Ici je dois enfoncer une porte ouverte : les femmes ont des idées et sont en capacité de les articuler quand les conditions sont favorables. Si sur les forums on observe une présence massive des hommes, ce n’est pas en raison de leur niaiserie essentielle à elles, mais de leur présomption excessive à eux. J’entends excessive non pas en général, parce que les lecteurices de blog feraient mieux de fermer leur gueule – je ne le fais pas quand c’est moi l’invitée. Mais excessive au regard du résultat, cette situation de quasi-monopole masculin.

La visibilité de certains de mes billets m’a donné l’occasion d’essuyer quelques salves, dont je retiens les éléments suivants : sur les forums, les femmes sont rares en comparaison des hommes ; proportionnellement, elles pensent bien plus souvent à remercier pour la contribution qui donne lieu à l’échange ; elles ont tendance à écrire plus court et à prendre plus de précautions oratoires (excuses, modalisations, etc.) et surtout… elles répondent au billet. Voilà qui me semblait acquis quand je me faisais incendier pour avoir osé demander aux hommes proféministes de ne pas poser leur expérience à égalité avec celles des femmes pour décider des orientations du mouvement féministe. (Inacceptable, même pour des hommes n’ayant jamais mis le pied dans une association féministe.)

Mais j’ai récemment eu le déplaisir d’observer qu’on pouvait également répondre sans répondre, comme si je ne posais pas une question qui est digne d’intérêt à partir du moment où on prétend s’attaquer à l’exclusion sociale. L’essentiel étant pour mes interlocuteurs de marquer leur territoire avec des écrits produits en réponse à d’autres questions : « le revenu garanti c’est quoi ? », « mais comment qu’on va faire pour payer ? » ou « oh là là, gagner du fric à rien foutre, c’est la fin des haricots ». Je pensais avoir pris mes précautions, expliqué que je n’avais pas trop besoin qu’on me réexplique puisque je portais cette revendication pendant que la moitié de mes lecteurices en étaient encore au premier tome d’Harry Potter ou adhéraient à la LCR (vous vous souvenez de la LCR ?) et s’intéressaient peu au sujet, plus motivéEs par des conquêtes sociales du côté de l’emploi.

Servir de prétexte à la publication de tant de diatribes (contre de rares réponses), parfois produites pour d’autres occasions… voilà qui m’a soufflée, au point de ne pas pouvoir répondre favorablement à l’invitation qui m’était faite IRL d’en discuter. C’est que la blogueuse fatigue… de paroles masculines ultra-assertives, qui se vautrent dans l’abstraction et la macro, mais aussi du manque d’empathie quand il est question de souffrance, la mienne après dix ans de chômage dans une société individualiste ou celle d’autres femmes que je citais précédemment : il s’agissait d’Andrea Dworkin, de Mademoiselle ou d’une anarcha-féministe confrontée aux viols en milieu squat, toutes les trois faisant justement état... de cette mâle indifférence à la violence de genre. Mais il serait réducteur d’analyser cette mésaventure au seul prisme du genre...

Roland Barthes fait part dans Mythologies de son étonnement devant le fait suivant : les magazines populaires féminins des années 1950 proposent des recettes de cuisine sophistiquées, tandis qu’Elle, plus bourgeois, apprend à ses lectrices à cuisiner de revigorants pots au feu… L’énigme est résolue au cours de l’article. Les recettes des magazines bourgeois ont une intention tout à fait pratique, tandis que celles de ses concurrents pour pauvres sont là pour le plaisir des yeux et de la rêverie. Voilà à quoi me fait penser le débat actuel autour d’une mesure révolutionnaire à l’issue de quatorze ans de casse sociale.

Je comprends (enfin, je ne peux qu’accepter) qu’on ne se privera pas de rêver à un mille-feuilles de foie gras poêlé, version idées politiques, à la seule mention des possibilités d’exclusion des personnes (pauvres, femmes, idéalistes) qui profiteraient du revenu garanti pour déserter un champ important des rapports sociaux. Je comprends qu’on veuille éviter de me voir cracher entre la pâte croustillante et le délicieux organe malade du volatile et que c’est la cause du silence que je note, de l’incapacité à en discuter. Un silence embarrassé puis bavard et agressif quand je le fais apparaître. Mais enfin, est-ce comme cela qu’on avance, à coups de doxa solutionniste ? Et les forums des blogs de meufs sont-ils obligés de devenir des déversoirs pour usagers masculins ?