Mieux, chacun de ces outils porte en lui des pistes précieuses qui vont encore au-delà : le revenu garanti, en offrant la possibilité de vivre décemment sans être rémunéré-e pour sa peine, ouvre la possibilité de faire baisser le travail dans l'échelle des valeurs et de se déprendre du productivisme dans lequel notre société s'est engagée ; l'agriculture urbaine ne se contente pas de relocaliser certaines productions agricoles, elle dessine en outre des villes plus agréables à vivre, dont on n'a plus envie de s'échapper le vendredi soir au milieu des bouchons. Comme des « révolutions douces », dans lesquelles on peut s'engager sans témérité mais qui sont porteuses de grandes possibilités de changement social. Toutes ces excellentes idées, que j'ai moi-même abondamment promues, je ne voudrais pas les critiquer pour ce qu'elles sont mais pour ce qu'elles représentent. Parce que oui, je vais un peu les malmener... âmes sensibles s'abstenir.

Simplification à outrance ?

L'usage de ces outils m'inquiète quand l'appréhension de notre monde naturel et social en sort trop simplifiée. Quand on est écolo, on apprend qu'on ne comprendra jamais vraiment notre environnement. Il n'est pas complexe dans le sens où on peut le mettre en chiffres, le modéliser et en sortir des résultats que le commun des mortel-le-s ne peut pas comprendre, comme dans le projet techno-politique du même nom – qui a ses adeptes chez les écologistes (1). Mais il n'est pas si simple que l'image qu'en donnent beaucoup de discours militants.

Le végétarisme, par exemple, semble ignorer qu'il faut faire naître et tuer des chevreaux (après engraissement au substitut de lait pour les manger, ou directement à l'équarrissage) pour se régaler de fromage de chèvre. Le véganisme, qui pousse l'exigence plus loin en refusant tout produit issu de l'exploitation animale, refuse de considérer la différence entre l'élevage concentrationnaire (qui transforme de la prédation d'eau et de ressources agricoles en produits animaux et en pollution) et les 0,2 % qu'il reste d'élevage à taille humaine – lequel ne se contente pas de nous nourrir ou de nous vêtir mais amende les terres et entretient les paysages. Comment entretenait-on les sous-bois méditerranéens, sans machines et sans pétrole, pour éviter les feux de forêt ? Avec des animaux (exploités, évidemment).

De la même manière, j'étonne parfois les promoteurs/rices du revenu garanti en mettant un peu de lumière sur les effets secondaires de cette mesure : comme le salaire maternel promu par l'extrême-droite, le revenu garanti permet à des catégories de la population de s'éloigner de l'emploi... et ma crainte, dans un contexte français marqué par la discrimination et les préjugés, est qu'elles ne puissent plus y revenir (2). Le revenu garanti marque d'autre part un abandon supplémentaire de souveraineté des travailleurs/ses, au profit de l’État, sur la redistribution des richesses qu'illes produisent, et permet la désertion du travail sans régler autrement la question du temps de travail et du surtravail qu'en accroissant les capacités de négociation des salarié-e-s. Bref, c'est un outil mais peut-être pas une solution, certainement pas une panacée (ou remède à tout) comme il est souvent présenté. Mirage de la simplicité ?

Je voudrais donner un troisième exemple avec le tirage au sort. Je présente une conférence qui promeut la démocratie directe (en abrégé : la démocratie), décrit des outils comme le tirage au sort ou le mandat impératif, pose des questions comme celle de la compétence politique, des potentialités de la délibération, de l'échelle des territoires où il est possible de faire vivre des communautés politiques... et je n'entends autour de moi qu'une chose : tirage au sort. Ça fait partie de la palette, mais c'est dommage d'y réduire la question. 

Je comprends bien l'impression que peut donner mon propos : la fatigue de la semi-intellectuelle écolo (3) devant le menu peuple qui n'a rien compris ou si peu. Il serait injuste de s'arrêter là : j'aime transmettre ce que je sais, je m'inquiète beaucoup de la forme et des conditions humaines de cette transmission pour rendre puissant-e-s les personnes qui pourraient avoir besoin de mes éclairages. Dans ma conférence j'explique que l'opinion, si décriée par les non-démocrates, n'est qu'un stade de la pensée, et que derrière il est possible à chacun-e (pas seulement à une élite d'élu-e-s ou de journalistes) d'élaborer une pensée politique de qualité. « Tou-te-s capables ! », comme le dit une asso d'éducation populaire... à condition de s'en donner les moyens.

