La Tentation écofasciste

Tentation_ecofasciste.jpg, nov. 2023Pierre Madelin, La Tentation écofasciste. Écologie et extrême droite, Écosociété, 2023, 272 pages, 18 €

Après deux ouvrages consacrés à l’écologie politique (Après le capitalisme. Essai d’écologie politique) et à une de ses branches parmi les plus intrigantes ou questionnables (Faut-il en finir avec la civilisation ? Primitivisme et effondrement), le philosophe Pierre Madelin a choisi d’interroger l’écofascisme, mis sur le devant de la scène en 2019 par deux meurtres de masse, à Christchurch en Nouvelle-Zélande et Houston au Texas, justifiés par les discours écofascistes de leurs auteurs. Son ouvrage commence par une recherche de définition de ce qu’est l’écofascisme. Plus souvent insulte qu’argumentaire étayé, l’accusation d’écofascisme n’est pas plus claire que celle de fascisme. Les discours dominants assimilent l’écofascisme avec toute critique de la modernité et de l’industrialisme. Les écologistes, d’EELV aux sphères anti-indus et radicales, seraient donc des écofascistes en puissance, foulant aux pieds l’héritage monolithique des Lumières et son universalisme éclairé (pas si simple). Leur attachement aux notions d’autonomie et de liberté est évacué, pendant que leur discours sur les limites écosystémiques est assimilé à l’acceptation des diktat de la nature. Les écologistes, au premier rang desquels Bernard Charbonneau et André Gorz, ont pour leur part appelé écofascisme la tentation de régler les problèmes d’accès à des ressources naturelles devenues plus rares par un contrôle bureaucratique et un partage autoritaire. Enfin, une dernière définition de l’écofascisme tient à certaines pensées écocentriques, accusées de mépriser la vie humaine.

Après ce premier tour d’horizon, l’auteur va chercher des exemples historiques d’écofascisme en remontant à la source des régimes nazi, fasciste italien et vichyste (même si celui-ci n’est pas fasciste à proprement parler). Les trois régimes ont valorisé le rapport du peuple à sa terre (qui « ne ment pas » selon le fameux discours de Pétain écrit par Emmanuel Berl en 1940), notamment à travers l’agriculture, par opposition au nomadisme et à un cosmopolitisme métropolitain. Les nazis ont la particularité d’avoir édicté en 1935 un arsenal de lois de conservation du milieu naturel, les premières dans l’histoire contemporaine. Les nazis étaient-ils donc écolos ? Madelin, s’appuyant entre autres sur l’historien Johann Chapoutot, montre que cet engagement conservationniste est resté lettre morte pendant que le régime s’engageait l’année suivante dans une « bataille pour la production » à base d’assèchement des zones humides à fins agricoles, d’excavation de montagnes et de concentration des populations laborieuses dans les villes, une politique extrêmement productiviste, défavorable à la protection du milieu et à sa jouissance par l’âme allemande. Derrière la Natur encensée par les nazis, il faut entendre un milieu fortement anthropisé, en co-évolution avec le peuple qui le cultive… y compris d’une manière écologiquement insoutenable. Les régimes fasciste italien et pétainiste n’ont guère été différents et l’auteur note, à la suite des historien·nes Christophe Bonneuil et Margot Lyautey, que la politique agrarienne de Vichy, loin d’être purement réactionnaire, a posé les bases de la modernisation agricole de la France, bien loin des principes de l’agroécologie.

Le chapitre suivant interroge un écofascisme à la française, celui défendu par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite, mouvement d’extrême droite très opposé au judéo-christianisme et aux principes universels. L’auteur, plutôt que de supposer par facilité que la Nouvelle Droite n’est pas des nôtres donc pas écologiste, prend au sérieux l’engagement de leurs auteurs, pas plus récent que la conversion de nombreux marxistes à l’écologisme dans les années 1960 ou 1970. La Nouvelle Droite et d’autres ont renouvelé le racisme vieille France, celui-ci n’est plus fondé sur la nature mais sur la culture, il n’affiche plus des hiérarchies mais une impossible coexistence sur le même sol entre communautés qui ne dialogueront pas mieux qu’en étant chacune chez elle, dans son biotope à soi. C’est le discours que Le Pen ou Zemmour servent désormais, ne parlant plus de race supérieure mais de civilisation. Madelin accorde une place importante à la pensée démographique de l’écofascisme, en lien avec le localisme, et un peu moins aux questions de liberté, autonomie et émancipation, ni au sens de la notion de limites (limites écologiques, auto-limitation) qui sont traités plus rapidement. La Nouvelle Droite et les mouvements qu’elle inspire sont de fait très occupés par les questions démographiques et migratoires, jusqu’à la mauvaise foi. Madelin cite des écrits qui listent les problèmes écologiques qu’entraîne la migration vers des pays riches de populations pauvres (à vrai dire émergentes car les plus pauvres se réfugient au plus près, pas dans les pays du Nord) : en venant en Europe, elles vont entretenir par des séjours au pays réguliers un trafic aérien bien moins légitime que le tourisme des Blanc·hes des classes qui ont des surplus à dépenser et d’autre part, de manière moins anecdotique, leur impact écologique rejoindra le nôtre et deviendra ainsi inacceptable (alors que celui des populations européennes d’Europe et d’Amérique du Nord, lui, ne peut au fond être remis en cause).

