On rappelle souvent que notre modernité nous a libéré-e-s d’une organisation sociale qui plaçait chacun-e sur une échelle hiérarchique, avec peu ou pas de possibilités de mouvement. Il faut rajouter combien la langue témoigne des valeurs d’égalité que l’on a intégrées à l’occasion. Je faisais remarquer dans un billet sur la possibilité de rendre plus visible le féminin dans notre langue qu’il aurait été incongru au XVIIIe siècle d’appeler un paysan « monsieur »… forme ramassée de « monseigneur », après tout. Un paysan s’appelait par son prénom, et un serviteur par son lieu d’origine (parce que son accent picard ou normand était moins facile à oublier que son prénom). Du « monsieur, madame » accordé à tout le monde (sauf exceptions, qui vont de « mademoiselle » à la brutalité policière), on est aussi passé aux collectifs horizontaux des organisations les plus progressistes, qui affichent une absence de hiérarchie qui se concrétise, bien évidemment, dans le tutoiement. Voire la commensalité, le rapprochement des corps (la bise !) et autres manques de distance. On se frotte entre égaux/ales, vive notre nouvel ethos libéral. Sauf que… les rapports de pouvoir n’en ont pas pour autant disparu, et ce n’est pas parce que vous tutoyez votre patron qu’il va partager ses bénefs avec vous.

Rendre invisibles les dominations

Je me souviens d’avoir intégré à 25 ans, encore étudiante et adhérente d’un mouvement de jeunesse, un collectif d’universitaires que j’avais envie de vouvoyer. Mais nous avions une fiction de démocratie interne à entretenir, aussi tutoyais-je des maîtres de conférence (et un malheureux ATER qui dix ans plus tard squattait le même poste sans avoir fini sa thèse, nuance hiérarchique qui m’échappait) qu’à l’université j’étais habituée à traiter plus de respect. Même chose concernant l’organisation du travail, j’étais invitée, au-delà des corrections de langue et typo que j’étais disposée à faire (je rappelle que c’est ma compétence initiale), à donner mon avis sur des sujets que je découvrais. Mais qu’importe, puisque mon avis ne compterait jamais vraiment.

C’est cette hypocrisie sur laquelle je voudrais aujourd’hui mettre le doigt, en reprenant des chemins déjà empruntés ici. Parce que derrière l’illusion que nous entretenons, et spécialement dans le milieu militant marqué à gauche, d’avoir achevé une plus grande égalité que dans toute autre société avant la nôtre, demeure une grande violence dans les rapports sociaux. Et le déni des relations de pouvoir, de contrainte, d’intimidation qui ont cours aussi dans notre monde merveilleux de « gens bien » (les autres sont des raclures de droite ou dépolitisées) interdit d’assumer les responsabilités qui vont avec.

Il y a quelques mois une amie m’a conseillé d’« arrêter de [m]’engueuler avec tout le monde » et j’ai brossé une petite liste pour voir qui était ce mystérieux « tout le monde ». Tout le monde, ce n’était pas les personnes assumant sur moi leur autorité, puisque quand les choses sont claires je sais me tenir aussi bien que vous (1). Tout le monde, ce n’était pas mes ami-e-s bienveillant-e-s, qui en ont pourtant vu passer des pas agréables. Tout le monde, c’était en majorité des hommes du côté du manche, possédant une expertise ou un statut social plus élevé que le mien, prétendant qu’existait entre nous une égalité de conditions. Évidemment qu’on se tutoyait. Quelle générosité, et que j’imagine flatteuse pour moi, mais dommage qu’il faille la payer si cher. Car sous le vernis égalitaire, la liberté individuelle et la tentation de jouir de sa position de pouvoir demeurent. Il reste permis d’exiger soudainement un respect tout hiérarchique ou le droit de se servir du paillasson que sont les faibles, au fond. Inutile de dire que c’est le moment où le tutoiement, les blagues, les tapes dans le dos, les « ici tout le monde fait de tout », les « c’est un collectif démocratique » restent en travers de la gorge de la femelle au chômage de longue durée (2). C’est le moment où elle s’engueule avec tout le monde dans une bien moche ingratitude. Finalement, j’aurais préféré que nous gardassions nos distances.

Sans sombrer dans la réaction ou dans l’admiration éperdue (et souvent très ignorante) pour les sociétés traditionnelles, qui assument pour la plupart des inégalités bien réelles, il nous faudrait développer un peu plus d’esprit critique face à la modernité libérale qui est le régime de pensée et de rapport à autrui sous lequel nous vivons. Ici, les signes ostensibles d’égalité. De plus en plus illusoires, de toute façon, car les inégalités sociales dont nous avons cru nous débarrasser nous reviennent depuis quarante ans, et encore plus ces dernières années, en pleine gueule. Même quand on le tutoie, on n’est le copain du chef que quand on le tutoie depuis le sommet du tas de fumier d’à côté.

1. J’ai fait quatorze mois de stages, y compris sous les ordres d’un diplomate. Contrairement à mes ami-e-s fonctionnaires qui n’ont jamais connu que le statut de membre junior de l’équipe, je connais tout le sens de l’expression « se faire traiter comme de la merde ».

2. Inégalités de genre et socio-économiques se croisent. On trouvera des échos avec mon billet sur les deux galanteries.