L'invention de la représentation et le gouvernement des notables

On a en tête l'ekklesia (ou assemblée des citoyens) à Athènes au Ve siècle : un petit territoire et des exclusions nombreuses du titre de citoyen (femmes, esclaves, métèques) permettaient de réunir tout le peuple au même endroit (sur l'agora) pour prendre des décisions (1). Un modèle certainement pas reproductible dans les démocraties modernes, États d'une toute autre envergure. Les pères fondateurs des États-Unis d'Amérique, pays vaste s'il en est, et à leur suite les constituants français pendant la Révolution, n'ont cependant pas inventé la représentation, c'est à dire la délégation du pouvoir à des personnes élues, pour des raisons de faisabilité.

Un peuple présent sans l'être

Il aurait été possible d'adopter un certain usage de la démocratie athénienne, où tous les actes de la vie politique ne se faisaient pas dans l'ekklesia, mais étaient aussi assumés par des magistrats... tirés au sort. Il aurait été possible de fixer des mandats impératifs (2), une révocabilité plus facile des élus, le non-cumul des mandats et l'impossibilité de les faire se succéder dans la durée. Tout cela aurait été faisable, mais derrière l'invention de la représentation selon des termes qui sont encore les nôtres, il y a l'idée de faire autrement et mieux que la démocratie. D'une part en ne gaspillant pas trop de forces utiles à l'exercice politique, et en les réservant à la production économique. Mais aussi, et surtout, en filtrant, en modérant la voix du peuple à travers des hommes de bonne compagnie, capables de comprendre les raisons de la foule sans toutefois y céder : les notables. Les fondateurs du gouvernement représentatif ne voulaient pas du véritable peuple en politique, mais de son symbole, moins bruyant et moins remuant.

Carte blanche

Revenons au deux sens du mot « représenter ». C'est à la fois « être à l'image de » et « parler pour ». Pour « être à l'image » du peuple, on repassera : les élus ont toujours donné l'image d'une France bourgeoise, vieillissante et masculine. Si l'élu ne nous ressemble pas, du moins il parle pour nous. Il est choisi pour être à notre place... en mieux, car l'élection est bel et bien un processus de sélection. Ses capacités sont supérieures, il a pour lui sagesse, intelligence et une connaissance fine des enjeux politiques, c'est une personnalité choisie, dans tous les sens du terme. Il est capable de changer d'avis lors de la délibération, de ces échanges serrés et habilement argumentés qui ont lieu dans les parlements et obligent parfois l'élu, en son âme et conscience, à trahir le programme qu'il avait donné à ses électeurs à un moment où son opinion étaient encore grossière. D'où le refus du mandat impératif.
Il est difficile d'imaginer comment nous avons pu nous satisfaire d'être gouvernés non pas par nos semblables interchangeables mais par des supérieurs, irrémédiablement autres. Cette perte d'autonomie qui faisait horreur à un Jean-Jacques Rousseau n'a gêné personne quelques dizaines d'années plus tard. L'historien pense trouver la réponse à cette énigme dans la possibilité nouvelle pour le citoyen d'être acteur (même modeste) de cette sélection, qui l'engage et assure son consentement à être gouverné. L'énigme se déplace : comment peut-on consentir si l'on a la malchance de faire partie de la minorité dont la voix a été méprisée (3) ?

Sommes-nous en démocratie ?

Les premières constitutions de l'âge moderne ont théorisé cette représentation qui nous semble si naturelle, et même l'ont théorisée contre la démocratie (4). Il existe beaucoup d'autres façons de caractériser les régimes républicains sous lesquels nous vivons depuis 1789 sans passer par l'allusion fautive au gouvernement du peuple sur lui-même. Le mot aristocratie, ou pouvoir des meilleurs (les aristoi), décrit bien l'idéal du phénomène de la représentation, et si la fortune du mot sous l'Ancien Régime nous déplaît, le néologisme méritocratie est bien là pour le remplacer. Sur quels critères seront choisis ces meilleurs, voici qui posera longtemps question, mais il s'agit bien de personnes élues pour leurs capacités. Les critères de choix restant trop flous, la plupart des philosophes politiques s'accordent plus volontiers sur le mot oligarchie (ou gouvernement d'un corps restreint) qui semble mieux convenir, nos représentants étant avant tout autre caractère bien moins nombreux que la multitude. Que le régime sous lequel nous vivons soit à proprement parler un « État de droit oligarchique » (Jacques Rancière), une « oligarchie élective » ou « régime mixte aristo-démocratique » (Pasquale Pasquino) ou bien une « oligarchie libérale » (Cornelius Castoriadis), nous ne sommes néanmoins pas en démocratie.

(1) Pour mieux connaître la démocratie athénienne et aiguiser son esprit critique devant ses formes parfois démagogiques (notamment l'éloquence et l'usage des émotions en assemblée), on peut lire avec profit Pierre Vidal-Naquet, Nicole Loraux, Moses Finley. Et particulièrement, du dernier, L'Invention de la politique, Flammarion, 1985, p. 111-144.
(2) Le programme assumé lors de la campagne par le futur élu lui servira quoi qu’il advienne de ligne de conduite durant son mandat.
(3) Voir le paragraphe sur la majorité dans « Jouons un peu avec les élections ».
(4) « La France ne doit pas être une démocratie, mais un régime représentatif. Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi n’est pas douteux parmi nous. D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; ils doivent donc se borner à se nommer des représentants. » Emmanuel Sieyès, discours à l'Assemblée constituante, 7 septembre 1789.