Après ce chapitre important et passionnant, dont je ne reprends que les gros traits, sur l’écologisation du fascisme français, Madelin aborde la question de la fascisation de l’écologie nord-américaine, à savoir d’écologistes scientifiques ou d’écrivains écocentriques, tenants d’une écologie profonde ou viscéralement attachés à la wilderness, comme l’écrivain Edward Abbey. Les derniers ouvrages de l’auteur du Gang de la clef à molette, disponibles en poche chez Gallmeister, contiennent ainsi quelques pépites racistes et anti-immigrationnistes qui pourront décevoir celles et ceux qui n’avaient pas encore suspecté derrière le traitement des femmes dans son œuvre un grand mépris pour l’autre. Madelin connaît bien ces auteurs, qu’il a pour une part traduits. La défense des espaces sauvages nord-américains est historiquement un phénomène très blanc. Il la montre également raciste et prompte à blâmer l’immigration pour les atteintes dont ces espaces font l’objet, aux dépens d’autres questions comme le train de vie états-unien, le complexe militaro-industriel et d’autres qui étaient à l’agenda écologiste et contre-culturel. Le chapitre commence avec la lutte, de nos jours, d’un professeur de philosophie de l’environnement contre un barrage destiné à alimenter en eau une ville en croissance, croissance que celui-ci choisit de mettre sur le seul compte de l’immigration, simplifiant à l’extrême le monde dans lequel il habite. L’essentiel de ce chapitre tient donc aux discussions autour de la question démographique depuis l’après guerre et particulièrement dans les années 1960 et 1970, en lien avec les questions migratoires. La transition démographique ayant alors eu lieu dans les pays du Nord, les inquiétudes des écologistes se concentrent sur les populations du Sud et sur leur possible déversement sur les pays riches. Madelin mentionne les débats sur la « capacité de charge » d’un milieu et le néo-malthusianisme de ces auteurs, comme Paul Ehrlich, qui publia avec Anne Ehrlich (une des seules femmes citées) un ouvrage traduit en français sous le titre La Bombe P (The Population Bomb dans l'édition originale). Ehrlich fut partisan d’un contrôle autoritaire des naissances dans le Sud global mais s’engagea aussi contre le racisme, en particulier le racisme environnemental (disposition qui consiste à laisser des populations racisées et pauvres occuper des milieux toxiques). Même si Madelin met en lumière des caractères fascisants de cette nébuleuse complexe, il note des engagements courageux contre le racisme et l’esclavagisme (Henry Thoreau) ou le nazisme (Arne Naess) qui ne permettent en aucun cas de juger, comme certains intellectuels médiatiques ne s’en privent pas, que la défense du milieu soit en soi fasciste.

De la Nouvelle Droite à Christchurch, le prisme démographique des écofascistes se concrétise en un refus des migrations, une préconisation des stérilisations forcées des populations jugées à un titre ou un autre moins valables que d’autres, voire leur élimination physique, avec toujours un deux poids, deux mesures eugéniste, raciste ou nationalise. Pierre Madelin rend compte d’un débat dans lequel les questions démographiques balaient toutes les autres aux yeux des écofascistes ou bien sont purement niées par la gauche. Il les prend au sérieux et souhaite faire entrer cette question dans l’équation écologiste, rappelant qu’il n’y a aucune raison qu’une décroissance démographique appelle les traitements racistes et inhumains qu’il décrit longuement dans son ouvrage. Le premier néo-malthusianisme a été un mouvement émancipateur, féministe et anti-militariste, appelant à la « grève des ventres » (ouvrage de Francis Ronsin en 1980) pour n’engraisser ni le capital ni les États. Dans les années 1977, l’écrivaine Françoise d’Eaubonne condamnait comme un « lapinisme phallocratique » le natalisme associé à la puissance économique ou militaire. L’exemple nazi montre justement un régime eugéniste qui condamne à dépérir personnes handicapées ou psychiatrisées, qui fait la guerre pour conquérir un « espace vital » (Lebensraum se traduit également par biotope) mais encourage par ailleurs une très forte natalité (les familles aryennes faisant jusqu’à dix enfants verront le petit dernier appelé Adolf et son éducation prise en charge par l’État).

Dans un dernier chapitre, l’auteur pose la question des chemins possibles. Celui d’une écologie post-capitaliste lui semble aussi désirable que sa perspective est lointaine. Il en décrit trois autres : capitalisme vert, carbofascisme et écofascisme. La première est la seule porte de sortie de la sociale-démocratie mais hélas aucun découplage d’ampleur n’est en vue entre croissance économique et destruction du milieu. L’impasse actuelle du capitalisme, aujourd’hui économique et bien près d’être également écologique, pourrait faire glisser les gouvernements libéraux de capitalisme vert en carbofascisme, une fuite en avant productiviste décomplexée (autour de nous les deux options sont prises en même temps) qui compense son manque de légitimité en blâmant certains groupes sociaux (migrant·es, fraudeurs de la CAF, chômeuses qui n’en veulent pas, wokistes et islamo-gauchistes, lycéennes en abaya, etc.) pour faire oublier son incapacité à sauvegarder les conditions de vie du plus grand nombre. Confronté aux limites écologiques, ce carbofascisme pourrait laisser le marché organiser la pénurie ou bien se muer ponctuellement en écofascisme, les deux faisant le sacrifice des parts les plus vulnérables de la population. Comme le revers de la même médaille.

Sur un tel sujet, qui fait se rejoindre nos deux plus grandes angoisses (crise écologique et montée du fascisme), Pierre Madelin n’offre pas un livre tout à fait glauque. Il est riche et rigoureux, jamais verbeux et il traite son propos de manière très concrète, ce qui en fait une lecture abordable que je conseille ici.

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