Mon blog sur l'écologie politique

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dimanche 11 mars 2012

Comment penser l'après-choc ?

Texte publié dans La Décroissance de février 2012

Les écolos font de bons futurologues, quand on compare leurs analyses à celles qui dominent par ailleurs, dont la vision de l'avenir a du mal à se déprendre d'une simple extrapolation de la situation actuelle. Et encore, quand cette situation change a-t-on parfois du mal à s'en rendre compte ! Des années après les premiers signes d'une décroissance des transports, on continue à construire des autoroutes... J'apprécie cette image qu'utilise Yves Cochet, qui décrit des analystes le nez sur les graduations d'un verre mesureur, capables d'évaluer les moindres variations et d'imaginer la vitesse à laquelle on atteindra tel repère... sans se rendre compte que le verre a un bord, bientôt atteint, et que nous sommes près de le voir déborder.

Mais est-ce la vision à laquelle je souscris ? Dans le premier numéro de la revue L'An 02, dont une partie est consacrée à notre rapport au temps et aux délais dans lesquels nous inscrivons notre action, nous avons publié un article d'Antoine Chollet, grand lecteur de Castoriadis et auteur d'une thèse sur le temps de la démocratie. Il écrit « Si catastrophe il y a, elle est déjà sous nos yeux ». On peut s'opposer à certaines conséquences de cette position, qui sous-évalue peut-être les difficultés qui nous attendent. Mais elle a le mérite de ne pas se satisfaire du monde dans lequel on vit, ou de ne pas le refuser pour l'unique raison qu'il porte en germe son effondrement. Le monde est déjà invivable pour beaucoup, et nous avons déjà de nombreux signes de ce qui nous attend : l'accaparement des terres agricoles nous rappelle que l'agriculture est un socle indispensable à nos sociétés, et que les terres cultivables sont un bien précieux ; les réfugié-e-s climatiques annoncent des désordres qui seront plus graves qu'un été pourri, etc.

Le « choc » dont vous parlez ne sera pas une surprise, peut-être ne sera-t-il même pas un mouvement de forte rupture mais une dégradation continue de notre organisation sociale et politique. Et de notre environnement. On ne saura peut-être pas le dater, mais on se rappellera quelques moments critiques (l'arrivée au pouvoir dans certains pays de « gestionnaires » nommés en raison de leur orthodoxie économique en sera certainement un) et quelques occasions manquées (le Grenelle de l'Environnement, le sommet de Copenhague, etc.).

Même si ce choc est une source d'angoisses légitimes, je ne défends pas une vision de l'écologie qui serait le versant malheureux du Grand Soir révolutionnaire, tout entier tourné vers l'anticipation d'un avenir désastreux. Le présent porte en lui assez de raisons de s'indigner, de s'organiser pour ne pas laisser se dégrader notre environnement social et naturel.

Penser l'après-choc, c'est penser la vie bonne, autant ailleurs (où nous délocalisons nos nuisances, ou que nous pillons allègrement) et demain (avec le souci pour les fameuses générations futures) qu'ici et maintenant. Pour prendre un cas d'école, l'étalement urbain est un enjeu pour demain, parce que le prix élevé du pétrole rendra plus difficile le transport des produits agricoles sur de longues distances, et parce que les zones rurales éloignées des bassins de population sont bien moins productives que les vallées fertiles où l'humanité s'est installée en nombre. Mais dès aujourd'hui les ménages pauvres qui se sont éloignés de la ville sont les prisonniers de leurs campagnes banlieusardes, où la voiture est quasi-indispensable alors que son utilisation est toujours plus coûteuse. Dès aujourd'hui les vocations de nos ami-e-s pour produire non loin des villes légumes et fruits de qualité sont entravées par un accès difficile aux terres agricoles, consacrées par les PLU à de nouvelles zones pavillonnaires ou réservées à la concentration des « exploitations » de type industriel. Et dès aujourd'hui nous avons de très, très bonnes raisons pour faire des choix en faveur de cette vie bonne. Se soucier du lendemain, et de la manière dont nous éviterons le choc ou vivrons avec, n'est pas incompatible avec nos aspirations présentes.

