargne solidaire, soutien à des initiatives associatives, etc.).

(4) Lecture de l'enquête INSEE Emploi du temps 2010 dans Jean-Yves Boulin, « De quoi le temps libre est-il le nom ? », 12 juillet 2012.