Clore toute discussion sur l'avis des « personnes les premières concernées », c'est pousser un peu loin la théorie du point de vue selon lequel notre expérience du social nous donne une sensibilité, des connaissances et des intérêts, plus prosaïquement, qui ne sont pas ceux de tout le monde. Dans un texte où je critiquais avec Aude Vincent les oppositions très fortes – presque toutes masculines et peu suspectes de proféminisme – à la PMA, je me souviens d'avoir noté l'angle mort d'un auteur sur la critique des paternités tardives alors qu'il nous faisait frémir d'horreur sur les femmes qui procréent encore à 45 ans. Marrant, je me suis aperçu plus tard que m'avait échappé un élément intéressant en raison du même biais : mon genre.

Postuler que les personnes concernées ont, au-delà de cette expérience et de ces intérêts, un avis commun, c'est poser que nous ne sommes pas doté-e-s d'entendement et que des automatismes nous suffisent. Non, on peut penser dans un large spectre à partir d'une expérience singulière, on est orienté mais pas déterminé. Sans compter qu'aucune position singulière n'est assez semblable à une autre pour lui être assimilée. La culture, par exemple, est autant une expérience collective (notamment la culture politique des militant-e-s) qu'un parcours singulier (même si certains bouquins provoquent des lectures virales).

Bref, tout ça pour dire que si ces arguments (dont je dois une partie à Irène Pereira) peinent à convaincre, regardons ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes aujourd'hui. Le gouvernement, empêtré par la résistance à l'aéroport, apparue dans toute sa puissance à l'automne 2012 et qu'il avait visiblement mal estimée, tente un dernier recours pour faire sortir le dossier des scandales climatiques où il se trouve en bonne place. Miser sur une augmentation du trafic aérien et détruire des hectares de zone humide ? Les arguments qui tiennent à la protection de la nature que nous avons en partage s'épanouissent sur ce dossier. Pour couper l'herbe sous le pied des écolos, décroissant-e-s, éco-anarchistes et autres, rien de mieux que de sortir de ces enjeux globaux qui nous dépassent, pas vrai Pimpin, et de revenir à des enjeux qu'on maîtrise. L'arme fatale : le référendum local.

Qui dit local dit que personne ne va être invité-e à venir de la Zélande ou des Philippines nous faire la leçon sur le changement climatique ou la disparition de la biodiversité au nom d'un patrimoine mondial et que chacun-e est invité-e à revenir à ses fondamentaux : la vie locale. La polémique se déplace sur l'établissement du périmètre des « personnes les premières concernées ». C'est ballot, les zadistes n'en font pas partie, ils et elles sont habitant-e-s en titre de logements plus conformes et pas forcément situés en Loire atlantique. Mais ce n'est qu'un effet collatéral de la nouvelle définition du débat, qui revient s'imposer une fois décidé son caractère local : est-ce que cet aéroport sera pratique ou pas ?

En réduisant le périmètre au département, alors que les financements de l'opération le dépasseront largement, le référendum réduit aussi le contenu. Et les politiciens du Morbihan de se plaindre de ne pas faire partie des « personnes les premières concernées » alors que ça les arrangerait bien, de ne pas aller jusqu'au sud de Nantes, étant donné qu'eux viennent du nord. (Ouais ben moi aussi j'aimerais une gare TGV au sud de Lille parce que courir jusqu'au nord me fait perdre plus de temps que si je descendais tranquillement la porte des Postes… comment ça on ne va pas multiplier les équipements jusqu'à ce qu'il y en ait un devant chaque porte ?)

C'est cela que j'essayais de faire toucher du doigt dans ma critique des « personnes les premières concernées » : cette amputation de nos autres dimensions, comme celle de personne pensante qui a en partage avec le monde social et naturel qui l'entoure, me semble délétère. Tout le monde a droit à une position politique singulière. Même les habitant-e-s du Morbihan.