jeudi 9 septembre 2010

L'agriculture, au cœur du projet écologiste

Texte co-écrit avec Jacques Caplat pour EcoRev', dans le cadre du dossier "L'agriculture, au cœur du projet écologiste". Les passages en gras sont inédits, la version des auteur-e-s ayant été réécrite par la direction sans leur consentement.

L'agriculture est désormais vécue comme une activité marginale dans nos sociétés dites "post-industrielles". Pourtant, l’activité agricole joue un rôle central dans la manière dont une société s’inscrit dans son territoire, c’est-à-dire à la fois dans l’espace et dans le temps, et dans sa fonction centrale de nourrir l’humanité. Il est tentant de croire à l’avènement d’une civilisation dématérialisée et d'une production agricole hors-sol mais de nombreux signes nous laissent envisager à quel point un socle matériel reste déterminant, des sociétés les plus pauvres aux plus avancées. Il est ainsi acquis que l’explosion des prix agricoles des années 2007-2008 – due entre autres aux agrocarburants – ne s’est pas limitée à provoquer des émeutes dans les pays du Sud, mais qu’elle a également eu une influence importante sur la déstabilisation des marchés financiers, avec les conséquences que l’on sait ("Une crise financière et… environnementale", Sandrine Rousseau, juin 2009, ecolosphere.net). Aujourd’hui, l’agriculture retrouve sa place dans un projet de société plus écologique, et suscite un enthousiasme nouveau : refus des OGM, demande en produits bio et équitables, engouement pour les circuits courts avec les AMAP, ou encore succès de documentaires dans les cinémas, de Notre pain quotidien au récent Solutions locales pour un désordre global.

Repenser l’agriculture implique naturellement une critique sans concession de la mainmise des multinationales sur les mécanismes néolibéraux de l’OMC et sa prétendue régulation "par le marché". Mais cette critique, de plus en plus connue et admise, ne suffit pas à construire une alternative : abattre les multinationales sans avoir d’abord identifié et soutenu les moyens d’une production relocalisée, ce serait s’enfermer dans le cercle sans fin de la répartition a posteriori d’une production centralisée, c’est-à-dire d’une primauté permanente accordée au capital – dont les effets néfastes seraient alors simplement "corrigés" par une politique sociale, comme le fait l’actuelle PAC tant critiquée. C’est justement ce dont les communautés paysannes du Sud ne veulent plus : l’heure est à l’exercice d’une démocratie agricole, basée sur les fondamentaux de l’acte de production (la terre, les semences, le paysan, le milieu naturel et le milieu social) et la reconnaissance du droit de chaque société à définir sa propre politique agricole et assurer sa souveraineté alimentaire. Par ailleurs, il est insuffisant de combattre l’agro-capitalisme sans identifier d’abord ses présupposés scientifiques et la représentation du monde qu’il traduit.

Parce que l’avènement d’une agriculture centralisée, industrialisée et chimique a conduit à mettre en danger le facteur de production (la terre, l’eau, le climat) et à aliéner les paysans (accaparement des terres, intrants chimiques, semences standards, non-reconnaissance des savoirs paysans), nous commencerons par un premier tour d’horizon des impasses et dangers de l’industrialisation de l’agriculture sur le climat (Diane Vandaele puis Claude Aubert), les sols (Emmanuel Bourguignon), le foncier (Michel Merlet puis Joseph Comby) et les semences (Guy Kastler). Dans un deuxième temps, Jacques Caplat (qui coordonne pour nous ce numéro), Michel Pimbert et Marc Dufumier démontreront qu’une fois débarrassés des mythes et impostures de ce modèle, nous pouvons mettre en œuvre une autre agriculture : bio, paysanne et adaptée aux communautés, aux terroirs et aux climats. Nous ébaucherons alors avec Aurélie Trouvé, Geneviève Savigny, José Bové et le groupe PAC 2013 quelques- uns des enjeux d’une agriculture en rupture avec les politiques néolibérales et replacée au cœur des territoires et des attentes sociales. Xavier Poux enfin rappellera en quoi les choix agricoles sont indissociables des paysages et des espaces de vie.

