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samedi, 18 novembre, 2006

Haro sur le purin d’ortie

Le 31 août 2006, des fonctionnaires de la répression des fraudes rendent visite à Eric Petiot. Celui-ci produit et étudie des produits biologiques pour l’agriculture, sur la base de ces recettes traditionnelles dont le purin d’ortie est devenu le symbole. Les dossiers de son ordi filent dans les clefs USB des deux inspecteurs. Le contrevenant risque deux ans de prison et 75 000 euro d’amende. De quel crime s’agit-il ?

Une loi contre les décoctions

Le 1er juillet est entrée en application une loi qui interdit désormais l’usage mais aussi l’information sur ces recettes naturelles (loi d’orientation agricole du 5 janvier 2006). Eric Petiot, auteur de livres pratiques sur l’usage de ces produits qu’il connaît bien, est le premier bio-délinquant. Il raconte la façon d’agir de ces produits qu’il refuse d’appeler phytosanitaires et qui peuvent être fertilisants, phytostimulants ou biocides. C’est cette dernière qualité qui les fait passer sous le même régime que les produits de l’industrie chimique.

Une plante, que l’on soumet à un traitement bien précis (décoction, broyage, etc.), libère non pas un, deux ou trois principes actifs utiles face à un ravageur, mais des centaines. Les produits phytosanitaires de l’industrie chimique et leur trop grande simplicité moléculaire voient leur efficacité remise en cause par des phénomènes de résistance des ravageurs. Une préparation naturelle n’a donc pas que le mérite d’être moins nocive pour l’écosystème et moins gourmande en énergie, elle est aussi simplement plus efficace et adaptée.

La science des plantes, bien moins avancée que d’autres disciplines de la biologie, appuie ses recherches sur des savoirs traditionnels empiriques pour expliquer dans un second temps comment ces recettes fonctionnent. Un aller-retour entre deux types de savoirs qui n’a qu’un défaut : celui de ne pas nourrir de secteur économique particulier et d’être au contraire un facteur d’autonomisation des paysanNEs et des jardinièrEs du dimanche.

Des obligations sanitaires ?

Comme en témoigne la visite du 31 août et l’intérêt des deux inspecteurs pour l’ordinateur d’Eric Petiot, le contrôle de l’Etat s’attache moins aux produits et à leur éventuelle nocivité qu’aux mécanismes de leur transmission. L’interprétation de la loi par le ministère de l’Agriculture laisse une tolérance en ce qui concerne l’usage de ces recettes traditionnelles, mais redit l’interdiction de divulgation. Comment peut-on tolérer encore l’usage de ces substances si elles sont douteuses ?

C’est que cette interdiction est due moins à des risques sanitaires qu’à la nécessité d’éliminer ces substances de l’imaginaire collectif... et du marché des produits biocides. Au profit de grosses firmes chimiques auxquelles la directive européenne REACH (gigantesque programme d’homologation {a posteriori} de substances déjà sur le marché) a porté un sacré coup économique qu’il s’agit de réparer.

Chaque homologation nécessitant des dizaines de milliers d’euros, qui pourrait se soumettre à ces obligations très lourdes, pour le profit de chacunE puisque ces produits appartiennent à touTEs et sont patrimoine commun ?

La transmission des savoirs sous contrôle

Ce sont les savoirs et leur transmission qui sont visés. Une, ou plutôt des cultures traditionnelles sont en danger. On est tenté de mettre en avant tout simplement la liberté d’expression pour protéger les livres de jardinage bio, les formations en agriculture écologique, les pratiques naturelles de nos parents et grands-parents. Mais, malgré la surprise que cela peut représenter pour qui croit vivre sous une démocratie libérale, il est peut-être plus juste de parler du saccage d’un patrimoine culturel.

On s’émeut au récit de la lacération d’un tableau de Munch ou de la destruction de statues de Buddha, et on accepterait de voir nos sociétés privées de leurs savoirs séculaires ? On s’émerveille devant une statue dogon du quai Branly et on méprise l’usage traditionnel des plantes, aussi bien que la diversité incomparable des semences paysannes, elles aussi en danger.

La croissance ne consiste pas seulement en l’augmentation de l’activité économique, mais aussi en l’augmentation de cette sphère d’activité, c'est-à-dire en la marchandisation de ce qui est encore gratuit. A ce titre, une décoction de plantes cueillies dans les fossés est un crime de lèse économie. On peut imaginer le jour où cuisiner à la maison une soupe au lieu de s’en remettre à l’industrie agro-alimentaire sera interdit pour des motifs sanitaires. Est-ce si fou ? Avant les mésaventures d’Eric Petiot, le milieu du bio n’arrivait pas à croire à ce qui allait lui arriver.

NB : Article écrit d'après les informations glanées dans « Terre à terre » du samedi 28 octobre 2006 sur France Culture.

jeudi, 13 octobre, 2005

Du blé de toutes les couleurs

Jean-François Berthellot est un agriculteur bio et un boulanger passionné. Nous l'avons rencontré à Port Sainte Marie (Lot-et-Garonne) dans le cadre de notre banquet annuel en septembre 2005. Voici des extraits de ce qu’il nous a appris à cette occasion.