Et ce que je vois autour de moi, c'est une abdication de cette exigence. Pas chez les nouveaux/elles militant-e-s, qui découvrent et à qui l'on ne peut rien reprocher, mais chez les militant-e-s aguerri-e-s, qui semblent dire comme Christine Lagarde : « Assez pensé, assez parlé, retroussons nos manches ! » Quand ces militant-e-s sont médecins, cadres supérieurs ou ingénieurs, leur paresse intellectuelle me devient insupportable, et j'y devine parfois un certain mépris.

Un mépris militant ?

A Notre-Dame-des-Landes l'été dernier, un débat opposait ces salaud-e-s de paysan-ne-s pas bio en polyculture-élevage à des militant-e-s venu-e-s les aider à tenir le siège de la ZAD. La plupart des ces dernier-e-s étant végan, la discussion aurait pu être plus houleuse... A un moment, l'un d'illes, qui remettait en question les pratiques culturales de quinquagénaires expulsables (pas le meilleur moment dans une vie pour remettre en question sa culture professionnelle), leur a conseillé l'agroforesterie. L'agroforesterie, c'est un de ces outils agro-écologiques qui sont abondamment promus parce qu'en échange d'une emprise plutôt légère sur un champ, on reçoit des bénéfices très élevés de la présence d'arbres, notamment la possibilité de « réaliser » une réserve économique en les coupant au bout de trente ans. Passons sur les temporalités très différentes d'un arbre qui croît et d'un quinquagénaire expulsable... L'un des quinquagénaires a répondu, au lieu de sortir son fusil comme j'en aurais eu la tentation : « Regarde autour de toi, petit scarabée... ces arbres que tu as devant les yeux depuis deux jours, deux mois ou deux ans, c'est le bocage, c'est une forme particulière d'agroforesterie » (je me suis permis quelques altérations de la citation).

Voilà ce que j'entends par mépris, quand les outils écolo-alternatifs et la volonté qu'on a de les promouvoir empêchent de simplement regarder et suffisent à des militant-e-s pour expliquer à d'autres ce que devrait être leur vie (4). C'est le même mépris que j'ai abondamment commenté dans mes textes sur le DIY, qui tient à improviser des métiers avec toute l'assurance que donne une idéologie politique ou l'appartenance à des classes dotées d'un sérieux capital social et culturel. Les usages modestes que je constate en milieu rural, où chacun-e pratique en particulier ce qu'ille sait bien faire dans l'intention de l'échanger, me semblent beaucoup plus riches.

Quand on va à l'écoute des paysan-ne-s (5), une idée extraordinaire apparaît : le monde est varié. Les pratiques agricoles ne peuvent pas être les mêmes sur 15 ha et sur 45, en haut d'une colline et en bas dans la vallée, à proximité d'une ville et loin de tout débouché, pour ne rien dire du terroir et de la culture (dans tous les sens du terme) qui y a cours. Sur certaines terres on ne peut ni cultiver ni laisser croître une forêt, elles ne peuvent être que praires : c'est le cas dans la steppe ou en moyenne montagne, où l'alternative est réduite à l'élevage ou à l'abandon de toute présence humaine (6).

Pourtant les militant-e-s restent gourmand-e-s de solutions qui seraient les mêmes partout : j'ai entendu un jour dans une réunion de la Transition des gens se mettre en quatre pour imaginer la reconversion de leur quartier à l'agriculture urbaine... sachant que le quartier en question est une ancienne zone industrielle du XIXe siècle largement polluée. Cultiver trois légumes en bas de chez soi ferait partie du paquet « transition », surtout pas l'entretien de ceintures urbaines maraîchères qui à 5 ou 15 km (à une heure de vélo) seraient bien trop éloignées.

On est ici face à un choix : l'écologie est-elle une suite de recettes vues dans les films alternatifs, à calquer ici et là, ou une façon d'essayer de comprendre le monde avant de commencer à agir dessus ? En regardant certaines « boîtes à outils » comme celle de ma copine Florence dans L'An 02 ou comme la permaculture, je découvre que l'important n'est pas la recette mais la démarche, la manière de penser qui mène du constat à l'action... mais que là encore, la tentation est régulière de reproduire partout indifféremment des « trucs qui marchent ».

Des questions humaines et sociales

Mon dernier reproche à ces enthousiasmes écolo-alternatifs, c'est la manière dont ils abandonnent les questions humaines. On a le choix dans le prisme politique entre les panacées écolo-alternatives et une autre encore plus simple : la fin du capitalisme. Les deux soignent tous les maux et lavent plus blanc – en plus d'assurer le retour de l'être aimé ?