Adoptant un point de vue planétaire, nous nous attacherons donc dans ce numéro à dessiner les contours d’une agriculture inscrite dans une approche propre à l’écologie politique : humaine, environnementale et systémique. Ce dossier, inauguré par un classique de Henry David Thoreau, adressera aussi des clins d’œil à nos autres rubriques, lectures et kit militant. Après un n° 9, consacré en juin 2002 aux "Modernités de la ruralité" et disponible comme les autres en intégralité sur notre site ecorev.org, nous avons le plaisir de vous emmener sur de nouveaux chemins de campagne.

lundi 6 avril 2009

Cultures d'exportation contre cultures vivrières, la grande arnaque ?

Un texte qui doit beaucoup, ne serait-ce que l'envie de l'écrire, à la lecture de Le Sucre et la faim. Enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien, par Robert Linhart

Beaucoup de clichés courent sur les pays pauvres du Sud, spécialement sur l'Afrique. On imagine des terres difficilement cultivables, sujettes à la sécheresse, tous obstacles naturels à ce que l'abondance règne. En bref : la malédiction. Celle, indécrottable, qui rendrait nécessaire le recours à la charité, sacs de riz portés sur des épaules musclées, sourire dentifrice inclus. Les structures sociales de ces pays et leur place dans la mondialisation sont rarement interrogées. Cela fait pourtant belle lurette que les associations de solidarité internationales nous alertent : ces pays ont tout à fait les moyens de se nourrir, ils ont surtout besoin qu'on leur lâche la grappe.

Lopin ou plantation ?

Dans le Brésil d'après le coup d'État de 1964, l'une des raisons principales de la malnutrition qui règne dans le Nordeste, c'est la disparition des lopins confisqués par les gros propriétaires. Les ouvriers agricoles qui triment dans les plantations de canne à sucre n'ont alors plus qu'une source de nourriture : l'importation depuis les autres régions du pays, épargnées par la monoculture, de haricots secs (les fameux feijõas) et de manioc. Passées par le marché national, par des chaînes de distribution longues et coûteuses, acheminées sur des milliers de kilomètres (c'est l'échelle brésilienne), ces denrées se retrouvent dans les bodegas du Nordeste à des prix prohibitifs. Alors que le minuscule reço des ouvriers agricoles, 20m2 à cultiver pour l'usage familial, apportait une nourriture d'appoint, variée et gratuite, qui ne coûtait que le temps qu'on consacrait à la faire pousser, le salaire ne suffit jamais à nourrir la famille dans les mêmes proportions et la même qualité.

Aujourd'hui, avec une mécanisation accrue du travail agricole, l'emploi n'est même plus assuré, d'où un exode rural qui amène les plus pauvres dans les bidonvilles de Lagos ou de Rio. La filière soja brésilienne emploie une personne pour 50 hectares, avec des conditions de travail et sociales qui sont restées souvent indigentes. Le maïs et la canne à sucre font à peine mieux (1). Et ce sont toutes des cultures concernées par les agrocarburants. Dans le même temps, on considère qu'un hectare de terres suffit à faire vivre une famille indienne (2).

Boycott de la banane !

