Comment j’ai appris à mépriser Sandrine Rousseau

Il me semble important de critiquer les camarades, non par plaisir égocentrique et pour se mettre en valeur à leurs dépens mais parce que toutes les stratégies peuvent être interrogées et que personne n’est à l’abri d’une dérive. Les critiques du camp opposé, par leur violence, leur injustice ou leurs présupposés biaisés, tendent plutôt, et c’est compréhensible, à conforter celle ou celui qui les essuie qu’à susciter un peu de remise en cause. Au contraire, une critique « amie » doit faire surgir des questionnements, rappeler des exigences partagées… et accessoirement être cordiale et éviter la personnalisation.

Ce billet n’est pas une critique amie.

Certes, j’interroge aussi les choix stratégiques de Sandrine Rousseau. En 2021, porter la voix des sorcières écoféministes lors d’une primaire écologiste, quand on a écrit Oui, l’écologie, c’est social (Les Petits Matins, 2012), ce n’est pas une erreur politique, c’est une faute morale.

Ce n’est pas une erreur politique car la visibilité de Sandrine Rousseau a explosé à partir de ce moment, grâce justement à la conflictualité qu’elle suscite et à un espace public qui se repaît de polémiques idiotes. Elle est devenue une égérie de la petite bourgeoisie conscientisée (mais pas trop radicale), ce qui lui a permis de rompre avec une longue série de défaites électorales – le plus dur étant de se faire adouber par un parti, personne ne voulant de celle qui quitte EELV en plein pendant la tempête avant de revenir planter des couteaux dans le dos de Jadot (1).

C’est en revanche une faute morale car l’écologie politique ne peut pas se contenter de flatter la petite bourgeoisie qui lui sert de niche électorale. En théorie tout le monde est d’accord sur ça mais en vrai les initiatives qui s’y collent sont minoritaires et EELV reste un parti très homogène socialement. L’idée s’impose donc que l’écologie, c’est un truc pour les classes aisées. Elles s’en servent pour améliorer leur vie, se distinguer socialement ou justifier leur mépris de classe (2). Cette image de classes populaires étrangères ou rétives à l’écologie est l’une des plus toxiques qui soit (j’y consacrais ce billet) alors quand on a la chance d’avoir écrit tout un bouquin sur le sujet et d’avoir quelques idées sociales-démocrates bon teint pour y répondre, c’est le moment de les sortir.

Entendons-nous bien, il se n’agit pas de prioriser un sujet ou un mode d’action. Les urgences sont partout, elles sont d'ailleurs bien entremêlées et tous les modes d’action sont utiles… ou presque, quand il s’agit surtout d’afficher sa pureté et sa grandeur morale. Ce billet n’est pas une critique amie parce que je constate que le porte-parolat improvisé par Sandrine Rousseau, souvent aux dépens de féministes qui la jouent plus collectif, sert des intérêts très individuels. L’avocate et militante anti-validiste Elisa Rojas avait récemment des mots très durs et très justes contre les féministes qui s’enrichissent « en faisant tourner à plein régime (leurs) prospères "boutiques féministes" ». Cette critique va comme un gant à une sainte Sandrine dont la carrière n’a pas souffert de ses sorties contre les machos, les abuseurs, les mangeurs de steaks, les hommes qui conduisent trop vite, les vieux réacs. Bien au contraire.

Je connais Sandrine Rousseau depuis notre rencontre il y a une quinzaine d’années dans une revue écolo. Nous avions coordonné ensemble un dossier sur l’écologie et le féminisme et je l’appréciais beaucoup, elle avait plus d’occasions qu’aujourd’hui de se montrer drôle et stimulante intellectuellement. Aujourd’hui, je ne la juge pas qualifiée pour faire la morale à qui que ce soit. Sainte Sandrine qui fait des leçons de féminisme, pour moi, c’est Denis Baupin avec du rouge à lèvres tous les jours (3) et quand elle parle des violences contre les femmes, j’ai envie de l’interpeler : « Ain’t I a woman? » (4) Elle se dit « très seule » « sur cette question des violences faites aux femmes et du sexisme » qui peut déchirer les solidarités féminines quand les conflits de loyauté avec des hommes s’en mêlent. Question qui ne semble pas la concerner, elle toujours irréprochable et qui tient bon, de plus en plus isolée tandis que la cause est « comme une île qui serait gagnée par les eaux ». Elle semblerait presque avoir oublié la manière dont elle s’est comportée avec moi il y a de cela bientôt dix ans, quand son mari de l’époque (pas le DRH « déconstruit » d’un ministère, mieux, le chercheur François-Xavier Devetter, proféministe aux écrits impeccables) m’a infligé des conditions d’emploi qui ont failli me détruire et qu’elle a réagi d’une façon qui justifie les sentiments peu cordiaux que j’ai pour elle.

J’en fais le récit ici, c’est une longue histoire.

(1) Après sa défaite de peu à la primaire, Sandrine Rousseau dénigre si longuement la campagne de l’insipide Yannick Jadot devant un parterre de journalistes qu’ils et elles témoignent d’un épisode « malaisant ».
(2) Voir sur ces sujets respectivement mon livre Égologie et les travaux des chercheurs Jean-Baptiste Comby (ici gesticulant avec Anthony Pouliquen) et Matthieu Adam.
(3) Le député Denis Baupin s’était affiché avec d’autres hommes, rouge aux lèvres, pour une cause féministe et ce geste avait, selon les femmes qui l’ont accusé de violences sexuelles, déclenché leur indignation et leur action. Je les comprends.
(4) En 1851 aux États-Unis, la militante noire anti-esclavagiste Sojourner Truth prend à partie un parterre de féministes blanches dans un texte resté célèbre.

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