Ces panacées écolo sont particulièrement sensibles à la récupération : votre mairie distribue des composteurs et met du BRF partout sans pour autant réussir à réduire son empreinte écologique mais en se donnant bonne conscience ; des « territoires en transition » se créent sur des bases politiques d'extrême-droite ; de même que les multinationales de l'environnement se précipitent sur des solutions « développement durable » plus ou moins hasardeuses. Soit carrément technophiles pour les « sorciers du climat », soit impossibles à mettre en œuvre à grande échelle sans entraîner des graves désordres socio-économiques (les agrocarburants). C'est ce qu'on appelle le « solutionnisme » (7).

Il me semble important d'avertir le milieu politique dont je viens des dangers d'un solutionnisme écolo-alternatif, qui se développerait contre le local et sans souci pour les communautés humaines, qui mettrait l'objet avant la personne. Comme l'écrit si bien François Flahaut : « Croire au postulat qu'on a affaire aux choses avant d'avoir affaire aux autres constitue, dans le monde occidental, la forme la plus répandue de cuirassement masculin et la manière habituelle de cultiver une idée avantageuse de soi » (8). Et les personnes dont c'est le métier, de proposer des solutions écologiques, abonderaient dans mon sens en expliquant qu'une solution ne vaut rien si elle n'est pas adaptée à et acceptée par le milieu humain à laquelle on la propose. 

Non seulement ce n'est pas efficace, mais en plus ça nous fait perdre de vue un projet politique plus important. Ce qui m'est apparu ces dernières années, c'est à quel point le milieu écolo a beau répéter « Moins de biens, plus de liens » et être peuplé d'emblématiques personnes d'une grand qualité humaine, il n'en construit pas pour autant de véritables communautés politiques, où circuleraient les richesses et les dons, immatériels comme matériels. Même si les affinités personnelles le pallient, nous ne faisons pas communauté, c'est tout mon propos dans des textes comme « La Cause ne dit pas merci ». Et comment garder ce souci dans des sociétés industrielles, dont la technique fait exploser les échelles ? dans des villes tentaculaires, des environnements socio-économiques sur lesquels plus personne, pas même nos élites, semble n'avoir de prise ? dans des sociétés travaillées bien plus profondément qu'elles ne le pensent par l'individualisme et le libéralisme ?

Nous devons redécouvrir ce que signifie « être interdépendant-e-s » (oui, un peu comme dans un écosystème) dans des communautés politiques qui, même locales, seraient inclusives, auto-régulées et attentives au bien-être de chacun-e, c'est à dire soucieuses de ne pas reproduire ces violences qu'on observe partout ailleurs. Ça ne veut pas dire retourner à avant qui était beaucoup mieux, avec ses patriarches et son contrôle social. Et c'est encore un peu plus compliqué que d'aller chier dans la paille.

Merci à Nicolas le permaculteur pour les éclairages et les exemples (pas mentionnés ici, mais stimulants).



(1) Pour une porte d'entrée écologiste à la systémique ou théorie de la complexité, « Introduction à la systémique », Gérard Pirotton, Etopia, analyse n°18, novembre 2005.

(2) Et je sais de quoi je parle, puisqu'après 22 mois de chômage « volontaire » (disons faute de mieux), cela ne fait pas moins de six ans que j'échoue à valoriser professionnellement mon parcours bénévole.

(3) Je ne suis pas experte : après des années d'animation de revues écolos je commence un tout petit peu à faire rémunérer non pas ma connaissance de ces questions, mais la capacité que j'ai à la transmettre.

(4) Là aussi, je peux en témoigner, moi à qui des gens avec de très bons boulots expliquent que je devrais rester au chômage, voyager... sans prendre la peine de me demander préalablement ce qui me plairait. C'est ce que les militant-e-s font tous les jours aux paysan-ne-s, dans une violence sociale qui s'exprime de la même manière que depuis 150 ans qu'on organise scientifiquement l'agriculture. Coïncidence.

(5) Et je dois ici un sacré coup de chapeau à Xavier Noulhianne, éleveur d'ovins et de caprins dans le Sud-Ouest, qui connaît bien lui aussi ce milieu politique et m'a permis de mieux comprendre ce dont il était question.

(6) Ce qui se dessine dans tous les discours végans qui prennent la peine d'être cohérents, c'est l'abandon de toute présence humaine sur une part importante des territoires que nous avons anthropisés, faits comme les animaux à nos pratiques agricoles. C'est une position avec laquelle je suis en désaccord, et plus encore avec le fait qu'elle ne soit pas mieux assumée, cachée derrière un discours plus acceptable de refus de l'élevage industriel.

(7) Lire à ce sujet « La croissance rend-elle fou ? » d'Aurélien Boutaud, L'An 02 n°4.

(8) François Flahaut, Le Paradoxe de Robinson, Fayard, 2005.