Alors, comment mieux soutenir les pays pauvres qu'en n'achetant justement pas leurs produits ? Ce n'est pas un choix démocratique ou populaire qui est à l'origine des plantations de bananes, palmiers à huile, canne à sucre. C'est l'expression des intérêts des plus gros acteurs économiques, dont les populations locales n'ont eu aucun moyen de se protéger. On s'est habitué à l'idée qu'acheter un produit, c'était soutenir, même dans de petites proportions, la personne qui le fabrique. Le raisonnement dans le cas des produits agricoles doit être radicalement différent. L'agriculture est une activité accessible à tou-te-s, et on n'a pas besoin d'attendre un gros investissement (privé ou coopératif), la mise en place de structures de production de haute technologie, pour produire sur une terre. Une graine qui germe, et c'est parti. Au contraire de ce qui peut se passer dans l'industrie, quand on achète un produit agricole de plantation on ne soutient pas l'emploi généré par cette activité, on soutient la prédation de terres que les populations locales se voient confisquer.

La ruée vers les terres agricoles

L'Amérique latine est marquée par le régime foncier latifundiaire : la latifundia est la grosse plantation d'un colon européen, espagnol ou portugais, qui emploie des locaux sur ses terres, esclaves puis « libres ». Pendant tout le long du XXe siècle, on a vu le recul de cette forme de propriété coloniale... au profit non pas de réformes agraires, mais de l'achat des terres par des multinationales. Agro-alimentaires évidemment, mais aussi industrielles parfois (Ford s'était implanté en Amazonie pendant les riches heures du caoutchouc naturel).

Le renchérissement des prix agricoles, suite entre autres aux tensions provoquées sur le marché par les agrocarburants, rend ce genre d'agissement d'autant plus profitable. Et crise alimentaire oblige, les spéculateurs aussi investissent dans les terres du Sud, c'est une véritable ruée vers les terres agricoles bon marché, qu'on appelle le land grab et qui est surveillée de près par les ONG, autant pour ses conséquences environnementales que sociales, toutes désastreuses (3).

La malédiction qui pèse sur la faculté des pays du Sud à se nourrir, c'est désormais l'inclusion toujours plus pressante de leurs agricultures dans le marché mondial. Marché des terres, marché des produits, qui rendent impossible économiquement une agriculture orientée vers la satisfaction des besoins alimentaires locaux.

Une agriculture mondialisée

Ajoutons à ce tableau le dumping auquel se livrent les pays riches. Notre agriculture, dopée au engrais, pesticides et médocs, produit trop ? « Il est devenu politiquement plus intéressant, et en général économiquement plus avantageux, d’exporter les excédents – souvent sous forme d’aide alimentaire – que de les stocker. Ces excédents, fortement subventionnés, font baisser les prix sur le marché international de denrées telles que le sucre et ils ont créé de sérieux problèmes pour plusieurs pays en développement, dont l’économie se fonde sur l’agriculture » (4).

Plus de vingt ans après le rapport Bruntland, qui posait les bases d'un développement durable, la situation n'a pas beaucoup changé et l'Europe continue à « être vache avec l'Afrique » (5) en y exportant du lait en poudre à prix bradé. La disparition des jachères, décidée par la PAC dans un monde où la crise alimentaire se fait sentir, est une façon de redire la vocation exportatrice de l'agriculture européenne. A priori, c'est tout bon pour les consommateurs africains, qui paieront moins cher leurs aliments. Mais c'est la catastrophe pour l'agriculture de type familial, moins compétitive. Notre lait fortement subventionné vient concurrencer de manière déloyale celui qui est produit localement (oui, il y a des vaches en Afrique), fermant ainsi les débouchés des petits paysans. Et les condamnant économiquement.

Autonomie, camarade !

Pour permettre à tout le monde de bouffer sur cette planète, il ne s'agit donc ni de produire plus (version révolution verte ou version OGM), ni de faire la charité (commerce inéquitable ou moins inéquitable), mais d'accepter la demande qui est faite au système politique mondial que l'agriculture des pays pauvres se relocalise, qu'elle se réoriente sur les besoins des populations locales plutôt que de rester tributaire des nôtres. Et ça passe par une sacré remise en question, personnelle et politique, de notre mode de vie...

