Certes les sociétés industrielles ne sont pas favorables à l'épanouissement des personnes : la vie contemporaine est une suite de frustrations dues à la confrontation avec des machines humaines ou électroniques, de rencontres sous le seul signe de la contrainte, elle met à mal la vie intérieure (on passe de l'omniprésence de l'image d'autres, inconnu-e-s mais fameux/ses, à la nécessité de gérer son image à soi) et distribue le temps libre au compte-gouttes. Il est compréhensible qu'on tente ainsi de lutter contre le désastre ambiant en travaillant sur soi. Peut-être que cela mènera à déplacer sa vie à la campagne, y créer des liens plus solides, s'ouvrir sur les problèmes de voisinage et créer, là-bas, des alternatives au système. Peut-être que cela mènera à trouver les ressources pour dire non à cette vie-ci et à créer ailleurs des mini-sociétés inclusives : des communautés politiques. Peut-être, qui sait ?

Mais plus probablement il s'agira d'un sauvetage solitaire, réservé à soi et à ses proches sur des bases affinitaires (si c'est pour inviter ses potes, ça existe déjà, ça s'appelle la vie sociale et les milieux de droite pratiquent aussi bien volontiers). Pas question de retourner aux sociétés traditionnelles et à l'obligation de se fader ses voisin-e-s, d'autres générations, d'autres milieux sociaux, des potes qui ne vont pas bien, et de négocier sa vie dans des familles ou des groupes humains trop larges. Plus probablement encore, il s'agira d'un apprentissage du faire avec. En rentrant du boulot, faire quelques étirements qui remettront le dos en place, prendre un peu de temps pour méditer et hop, la force de travail pourra repartir pour un tour.

Il y a sûrement du réconfort à trouver dans des démarches très personnelles, mais quid des raisons collectives qui nous mettent dans ces états ? D'autres s'y frotteront, s'y brûleront pendant que quelques-un-e-s auront eu des ressources pour aller se réfugier dans des soins plus ou moins coûteux. A moi dont la famille a légué un héritage plutôt rationaliste et confiant dans le fait que les institutions de la République font pour le mieux, il a été offert la psychothérapie remboursée par la Sécu. Toutes mes difficultés ont été expliquées par une cause unique : moi. Le marché du travail m'explique en continu que je ne vaux rien ? Parlons plutôt de vous. Je traîne dans des milieux consuméristes, où les gens se prennent et se jettent comme des kleenex, et me voilà en boule toute froissée ? Parlons plutôt de vous. Je me sens mal à l'aise avec la définition de la féminité qui est donnée par mon entourage et reprise avec tellement d'autorité par la psy ? Parlons plutôt de vous. C'est vous le problème, c'est à vous de vous adapter. Autant dire que vous voilà chargé-e en sortant d'une pression supplémentaire. Malheur et celles et ceux qui échoueront.

L'ordre du monde ne changera pas, en attendant on devrait investir l'intime pour vivre mieux ? C'est à supposer que nous ne fassions que subir l'ordre du monde. Je tiens pour ma part que nous contribuons, avec nos modestes moyens, à le faire exister. Les comportements que j'ai observés en milieu militant (enfin, dans mon milieu militant, écolo et un brin libéral-libertaire, rappelez-vous : le militantisme au plus près des besoins de chacun-e, le déni des inégalités sociales et des relations de pouvoir, l'exploitation des bonnes volontés féminines, etc.) font état de l'envahissement de tous les psychismes par un sens de l'intérêt bien compris et l'incapacité à mettre l'intérêt collectif au-dessus du sien. Pour créer du collectif, il faut que les désirs convergent – par la magie ou par l'exploitation des meilleures volontés. Et tout ce qu'on y fait, c'est d'en travailler les violences trop visibles : sexisme des propos, violence verbale, procédures de décisions autoritaires, etc. On fait des ateliers pour fonctionner mieux, c'est déjà ça.

Alors, sophro ou reiki ? J'ai cédé sur le yoga, c'était à prix libre et j'avais trop mal au dos. Mais comme j'ai du mal à croire que ça puisse aller vraiment mieux un jour et que je ne suis pas disposée à y consacrer tout mon fric (1), je me trouve plus utile en symptôme, bien trop sensible à l'indécence feutrée des plus belles initiatives militantes. Peut-être que certaines des personnes qui arrivent à voir le monde avec lucidité sont heureuses, mais pour ma part je n'aurais jamais discerné la violence de nombre de fonctionnements si je ne me les étais pas pris en pleine gueule. Pensant récemment à l'un des embranchements de ma vie, où un malentendu m'a privée de la première porte de sortie qui m'était offerte en sept ans, les semaines suivantes consacrant le début de mon délitement, le regret m'a donné envie de hurler. Et puis je me suis rappelé que c'est après ça – avec le chômage qui continue, l'exploitation de ma disponibilité par un groupe de militants – que j'ai commencé à produire des textes sur l'indécence du milieu qui est le mien. Avant, c'était la faute aux autres (le capitalisme, les beaufs, les riches), avant c'était simple, avant c'était bête.

Tant que mes paroles portent encore, rendent service à d'autres pour leur faire apparaître certains traits du monde où elles et ils vivent... c'est un mal pour un bien. (Mais le plus dur est de constater que l'échange est à sens unique et que si peu des abonnements à L'An 02, la revue que j'anime et dont l'abo annuel ne coûte que dix euros, viennent de ce blog malgré sa fréquentation.)


(1) La thérapie de base coûtait la bagatelle d'un tiers de mon alloc chez la dernière psy qui m'a finalement envoyée voir ailleurs, faire « je sais pas, moi, des thérapies alternatives ». J'espère qu'elle est allée faire son marché à Alternatiba.