« On vote avec son portefeuille »

Voilà une expression que j’entends beaucoup quand il est question d’agriculture et d’alimentation : « On vote avec son portefeuille. » Manière de dire que même si des choix politiques concernant l’agriculture nous échappent, on a toujours un second tour au moment d’aller faire ses courses, pour réparer les dégâts d’une alimentation qui constitue environ un quart de notre empreinte carbone et d’innombrables atteintes au milieu. Sans compter les transports de marchandises alimentaires, leur stockage et leur transformation, l’agriculture est fortement émettrice de gaz à effet de serre, quand bien même les recherches agronomiques et les pratiques paysannes sauraient refermer les cycles du carbone en produisant autrement. Elle n’émet pas seulement le fameux méthane des ruminants mais aussi les gaz produits par les engrais azotés, de la fabrication à base d’hydrocarbures à l’épandage dans les champs (1), entre autres (au niveau mondial, il faut également prendre en compte la déforestation ou changement d’affectation des sols). Elle est en outre consommatrice nette d’énergie alors qu’elle est plutôt supposée en produire, magie de la photosynthèse : aux USA il faut déjà 7 calories d’énergies fossiles pour produire une (1) calorie d’aliment. Et ne mentionnons pas les atteintes à la santé humaine et à la faune sauvage. Mais tout va bien, vous pouvez éviter tout ça avec votre petit caddie !

Le premier problème avec cette locution, c’est que si toutes les personnes se valent en théorie au moment d’aller voter (en vrai, non, les pauvres votent moins et les grands partis politiques ne les prennent pas en considération), les portefeuilles sont très inégaux. Il semble pourtant à première vue décent de valoriser un geste que ne peuvent pas faire, oh, la bagatelle de vingt-six millions de personnes qui n’ont pas les moyens de leurs choix alimentaires, qui doivent se nourrir en lésinant sur la quantité ou la qualité (ce sont les chiffres du collectif Pour une Sécurité sociale de l’alimentation). Une personne sur trois en France ne choisit pas son alimentation mais des petit·es bourgeois·es conscientisé·es à une émission de Public Sénat, tout le monde le dit : soyez responsables, manger, c’est voter, l’alimentation n’est qu’un marché pour les individus, elle n’engage aucun choix collectif. C’était le propos de Julien Denormandie, ministre de l’agriculture et de l’alimentation, au moment de justifier la disparition des aides au maintien de l’agriculture bio dans la future déclinaison française de la politique agricole commune (2) : « Si vous voulez du bio, z’avez qu’à traverser la rue et vous le payer. » En attendant, si vous mangez, c’est que vous validez.

Responsabiliser les individus dans leurs choix alimentaires, c’est aussi supposer qu’il n’existe pas de politique publique qui pourrait se charger de faire répondre la production agricole du pays à un cahier des charges minimal : produire de la nourriture, en variété et quantité suffisantes, sans trop consommer d’énergie, ni bousiller la planète et la santé. Or ces politiques publiques existent mais elles sont plutôt consacrées à faire ruisseler des budgets sur quelques secteurs choisis du monde agricole, lesquels alimentent à leur tour les industries de l’amont (l’équipement agricole, la chimie) et de l’aval (l’industrie agro-alimentaire et la grande distribution). Le plan France Relance a encore donné un exemple de ces priorités en consacrant les budgets les plus importants à l’agroéquipement, c’est à dire à l’agrandissement des fermes et à la disparition de la main d’œuvre, remplacée par des machines gourmandes en eau, énergie et matières premières à la fabrication et énergivores à l’usage. Aux 9,4 milliards d’euros annuels de la politique agricole commune en France, il faut ajouter la fiscalité des entreprises agricoles et des plans d’arrosage qui se succèdent, crise sanitaire ou non : France Relance a été précédé par le Grand Plan d’investissement et sera suivi par France 2030… Une étude de l’Onu a montré qu’au niveau mondial 90 % des subventions publiques à l’agriculture ont des conséquences néfastes pour le climat, la santé humaine et la lutte contre les inégalités mais c’est notre portefeuille qui opérerait des choix déterminants.

Résultat : 18 % d’agriculteurs et d’agricultrices vivent sous le seuil de pauvreté (c’est à dire touchent moins de 60 % du revenu médian). Résultat : nous produisons seulement la moitié des fruits et légumes que nous consommons en France, car ce secteur est entièrement livré au marché, privé d’aides publiques directes ou de soutien (prix minimum d’entrée à l’importation, par exemple). Résultat : la crise des prix de l’énergie que nous connaissons impacte le prix des aliments car nous utilisons des techniques de production énergivores, là où il serait possible de cultiver sobrement, même des céréales. Les résultats sont connus, régulièrement évalués pour leur impact écologique par les ONG écologistes et les instituts de recherche. L’Atelier paysan, auteur du récent Reprendre la terre aux machines, a consacré un ouvrage passionnant (disponible à cette seule adresse, par correspondance) à l’analyse de soixante-dix ans de politiques agricoles et de leurs résultats sociaux et économiques désastreux. Tout est connu mais rien ne change car les intérêts en jeu sont trop importants. Nos politiques agricoles privilégient systématiquement les modes de production industriels aux dépens d’autres plus durables mais moins profitables pour les plus gros acteurs du secteur. Et cet activisme va jusqu’à purement interdire des pratiques d’élevage plébiscitées, comme celui des volailles en plein air (3). Mais surtout, comme dit le ministère de l’agriculture et de l’alimentation sur son fil Twitter, surtout consommez responsable et mangez des fruits et légumes de saison !