(1) Amis de la Terre Brésil et fondation Heinrich Böll, Agrobusiness and biofuels: an explosive mixture, 2006), cités dans Maryline Cailleux et Marie-Aude Even, « Les biocarburants : opportunité ou menace pour les pays en voie de développement ? », Prospective et évaluation, n°3, janvier 2009, agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/analyse30901.pdf.

(2) C'est le propos d'Ekta Parishad, mouvement populaire de lutte pour la défense des droits des paysans sans terre et des peuples indigènes en Inde.

(3) « Main basse sur les terres agricoles du Sud », Guy Debailleul, 26 février 2009, alternatives.ca/article4557.html. Signalons aussi le blog animé par l'ONG Grain, farmlandgrab.blogspot.com.

(4) Rapport Brundtland (1987), chapitre 5, « Sécurité alimentaire : soutenir le potentiel », fr.wikisource.org/wiki/Rapport_Brundtland/Chapitre_5.

(5) Du nom d'une des campagnes menées conjointement par le CFSI, le CCFD, Oxfam-Agir ici, la Confédération paysanne, ATTAC et on en oublie.

samedi 18 novembre 2006

Haro sur le purin d’ortie

Le 31 août 2006, des fonctionnaires de la répression des fraudes rendent visite à Eric Petiot. Celui-ci produit et étudie des produits biologiques pour l’agriculture, sur la base de ces recettes traditionnelles dont le purin d’ortie est devenu le symbole. Les dossiers de son ordi filent dans les clefs USB des deux inspecteurs. Le contrevenant risque deux ans de prison et 75 000 euro d’amende. De quel crime s’agit-il ?

Une loi contre les décoctions

Le 1er juillet est entrée en application une loi qui interdit désormais l’usage mais aussi l’information sur ces recettes naturelles (loi d’orientation agricole du 5 janvier 2006). Eric Petiot, auteur de livres pratiques sur l’usage de ces produits qu’il connaît bien, est le premier bio-délinquant. Il raconte la façon d’agir de ces produits qu’il refuse d’appeler phytosanitaires et qui peuvent être fertilisants, phytostimulants ou biocides. C’est cette dernière qualité qui les fait passer sous le même régime que les produits de l’industrie chimique.

Une plante, que l’on soumet à un traitement bien précis (décoction, broyage, etc.), libère non pas un, deux ou trois principes actifs utiles face à un ravageur, mais des centaines. Les produits phytosanitaires de l’industrie chimique et leur trop grande simplicité moléculaire voient leur efficacité remise en cause par des phénomènes de résistance des ravageurs. Une préparation naturelle n’a donc pas que le mérite d’être moins nocive pour l’écosystème et moins gourmande en énergie, elle est aussi simplement plus efficace et adaptée.

La science des plantes, bien moins avancée que d’autres disciplines de la biologie, appuie ses recherches sur des savoirs traditionnels empiriques pour expliquer dans un second temps comment ces recettes fonctionnent. Un aller-retour entre deux types de savoirs qui n’a qu’un défaut : celui de ne pas nourrir de secteur économique particulier et d’être au contraire un facteur d’autonomisation des paysanNEs et des jardinièrEs du dimanche.

Des obligations sanitaires ?

Comme en témoigne la visite du 31 août et l’intérêt des deux inspecteurs pour l’ordinateur d’Eric Petiot, le contrôle de l’Etat s’attache moins aux produits et à leur éventuelle nocivité qu’aux mécanismes de leur transmission. L’interprétation de la loi par le ministère de l’Agriculture laisse une tolérance en ce qui concerne l’usage de ces recettes traditionnelles, mais redit l’interdiction de divulgation. Comment peut-on tolérer encore l’usage de ces substances si elles sont douteuses ?

