La bienveillance, ce pourrait être cette manière d'être ensemble sans s'user, sans se faire trop de mal les un-e-s aux autres, pour continuer à militer, faire venir du monde et ne pas se retrouver avec trois warriors et deux tondus dans des rangs clairsemés. Sauf qu'aujourd'hui la bienveillance est devenue une doxa et une fin en soi. Pourquoi être bienveillant-e-s ? Mystère.

Cet appel à la bienveillance a pris un nouvel essor avec Nuit debout où l'expression est omniprésente. Les essais sont pour le moins maladroits : par exemple, dans le petit lexique avec les mains il existe un geste qui signifie « tu dis de la merde (mais ne le prends pas personnellement) ». Un geste qui était proscrit dans les groupes où j'utilisais ces codes il y a quinze ans. Pas d'accord ? Inutile de le cracher silencieusement à la gueule de la personne pendant qu'elle parle, lève la main et explique pourquoi tu penses différemment. Ce geste permet de déstabiliser en toute bienveillance les personnes qui ont pris la parole. En revanche, qu'un facho prenne le micro et il semble très malvenu de le huer à l'ancienne. Il n'y a plus de gradation dans les désaccords, tous les discours se valent. L'engouement pour la bienveillance et l'acceptation du tout et n'importe quoi vont bien ensemble. Quand, dans un théâtre occupé, un militant refuse d'ouvrir son sac à l'entrée et que la confrontation avec un vigile commence à s'entendre, une occupante vient expliquer les règles fixées par l'action. Celles-ci stipulent bien entendu la bienveillance, soit ce qui ressemble fort à un mot gentil pour signifier la soumission aux règles (toxiques) imposées par Vigipipi et qui, bizarrement, ont encore cours alors que le théâtre est à nous (à moins que l'occupation ne soit une autre animation « de gauche » à côté du bistrot, de la librairie et de la salle de spectacle). Il faudra ouvrir son sac ou partir. La bienveillance nous enjoint à être poli-e-s, policé-e-s. Est-ce encore de la politique, soit de la gestion de conflits ? Et nos sociétés toujours plus policées en sont-elles moins violentes ? Les rapports de domination, ici entre une personne et l'institution, ailleurs entre personnes, sont bien noyés sous une couche de bienveillance qu'on espère réciproque puisque tout le monde se soumet à cette norme relationnelle. Les apparences sont sauves et les structures de pouvoir aussi : tu ouvriras ton sac et le vigile ne te sortira pas violemment. Patron et bienveillant, ce n'est pas incompatible.

La bienveillance devient un but en soi. La parole s'épanouit, on se sent bien, Tintin. C'est mieux que d'aller mal et de s'entourer de malveillance, certes. Mais est-ce le but, d'être à l'aise, dans des endroits confortables ? C'est un but intermédiaire, un but qui est un moyen mais trop souvent j'ai l'impression qu'on s'arrête en chemin, au point qu'on n'est plus capables de verbaliser que ça : « le féminisme, ça m'aide à être à l'aise en tant que femme », entre autres exemples de dévoiements militants. Ben non. Le féminisme, ça m'aide à combattre les inégalités entre hommes et femmes. Pas envie d'une bulle de confort dans un monde qui va mal et qui fait mal. C'est dans ce but-là que je me soucie de bienveillance et que je la réserve aux copines, aux personnes avec qui j'ai des intérêts politiques communs et envie de bouger. Ce n'est ni un dû au premier pimpin rencontré sur la place ni une manière de me faire taire.