Les nuances entre autrices et mouvements sont expliquées avec soin et constituent une histoire rapide mais plus fine que le découpage en vagues ne le laisse penser. Par exemple, Sylvia Pankhurst fait partie de la première vague mais son parcours de révolutionnaire rappelle le féminisme marxiste de la deuxième vague et son engagement anti-colonial celui du féminisme intersectionnel d'aujourd'hui. Ou encore : le féminisme des années 1980, qui met l'accent sur les violences masculines, est-il ringard face à une troisième vague, dite « pro-sexe » en une mauvaise traduction de l'anglais sex positive ? Pourtant Andrea Dworkin est au moins aussi lue aujourd'hui que Judith Butler et son propos, aussi radical et désespéré soit-il, parle aux jeunes féministes qui sont dans la rue depuis #MeToo. Koechlin suit néanmoins ce découpage classique alors même que, par la finesse de son propos, elle en révèle le simplisme.

Au sein de la deuxième vague, elle montre l'opposition entre féministes matérialistes et différentialistes, les premières postulant que la féminité est une position sociale tandis que les secondes y voient une identité fortement déterminée par le corps. Opposition qui restera centrale jusqu'au débat sur la parité, lequel ne s'est clos qu'au tournant du XXIe siècle. Koechlin met le même soin à présenter les différences entre féministes matérialistes et féministes marxistes. Les féministes matérialistes sont aussi d'inspiration marxistes mais pour elles (en particulier pour les anthropologues comme Nicole-Claude Mathieu), le mode de production capitaliste n'est pas la raison principale de l'exploitation des femmes, celle-ci est à chercher plus en amont et implantée plus profondément. Ce débat-là est toujours vivant : Silvia Federici et Christine Delphy, les représentantes les plus fameuses de ces tendances, publient toujours et leurs textes restent attendus, bien au-delà des cercles de féministes qui ont identifié leurs points de désaccord.

« La quatrième vague du féminisme a commencé », avertit l'intro. Elle puise ses inspirations autant chez les Nord-Américaines qu'aux marges du monde, particulièrement dans une Amérique latine aujourd'hui bouillonnante. Elle est attentive aux violences, en particulier sexuelles, mais pas que. L'écologie, les droits reproductifs (notamment en Pologne, Espagne et Argentine) font également partie de leurs préoccupations. Mais elles envisagent tout cela avec un point de vue intersectionnel, c'est à dire attentif aux autres dominations produites par la race et par la classe socio-économique, lesquelles ne viennent pas simplement s'ajouter les unes aux autres mais produisent des positions sociales plus compliquées à articuler. Les femmes noires ne sont pas seulement des femmes et pas seulement des Noir·es (c'était l'exemple de Kimberlé Crenshaw, la juriste à l'origine du concept : si dans une usine des femmes blanches sont employées dans les bureaux et des hommes noirs dans les ateliers, comment montrer que les femmes noires sont discriminées à l'embauche ?). Loin d'être un jeu de l'esprit, cette intersectionnalité est capable de mettre au jour des violences et des discriminations bien concrètes. La question écologique, un peu laissée de côté par Koechlin, est pourtant un bon exemple d'articulation des différentes lignes dans la vulnérabilité aux dégradations du milieu.

L'autrice, qui s'est engagée dans les années 2010 dans ce féminisme intersectionnel, signale deux écueils des féminismes actuels. Le premier est souvent caricaturé sous l'expression « féminisme blanc », sans qu'on sache s'il s'agit de la couleur de peau des féministes en question ou de leurs positionnements, restés entachés par une position sociale dont elles n'ont pas voulu sortir pour s'ouvrir sur les problématiques d'autres féministes, qui elles subissent le racisme. Koechlin l'envisage avec encore une fois nuance et esprit critique – comme quoi, les deux sont bien compatibles. Elle sépare féminisme institutionnel, féminisme d'État et fémonationalisme. Le féminisme institutionnel, c'est cette branche du féminisme invitée depuis 1981 (ou 1974 ?) à proposer des réformes politiques dans des ministères sur mesure (c'est à dire pas bien épais), à demander des financements pour faire vivre toute une infrastructure orientée vers les besoins identifiés par les féministes, avec des missions de service public mais sans le statut (accueil des femmes victimes de violences, éducation à la sexualité et à l'égalité, accès aux droits reproductifs, etc.). Il a pu perdre sa radicalité dans la course aux subventions et à la crédibilité. Le féminisme d'État, ce sont les pouvoirs publics, tantôt alliés des féministes institutionnelles, tantôt porte-voix d'un fémonationalisme qui instrumentalise les questions féministes (et LGBT) pour justifier son racisme ou son impérialisme.

Le second s'est replié sur le constat des multiples dominations à l'œuvre dans la société et s'attache à les mettre à mal en créant des espaces « safe » où la parole des « personnes les premières concernées » fait loi, milieux qui remplacent les oppressions du dehors par d'autres, qui se proposent comme exemples mais s'enferment dans une vision essentialiste des identités et dans des postures sectaires. Elles n'ont pas que le défaut d'être des « robinsonnades », dans une critique marxiste classique, elles sont aussi dépolitisées et toxiques. « Lorsqu'en politique on perd de vue que le but est moins de se distinguer du reste de la société que de la changer, on en arrive souvent à une politique minorisante qui mène au sectarisme. » La critique, bien que savante, sent aussi le vécu… Koechlin met des mots sur des malaises ressentis par nombre de féministes, y compris l'autrice de ces lignes et de La Conjuration des ego, qui a depuis quelques semaines un billet en attente sur la violence (bienveillante, évidemment !) de ces milieux féministes où le moindre faux pas langagier est condamné avec autant de ferveur qu'un acte haineux. Des milieux où le contrôle de soi (a priori oppresseur, on trouvera bien de qui) prend le pas sur la liberté de faire des hypothèses, de débattre. Un monde où on sait ce qu'il faut dire et ce qu'il ne faut pas dire mais où on serait bien en peine d'expliquer pourquoi. Koechlin compare ce fonctionnement à une orthodoxie religieuse, en l'occurrence protestante – d'autant que beaucoup de concepts féministes sont aujourd'hui encore grossièrement importés d'un monde anglo-saxon mal connu en France (et il faut s'immerger dans ce monde-là pour les comprendre vraiment, avec la société dont ils sont issus et dans laquelle ils opèrent bien mieux que chez nous !). La quatrième vague qu'elle voit se former, ce serait, pour le dire vite, l'intersectionnalité et la lutte des classes enfin réconciliées.

Bref, parce qu'un bouquin qui met des mots sur le malaise vécu par des femmes et des féministes est en soi une petite victoire, mais aussi parce que son ambition politique (matérialiste ou purement marxiste ?) est très exigeante, La Révolution féministe est un beau programme pour affronter les années 20 ! À la fois savant mais pas pédant, radical mais pas poseur, documenté mais pas indigeste, rapide mais fin, c'est le texte parfait pour alimenter votre soif d'apprendre sur cet objet vertigineux qu'est le féminisme.