Reconnaître nos chaînes pour espérer les briser

Des jeunes qui ont le grand mérite d’avoir décroché un diplôme sensiblement égal à celui de leurs parents. Des consommateurs et consommatrices à blâmer pour leurs choix peu soutenables. Des personnes positives au Covid et qui ne peuvent que regretter leur manque de chance. Nous peinons toujours à admettre à quel point nos vies sont déterminées par l’organisation sociale et préférons envisager nos personnes en majesté, en capacité de mener des vies indépendantes, de faire des choix qui leur appartiennent entièrement.

Mais de quel mérite parle-t-on quand la probabilité d’obtenir un diplôme varie considérablement selon le niveau d’études des parents ? Certes les jeunes en question ont été assidu·es en classe et ont révisé mais ils et elles ont également bénéficié de conditions d’apprentissage bien meilleures que d’autres, dès les premiers stades de leur développement.

De quelle responsabilité des consommateurs et consommatrices parle-t-on quand les choix d’achat sont contraints (1) par les budgets, le jugement des pairs, quand la durabilité d’un produit n’est pas garantie par son prix élevé ou que l’information du public est bien moindre que le matraquage publicitaire ? Que l’on pense à l’ignorance organisée autour des pratiques pourtant peu satisfaisantes de recyclage du plastique (2).

Mais de quel hasard parle-t-on quand la prévalence du virus est élevée et que les chances de l’avoir et de le donner sont en grande partie déterminées par la qualité des politiques de santé publique ? Début mai, l’avocate féministe et anti-validiste Elisa Rojas, annonçant la circulation du Covid dans sa famille et sa propre contamination, exprimait sa haine pour Emmanuel Macron, déclenchant des remarques incrédules et des accusations de stupidité. Mais qui, personnalisant à outrance les politiques de santé publique, a choisi, contre l’avis majoritaire des professions de santé, de lever l’obligation de port du masque dans les lieux publics fermés, privant l’ensemble de la société d’un moyen de protection simple contre la circulation du virus ?

Nous imaginer captives, dépendant des choix d’autrui, dans l’incapacité d’interroger et d’agir significativement sur la manière de mener nos vies, n’est pas spécialement flatteur. Et dans les cercles décroissants ou écolos radicaux nous préférons souvent mettre en valeur nos marges de manœuvre et nos capacités d’action. Oui, il est possible de s’approvisionner exclusivement en produits de l’agriculture paysanne (quand on a le budget, un marché ou un magasin de producteurs à proximité et les dispositions matérielles pour laver ses légumes et les cuisiner) ; il est possible aussi de changer de vie, d’apprendre un métier qui permet d’offrir des biens et des services vraiment utiles et de s’installer dans une campagne vivante. Mais pourquoi celles et ceux qui le font ont toujours un capital social ou économique en moyenne supérieur à celui du reste de la population qui choisirait ainsi de rester vivre dans un appartement bruyant à une heure de train ou de voiture d’un boulot chiant et mal rémunéré ?

La responsabilisation à outrance des individus se retrouve dans tous les milieux, pas seulement néolibéraux. Elle est en contradiction avec ce que nous apprennent les sciences sociales sur ce qui détermine une vie, elle ignore superbement les contraintes qui pèsent sur nous. Et ce faisant, elle impose un poids d’autant plus lourd sur les épaules des individus. Même en l’absence de moyens, il nous faut réussir ou subir la honte de ne pas l’avoir fait, ce qui ouvre la voie à un désarroi généralisé (3). Une autre conséquence est plus grave encore, c’est notre impuissance collective.

Cette année, alors que le capitalisme vert promeut d’illusoires réponses technologique à la crise climatique (4), le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a affirmé, plus clairement que jamais, la nécessité d’engager une réforme de nos sociétés qui aille plutôt dans le sens de la sobriété énergétique. Pour Frans Timmermans, vice-président travailliste de la Commission européenne à l’action pour le climat, la sobriété n’est pas un mot tabou… mais elle renvoie nécessairement à des gestes individuels : « Si des millions d’Européens font ce petit pas, c’est un bond en avant pour l’ensemble de la société (5). » C’est oublier que notre mode de vie ne nous appartient pas tout à fait, qu’il est déterminé par une histoire de pétrole bon marché, organisé politiquement (de l’urbanisme au commerce international) et verrouillé par l’activisme des plus gros acteurs économiques. C’est d’ailleurs ce que rappelle le journaliste Mickaël Correia dans son ouvrage sur les trois plus grandes entreprises mondiales d’énergies fossiles, des « criminels climatiques » (6) : elles ne fournissent pas seulement la drogue, elles poussent à l’addiction et sabotent notre possibilité d’enrayer cette trajectoire, à force d’abondance énergétique et d’influence politique.

Il n’est certes pas agréable d’admettre son impuissance individuelle, de voir derrière notre apparente liberté ce que Myriam Revault d’Allonnes appelle « le nouveau visage de l’hétéronomie » (7). Mais c’est le premier pas pour comprendre contre quoi il nous faut lutter et pour espérer regagner de la puissance collective.

(1) Aude Vidal, « "On vote avec son portefeuille" », 7 novembre 2021.
(2) Aude Vidal, « Déferlement de déchets plastiques en Asie du Sud-Est » et « Un secteur florissant », Le Monde diplomatique, mai 2021 ; Soraya Boudia et Baptiste Monsaingeon, « Verdir et perpétuer l'ignorance. Les déchets à l'âge de la transition écologique », in Soraya Boudia, Emmanuel Henry, Politiques de l'ignorance, PUF, « La vie des idées », 2022.
(3) Lire à ce sujet l’ouvrage du Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise, PUF, 2014.
(4) Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières (dir.), Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, Le Seuil, 2022 ; Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature. Critique de l’écologie marchande, La Découverte, 2021.
(5) Mickaël Correia et Amélie Poinssot, « Frans Timmermans : avec la guerre en Ukraine, "l’urgence de la transition s’est renforcée" », 5 mai 2022.
(6) Mickaël Correia, Criminels climatiques. Enquête sur les multinationales qui brûlent notre planète, La Découverte, 2022.
(7) Myriam Revault d’Allonnes, L'Esprit du macronisme ou l'art de dévoyer les concepts (2021), Le Seuil, 2022.

Commentaires

1. Le dimanche, 22 mai, 2022, 13h44 par Aude

Voir également ce billet sur l'individualisation de la souffrance au travail dans Frustration https://www.frustrationmagazine.fr/france-souffrance-travail/.

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