C’est que cette interdiction est due moins à des risques sanitaires qu’à la nécessité d’éliminer ces substances de l’imaginaire collectif... et du marché des produits biocides. Au profit de grosses firmes chimiques auxquelles la directive européenne REACH (gigantesque programme d’homologation {a posteriori} de substances déjà sur le marché) a porté un sacré coup économique qu’il s’agit de réparer.

Chaque homologation nécessitant des dizaines de milliers d’euros, qui pourrait se soumettre à ces obligations très lourdes, pour le profit de chacunE puisque ces produits appartiennent à touTEs et sont patrimoine commun ?

La transmission des savoirs sous contrôle

Ce sont les savoirs et leur transmission qui sont visés. Une, ou plutôt des cultures traditionnelles sont en danger. On est tenté de mettre en avant tout simplement la liberté d’expression pour protéger les livres de jardinage bio, les formations en agriculture écologique, les pratiques naturelles de nos parents et grands-parents. Mais, malgré la surprise que cela peut représenter pour qui croit vivre sous une démocratie libérale, il est peut-être plus juste de parler du saccage d’un patrimoine culturel.

On s’émeut au récit de la lacération d’un tableau de Munch ou de la destruction de statues de Buddha, et on accepterait de voir nos sociétés privées de leurs savoirs séculaires ? On s’émerveille devant une statue dogon du quai Branly et on méprise l’usage traditionnel des plantes, aussi bien que la diversité incomparable des semences paysannes, elles aussi en danger.

La croissance ne consiste pas seulement en l’augmentation de l’activité économique, mais aussi en l’augmentation de cette sphère d’activité, c'est-à-dire en la marchandisation de ce qui est encore gratuit. A ce titre, une décoction de plantes cueillies dans les fossés est un crime de lèse économie. On peut imaginer le jour où cuisiner à la maison une soupe au lieu de s’en remettre à l’industrie agro-alimentaire sera interdit pour des motifs sanitaires. Est-ce si fou ? Avant les mésaventures d’Eric Petiot, le milieu du bio n’arrivait pas à croire à ce qui allait lui arriver.

NB : Article écrit d'après les informations glanées dans « Terre à terre » du samedi 28 octobre 2006 sur France Culture.

jeudi 13 octobre 2005

Du blé de toutes les couleurs

Jean-François Berthellot est un agriculteur bio et un boulanger passionné. Nous l'avons rencontré à Port Sainte Marie (Lot-et-Garonne) dans le cadre de notre banquet annuel en septembre 2005. Voici des extraits de ce qu’il nous a appris à cette occasion.

Des variétés anciennes

Jean-François est venu dans le sud pour faire des fruits bio mais plusieurs années de suite la grêle a ravagé ses cultures. Comme il ne souhaitait pas avoir recours à des protections de plastique, il a décidé de cultiver du blé pour en faire du pain. Après chaque culture, il fait pousser de la luzerne et du trèfle sur la terre pour la nourrir. Son blé est moulu par une meule de pierre. Son pain est au levain, il ne contient pas de levures (aujourd'hui toutes les levures sont transgéniques !). Les gens de la communauté de l'Arche lui ont fait découvrir des variétés anciennes de blé. Aujourd'hui, il fait du pain à partir de quinze à vingt variétés qu'il mélange, cela donne un pain plus coloré et plus parfumé. Les analyses révèlent un taux de protéines plus élevé mais une valeur boulangère très mauvaise. En fait, l'explication tient au fait que toutes les variétés modernes ont été sélectionnées seulement pour leur valeur boulangère, c'est-à-dire pour répondre aux procédés de la panification industrielle, ceci au détriment de la valeur nutritive. Les protéines des variétés modernes sont grosses et complexes, peu digestes. Ainsi, de plus en plus de gens sont allergiques au gluten.