Des variétés anciennes

Jean-François est venu dans le sud pour faire des fruits bio mais plusieurs années de suite la grêle a ravagé ses cultures. Comme il ne souhaitait pas avoir recours à des protections de plastique, il a décidé de cultiver du blé pour en faire du pain. Après chaque culture, il fait pousser de la luzerne et du trèfle sur la terre pour la nourrir. Son blé est moulu par une meule de pierre. Son pain est au levain, il ne contient pas de levures (aujourd'hui toutes les levures sont transgéniques !). Les gens de la communauté de l'Arche lui ont fait découvrir des variétés anciennes de blé. Aujourd'hui, il fait du pain à partir de quinze à vingt variétés qu'il mélange, cela donne un pain plus coloré et plus parfumé. Les analyses révèlent un taux de protéines plus élevé mais une valeur boulangère très mauvaise. En fait, l'explication tient au fait que toutes les variétés modernes ont été sélectionnées seulement pour leur valeur boulangère, c'est-à-dire pour répondre aux procédés de la panification industrielle, ceci au détriment de la valeur nutritive. Les protéines des variétés modernes sont grosses et complexes, peu digestes. Ainsi, de plus en plus de gens sont allergiques au gluten.

Aujourd'hui, quarante variétés de blé sont inscrites sur le catalogue officiel, elles se ressemblent toutes très fortement. L'inscription sur le catalogue officiel correspond à une homologation des semences en vertu de quoi elles peuvent être données, échangées, et vendues. Cette homologation exige la satisfaction de trois critères : distinction, homogénéité, stabilité. La distinction signifie qu'on peut distinguer très facilement une espèce d'une autre. L'homogénéité signifie que toutes les plantes issues des semences doivent avoir le même aspect. Or il n'y a que la sélection clonale telle que la pratiquent les semenciers qui permet cela. La stabilité signifie que lorsqu'on ressème, on doit obtenir exactement la même plante. Ces critères favorisent l'appropriation du vivant par les firmes semencières.

Pour la biodiversité cultivée

Dans le milieu écolo, l'idée de la biodiversité inter-espèces est bien ancrée. On sait que les « mauvaise herbes » doivent avoir leur place dans les cultures. On sait aussi qu'arrêter les produits chimiques fait revenir les animaux et régénère ainsi de précieux écosystèmes. En revanche, il y a très peu de sensibilisation à la biodiversité intra-espèces, même chez les agriculteurs bio, et cette diversité ne figure pas dans le cahier des charges du label AB. Dans les années 80, il y a eu une prise de conscience au niveau mondial sur la baisse de la biodiversité. C'est pourquoi le FAO a exigé que les pays recensent leurs variétés et créent des conservatoires de biodiversité. En France, c'est à l'INRA de Clermont-Ferrand que sont conservé de nombreuses de variétés de blé. Une directive communautaire vise aussi à favoriser la biodiversité des cultures. Mais les semenciers et le catalogue officiel sont des freins à l’application de cette directive et de ses principes. Les semenciers ont commencé à s'approprier le vivant bien avant les OGM par l'hybridation et l'inscription sur le catalogue officiel. Les OGM représentent l'aboutissement de cette stratégie. Le meilleur moyen de lutter contre cela est de boycotter les semences de ces firmes. Malheureusement aujourd'hui 99 % des paysans bio français achètent leurs semences chez Pioneer (qui lorsqu'il ne vend pas des OGM vend des hybrides). Il faut donc cesser d'acheter ces semences hybrides et conquérir le droit d'échanger les variétés anciennes. Il faut savoir que les semences inscrites sur le catalogue officiel sont adaptées à l'agriculture moderne ; en conséquence lorsqu'on leur enlève les engrais et les produits chimiques, le résultat n'est pas brillant. Voilà pourquoi on obtient de mauvais rendements en agriculture bio avec ces variétés-là.

Paysan-ne-s délinquant-e-s !

Sur ses terres, Jean-François cultive du blé issu de vingt-cinq variétés anciennes sur différentes bandes. Ils ne sont que quatre ou cinq en France à faire ce type d'expérimentation. Bien qu'il n'ait pas le droit de vendre, échanger ou donner ce blé, il a le droit de vendre son pain, ce qu’il fait dans les Biocoops et sur les marchés. Il pourrait aussi vendre son blé comme blé de consommation sans spécifier qu'il s'agit d'une variété ancienne, mais il se refuse à faire cela. Il fait partie du réseau « Semences paysannes » qui pratique l'échange des semences anciennes, en toute illégalité bien sûr. Les variétés anciennes se sont adaptées à un milieu et à des pratiques agricoles, autrement dit à un terroir. Si les paysans les ont peu à peu abandonnées, c’est dans un contexte de pénurie, pour faire du rendement. Jean-François a un rendement de vingt-cinq à trente quintaux par hectare contre soixante-quinze pour l’agriculture productiviste. De nos jours en France le blé est utilisé à proportion de 27 % pour le pain, de 10 % pour les pâtes etc. et le reste est consacré à l'alimentation animale. Si on réduisait notre consommation de viande, il serait possible de ne cultiver que des variétés anciennes de manière biologique.

Écrit avec la collaboration de Pauline, Chiche ! Toulouse

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