Qui doit passer devant dans les escaliers ? On voit ici deux visions de la galanterie qui s'affrontent. L'une d'elles considère (à tort ou à raison, là n'est pas la question, on le verra) que les femmes sont plus vulnérables que les hommes, et demande à ces derniers de leur porter assistance. L'autre postule que les femmes sont plus vulnérables... au regard porté sur elles par le sexe opposé et propose de les en protéger. Celle-ci prend acte d'une vulnérabilité et organise la vie sociale autour d'elle, tandis que l'autre la construit (ici ex nihilo, ailleurs elle est systématisée), dans les représentations et dans les faits. Car non seulement nous les femmes n'avons aucune aptitude particulière à nous étaler par terre, mais même supposer que nous pourrions le faire pourrait nous perturber et faire se réaliser la prophétie. C'est tout le propos de l'expérience relayée sur le blog Crêpe Georgette, qui consacre à la galanterie un billet (lequel stimule ma réflexion, ce n'est pas la première fois) : des femmes soumises à un comportement sexiste bienveillant réussissent moins bien les tests qu'on leur propose que si on avait eu envers elle un comportement neutre ou même sexiste malveillant. L'insécurité est extrême quand la bienveillance cache (mal) le sexisme.

La galanterie répond-elle à des besoins ?

Sexisme, le mot est lâché et offensera les bonnes âmes qui persistent à penser que leurs faveurs s'inscrivent dans le champ de l'action positive en faveur des plus fragiles, et qu'elles sont justifiées dans les faits. Dans les faits, j'ai vu indifféremment des hommes versés dans la mécanique ou aussi ignorants que moi me proposer de l'aide quand ma 2CV est tombée en panne dans un festival, ou aider (parfois sans attendre leur consentement) indifféremment des femmes petites qui n'y arrivaient pas et grandes qui n'avaient besoin de personne à poser un sac sur la tablette du haut dans un compartiment. Dans les faits, les faits ne justifient rien : la galanterie n'a rien à voir avec un besoin, exprimé ou tu. Au contraire, ce qui est perçu comme un don désintéressé a de nombreuses gratifications : le plaisir de se sentir compétent, important, irremplaçable (supérieur ?) alors qu'on n'a même jamais conduit de 2CV ; le plaisir de se faire remercier, d'initier une relation sur le mode de la reconnaissance et de la dépendance non-réciproque.

Les gratifications du galant

Car la galanterie s'inscrit entre autres dans un continuum qui va jusqu'à la séduction et l'agression. Ici on me dira que je pousse le bouchon un peu loin, et que l'insistance à accompagner chez elle une très jeune femme qui sans ça, lui disait-on, risquait de se faire violer et a dû réitérer trois fois son non et le faire soutenir par d'autres n'était ni une agression en soi ni une prémisse d'agression. Vraiment ? Et si vous demandiez leur avis aux femmes qui subissent ce genre de sollicitation, avant de décider qu'elle est agréable ? Dans les faits, les seules variables que je constate dans les cas de galanterie sont le degré de sexisme de la société (on peut difficilement prendre le train en Pologne sans y être confrontée) et l'attrait physique des femmes sujettes aux empressements masculins. Oui, on peut être une femme et voir une porte se refermer sur soi...

Et il est un domaine dans lequel les femmes ont besoin d'"aide" et n'en reçoivent pas. On appelle ça les tâches ménagères, toujours assumées de manière inéquitable dans les couples hétérosexuels, même quand le conjoint est au chômage (voir l'enquête emploi du temps de l'INSEE). Si les tâches ménagères étaient des sacs de voyage, les gares seraient encombrées d'hommes suivis de femmes sherpas lourdement chargées. Et j'en profite pour rappeler qu'à la maison les femmes non pas besoin d'aide mais d'équité.

Le pouvoir et ses responsabilités

On pourrait peut-être faire la part entre cette galanterie intéressée, prédatrice, empressée à recevoir des gratifications diverses, et une galanterie conservatrice, pour qui les privilèges de la masculinité donnent aussi des devoirs et pour qui la vulnérabilité (sinon biologique, du moins sociale) oblige. Cette galanterie-là suppose encore que c'est à la femme de prendre l'initiative dans un échange de salutations, et d'initier à sa volonté une bise ou un serrement de main. Vu les quelques échos que j'entends sur les forums d'hommes proféministes ou non qui disent apprécier l'échange sensuel de la bise, alors que les femmes disent avant tout autre chose leur gêne à se le voir imposer par des inconnus ou des personnes peu proches (1), ce qui peut apparaître comme une règle arbitraire prend tout son sens. Ce sont elles qui ont besoin d'un avantage. À choisir, c'est donc cette galanterie, qui assume devoir faire preuve d'un peu de responsabilité et d'attention aux besoins des plus faibles, qui me choque le moins. Ici le patriarcat, dans sa grande mansuétude, pose des limites à sa violence. Mais il ne propose que de l'encadrer, et pas d'en finir avec cette représentation sociale de deux sexes irrémédiablement différents (2), spécialisés et partant hiérarchisés.

Merci à Crêpe Georgette et à son forum où il y a à boire et à manger, mais auquel je dois l'idée de rappeler face à la galanterie l'"aide" dont bénéficient peu les femmes à la maison.

"Si un homme qui s’efface devant moi à la porte du bureau n’est pas gêné de gagner 25 % de plus que moi pour le même travail (c’est la moyenne en France), sa galanterie me coûte trop cher." Florence Montreynaud sur la galanterie.

(1) Ce qui signifie deux choses, d'abord que les femmes (celles qui s'expriment) se font couramment imposer des échanges intimes, ensuite qu'elles les trouvent déplaisants.

(2) Alors que la variabilité interpersonnelle est toujours plus élevée que les conclusions générales qu'on se permet de tirer sur les sexes : par exemple il y a une plus grande différence de taille constatable entre les femmes qu'entre la moyenne des femmes et la moyenne des hommes... oui, je sais, la moyenne servant à niveler, voilà une vérité de Lapalisse, mais c'est de cette moyenne qu'on tire nombre de discours essentialistes et anti-féministes.