Aujourd'hui, quarante variétés de blé sont inscrites sur le catalogue officiel, elles se ressemblent toutes très fortement. L'inscription sur le catalogue officiel correspond à une homologation des semences en vertu de quoi elles peuvent être données, échangées, et vendues. Cette homologation exige la satisfaction de trois critères : distinction, homogénéité, stabilité. La distinction signifie qu'on peut distinguer très facilement une espèce d'une autre. L'homogénéité signifie que toutes les plantes issues des semences doivent avoir le même aspect. Or il n'y a que la sélection clonale telle que la pratiquent les semenciers qui permet cela. La stabilité signifie que lorsqu'on ressème, on doit obtenir exactement la même plante. Ces critères favorisent l'appropriation du vivant par les firmes semencières.

Pour la biodiversité cultivée

Dans le milieu écolo, l'idée de la biodiversité inter-espèces est bien ancrée. On sait que les « mauvaise herbes » doivent avoir leur place dans les cultures. On sait aussi qu'arrêter les produits chimiques fait revenir les animaux et régénère ainsi de précieux écosystèmes. En revanche, il y a très peu de sensibilisation à la biodiversité intra-espèces, même chez les agriculteurs bio, et cette diversité ne figure pas dans le cahier des charges du label AB. Dans les années 80, il y a eu une prise de conscience au niveau mondial sur la baisse de la biodiversité. C'est pourquoi le FAO a exigé que les pays recensent leurs variétés et créent des conservatoires de biodiversité. En France, c'est à l'INRA de Clermont-Ferrand que sont conservé de nombreuses de variétés de blé. Une directive communautaire vise aussi à favoriser la biodiversité des cultures. Mais les semenciers et le catalogue officiel sont des freins à l’application de cette directive et de ses principes. Les semenciers ont commencé à s'approprier le vivant bien avant les OGM par l'hybridation et l'inscription sur le catalogue officiel. Les OGM représentent l'aboutissement de cette stratégie. Le meilleur moyen de lutter contre cela est de boycotter les semences de ces firmes. Malheureusement aujourd'hui 99 % des paysans bio français achètent leurs semences chez Pioneer (qui lorsqu'il ne vend pas des OGM vend des hybrides). Il faut donc cesser d'acheter ces semences hybrides et conquérir le droit d'échanger les variétés anciennes. Il faut savoir que les semences inscrites sur le catalogue officiel sont adaptées à l'agriculture moderne ; en conséquence lorsqu'on leur enlève les engrais et les produits chimiques, le résultat n'est pas brillant. Voilà pourquoi on obtient de mauvais rendements en agriculture bio avec ces variétés-là.

Paysan-ne-s délinquant-e-s !

Sur ses terres, Jean-François cultive du blé issu de vingt-cinq variétés anciennes sur différentes bandes. Ils ne sont que quatre ou cinq en France à faire ce type d'expérimentation. Bien qu'il n'ait pas le droit de vendre, échanger ou donner ce blé, il a le droit de vendre son pain, ce qu’il fait dans les Biocoops et sur les marchés. Il pourrait aussi vendre son blé comme blé de consommation sans spécifier qu'il s'agit d'une variété ancienne, mais il se refuse à faire cela. Il fait partie du réseau « Semences paysannes » qui pratique l'échange des semences anciennes, en toute illégalité bien sûr. Les variétés anciennes se sont adaptées à un milieu et à des pratiques agricoles, autrement dit à un terroir. Si les paysans les ont peu à peu abandonnées, c’est dans un contexte de pénurie, pour faire du rendement. Jean-François a un rendement de vingt-cinq à trente quintaux par hectare contre soixante-quinze pour l’agriculture productiviste. De nos jours en France le blé est utilisé à proportion de 27 % pour le pain, de 10 % pour les pâtes etc. et le reste est consacré à l'alimentation animale. Si on réduisait notre consommation de viande, il serait possible de ne cultiver que des variétés anciennes de manière biologique.

Écrit avec la collaboration de Pauline, Chiche ! Toulouse

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