Grégoire Chamayou a documenté comment dans les années 1960 et 1970 les comportements individuels ont été survalorisés pour ne pas remettre en cause les stratégies, néfastes au milieu naturel, des grandes entreprises. Tel fabricant choisissait de mettre sur le marché un emballage à usage unique, moins coûteux pour lui que la gestion des emballages consignés car c’était désormais aux collectivités de prendre en charge les déchets à traiter. Mais le scandale, c’était vous et moi qui jetions n’importe où cet emballage justement si pratique… à jeter.

Au lieu de représenter une révolution dans l’organisation de notre société, l’écologie est donc traduite en une suite d’injonctions à suivre individuellement, qu’on en ait les moyens ou non, jusqu’à se réduire à un facteur de distinction sociale entre les vrai·es, qui savent comment vivre, et les autres qui l’ignorent encore, les pauvres. Je viens moi aussi de là : ce serait tellement mieux si les gens comprenaient et changeaient d’attitude et de mode de vie (4). Seulement voilà, ces blocages individuels ne sont que la conséquence d’autres, plus difficiles à combattre.

Parce que je ne veux pas vous quitter sur une note aussi sombre, je finirai sur ça : quitte à socialiser autant d’argent pour manger, le collectif Pour une Sécurité sociale de l’alimentation propose de le faire dans un nouveau cadre, non-étatique. Il s’agirait d’abonder à une caisse commune par des cotisations sur le travail, chacun·e selon ses moyens et à chacun·e selon ses besoins. Cela semble utopique mais vous n’êtes en théorie pas moins bien soigné·es par votre médecin conventionné·e parce que vos cotisations sociales sont moindres, c’est le modèle de la Sécurité sociale des soins de santé (avant son détricotage dans l’intérêt des complémentaires santé). Une somme de 150 € mensuels (les dépenses alimentaires par personne et par mois représentent en moyenne un peu plus) pourrait être allouée à chacun·e, qui la dépenserait selon sa volonté pour acquérir des produits conventionnés. Le conventionnement est encore à penser ensemble, pour les promoteurs de cette idée portée à l’origine par des ingénieurs agronomes, le concept étant qu’il porte sur des produits et des filières choisies en connaissance de cause par des groupes d’usagèr·es, sélectionné·es au hasard ou pour leur engagement dans la société civile (c’est un grand débat entre un modèle Convention citoyenne pour le climat et un modèle Conseil économique, social et environnemental) et délibérant ensemble du modèle d’agriculture que nous jugeons préférable. Ce n’est pas une réponse directe à l’impact désastreux de notre agriculture mais ce début de démocratie alimentaire pourrait nous sortir de l’ornière du modèle agricole dominant aujourd’hui. Ce n’est pas la révolution non plus mais ça fait un peu dérailler la pensée libérale (« On vote avec son portefeuille »), en sortant avant toute chose de l’idée que nos contraintes économiques individuelles sont l’alpha et l’oméga de la société que nous pourrions construire.

(1) Les ruminants rejettent du méthane mais, bien intégré aux cultures grâce au pâturage et aux rotations de prairies, l’élevage est aussi une des manières les plus simples de se passer d’engrais de synthèse. Le bilan est globalement positif et le nombre de bêtes limité par les surfaces agricoles, ce qui n’est pas le cas dans le mode de production industriel. 
(2) Rassurez-vous, le mandat de Macron n’a pas vu dépasser comme prévu les 15 % de surface en bio mais un changement cosmétique fera l’affaire puisque c’est désormais la « haute valeur environnementale » (HVE) qui compte – quand bien même ce tour de passe-passe n’aurait, selon l’Autorité environnementale, instance indépendante qui évalue les politiques publiques à ce prisme, pas de bénéfice écologique. L’imposture que représente la HVE est bien expliquée ici par Sophie Chapelle dans Basta !
(3) Suite à une énième épizootie de grippe aviaire censément propagée par la faune sauvage, les volailles élevées dans des exploitations de moins de 3 200 bêtes sont désormais, comme celles des usines à animaux, interdites de plein air (même si la mention « bio » ou « plein air » restera sur les emballages). La dérogation qui leur était faite est tombée cette année et ce mode de production est menacé. Ni les bêtes d’espèces rustiques, ni les bâtiments de ces fermes ne sont adaptés à un confinement aussi long, jusqu’à neuf mois par an. Pourtant « un rapport de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (...) dédouane les petites exploitations dans les flambées de grippe aviaire et pointe comme principale responsable l'industrialisation de l'élevage, en raison des très fortes densités et des transbordements incessants d'animaux » (« Poulet confiné », Le Canard enchaîné, 27 octobre 2021). La pétition de deux syndicats minoritaires à ce sujet peine à mobiliser le public.
(4) Je visais tout le monde mais ce jugement est facilement entendu comme devant être adressé aux classes les plus pauvres. Scoop : les gens de classes populaires aussi comprennent très bien ce qui est bon et bien ; qu’il s’agisse de commerce équitable ou d’agriculture bio, c’est une demande qui est désormais reconnue (voir ici et ici) et des acteurs comme l’asso Vrac tentent tous les jours d’y répondre.

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