Chères collaboratrices

9782348077609.jpg, fév. 2024Sandrine Holin, Chères collaboratrices. Comment échapper au féminisme néolibéral, La Découverte, 2023, 240 pages, 19,50 €

Voici un livre dont on a envie de partager la lecture avec beaucoup d’amies et de camarades, en raison de son sujet qui en France reste assez rarement abordé. S’il est facile de mépriser certains féminismes, il est plus difficile en revanche de poser le doigt sur ce qui pose réellement problème. Ainsi du féminisme pour cadres sup qui a trouvé en Sheryl Sandberg, ex-dirigeante de Facebook et milliardaire, son égérie (voir ici une critique par bell hooks, citée dans Chères collaboratrices). Sandrine Holin, survivante du féminisme en entreprise, remonte à la source du phénomène.

Ce féminisme bourgeois, majoritairement blanc et qui a eu d’autres heures de gloire que celle qui fait l’objet de ce livre, est sous sa forme actuelle un féminisme néolibéral qui emprunte à cette idéologie ses principaux traits. Pas seulement une doctrine économique, le néolibéralisme est « un ordre normatif » qui s’attaque également à redéfinir l’individu. Les travailleurs et travailleurs sont des micro-entreprises dotées d’un capital à faire fructifier, ils et elles inscrivent cette logique économiciste jusque dans leur vie privée. Une concurrence libre et non faussée entre tout ce monde s’impose, comme du reste entre les entreprises et les États. La place des femmes dans l’entreprise (moins présentes dans les postes dirigeants, moins rémunérées à responsabilités égales) interroge cette égalité d’opportunités. Sandrine Holin fait l’hypothèse que les actions en faveur de l’égalité femmes-hommes, devenues le lot commun des grandes entreprises, ne servent pas qu’à améliorer leurs ressources humaines en introduisant une utile diversité d’approches, n’ont pas seulement pour but de se faire valoir auprès du public maintenant que le féminisme a droit de cité mais qu’elles servent aussi à accroître la concurrence entre individus, femmes et hommes, à tous les niveaux hiérarchiques.

L’intégration des femmes au marché a beaucoup été commentée : double journée de travail, dont se libèrent les femmes les plus aisées sur les femmes les plus pauvres, souvent racisées ; empowerment individuel et course à la confiance en soi, seul obstacle, il paraît, aux carrières féminines. Les femmes peuvent-elles tout avoir, le succès professionnel et l’épanouissement personnel ? Elles sont traditionnellement chargées (en plus de la production ou de l’aide à la production, selon la classe ou l’époque), de la reproduction de la force de travail, une mission qui ne s’est pas allégée avec la crise sanitaire, depuis laquelle Holin écrit, et sur la plus longue durée avec les politiques néolibérales. Le contexte de destruction de l’État et des services publics, qui assuraient redistribution entre classes et allègement du fardeau des mères, des épouses et des (belles-)filles, contribue à rendre intenable une proposition pourtant relayée par nombre de figures du féminisme corporate : tout avoir, ce n’est au fond qu’une question de volonté. Et de bien choisir son partenaire, celle ou celui qui assurera l’intendance en votre absence. Et de bien gérer son emploi du temps, entre des horaires de travail exigeants et du quality time avec ses enfants. Et de pratiquer la méditation et autres techniques de développement personnel. C’est si facile, on vous dit.

Côté entreprise, on déconstruit à tout va les stéréotypes, auxquels Holin consacre un chapitre éclairant. Combattre les stéréotypes et les préjugés misogynes qui peuvent entraîner une discrimination des femmes sur le marché du travail, du recrutement à la promotion, cela permet d’ignorer les autres obstacles que sont les intérêts de la classe des hommes. Cela permet de ne blâmer personne que l’ignorance. Peut-on simplement se plaindre de récupération du féminisme, quand fleurit le business des culottes menstruelles et des t-shirts à message féministe plus ou moins hors de prix ? C’est ce que ne se contente pas de faire l’autrice, même si elle note au passage que le féminisme est devenu une bonne affaire. Je souhaiterais aussi rappeler ici, même si Holin le fait différemment et à un autre moment de son raisonnement, la relative déshérence des questions économiques et matérielles dans la sphère féministe française, aux dépens des questions de représentations et de violences (avec lesquelles elles entretiennent des liens et qui doivent elles aussi être prises en compte, j’en parlais ici et Holin cite pour sa part Le Genre au travail, dirigé par Nathalie Lapeyre, Jacqueline Laufer, Séverine Lemière, Sophie Pochic et Rachel Silvera, Syllepse, 2021).

L’autrice a à cœur de ne pas laisser ses lectrices démunies et de leur proposer des outils pour lutter contre le féminisme néolibéral, son caractère élitiste qui abandonne les autres femmes des classes intermédiaires ou populaires, ainsi que les femmes racisées et les minorités de genre. Pas moins de deux chapitres y sont consacrés, avec l’ambition plus si originale de « hacker » le système. S’appuyant sur la philosophe Judith Butler, elle en appelle à un front commun des groupes minorisés, sur la base de leur genre, de leur ethnicité, de leurs capacités ou de leur orientation sexuelle, qui ont en commun l’expérience d’une plus grande précarité matérielle. Mais le passage n’est pas si simple, comme on l’a vu, entre une expérience minorisée et une volonté d’émancipation collective, quand notre ethos libéral et individualiste nous invite plutôt à saisir les possibilités de promotion individuelle. Pour cent femmes qui subissent les boys clubs en entreprise, combien de féministes anti-capitalistes ? C’est une confiance un peu excessive à accorder à une politique des identités qui serait devenue, pour la simple raison qu’on souhaite qu’elle le devienne, matérialiste. Comme si la présence de gays ou de lesbiennes, placardisées ou désormais out, au plus haut sommet de l’État avait depuis 2017 révolutionné les conditions matérielles en moyenne peu reluisantes des personnes LGBT (en moyenne). Et comme si le capitalisme états-unien ne s’appuyait pas sur des dirigeant·es d’entreprise et des employé·es à haut niveau de responsabilité issu·es du Sud global et qui, n'ayant pas même le droit de vote dans le pays où elles et ils travaillent, n'en sont pas moins très bien rémunéré·e.

Je souhaite finir avec l’idée selon laquelle « c’est hors des catégories binaires du genre et hors du dogme néolibéral que peuvent s’effacer les inégalités entre hommes, femmes et tous, toutes les autres ». S’il est important d’orienter comme le fait Holin les luttes féministes vers une vision intersectionnelle, dans laquelle le féminisme n’est pas un lobby féminin mais un outil de remise en cause d’autres inégalités et de transformation de la société, y compris dans son rapport au milieu naturel, je reste plus sceptique sur l’intérêt de miser sur la non-binarité de genre quand on voit que cette représentation progresse surtout dans la petite bourgeoisie culturelle, au point de devenir un facteur de distinction sociale, et qu’elle met trop souvent à mal, au nom du simple « ressenti », la compréhension de ce que sont la classe sociale et une destinée partagée (voir mon propre ouvrage sur les tendances libérales et individualistes des féminismes actuels, La Conjuration des ego, Syllepse, 2019). Gardons donc l’idée que « c’est hors du dogme néolibéral que peuvent s’effacer les inégalités », de genre et autres. Et faisons lire cet ouvrage stimulant, bien documenté et qui ne craint pas de se frotter à une pensée plus conceptuelle.

Bonus : un excellent entretien avec Sandrine Holin.

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