Mais j'avoue qu'en tant que correctrice de L'An 02 (où nous avons eu cette discussion et choisi d'adopter cette manière d'écrire, avec des points plus élégants que les tirets), il m'arrive de faire l'impasse sur certaines féminisations, qui sont trop lourdes ou inélégantes. Je comprends donc tout à fait les critiques qui portent sur cet aspect-là d'une pratique qui est néanmoins assez courante dans le monde militant, féministe, écolo, désireux de faire avancer l'égalité femmes-hommes. En revanche, la décrire comme « frisant le ridicule », ça mérite une réponse.

Même si nous sommes habituées, quand on y pense c'est un peu humiliant d'être systématiquement invisibilisées. Je me souviens par exemple d'une annonce pour motiver l'abonnement à un hebdo de gauche qui disait « Abonnez-vous, abonnez votre femme, votre maîtresse et votre patron » (je cite de mémoire) et qui présumait que le lecteur de ces lignes serait un mâle hétéro, en couple plutôt deux fois qu'une, et salarié. Les chômeurs, les chômeuses, les célibataires, les gays et les femmes ne faisaient pas partie du tableau. Ils et elles forment une petite majorité numérique, il n'était pas bien malin de ne pas leur adresser la parole, et l'hebdo en question s'est cassé la gueule un peu après. Malgré le déplaisir que cela m'a causé, parce qu'il est toujours triste de voir finir une aventure éditoriale, je me demande depuis dans quelle minuscule part c'est parce que je n'ai pas été la seule à me sentir exclue et à ne plus avoir envie de l'acheter.

Invisible, c'est aussi le sort des assistants sociaux, des hommes de ménage, des hommes sages-femmes. Et des charpentières, des maçonnes et des ministres femmes il n'y a pas si longtemps (2). Si dans le premier cas la règle de prééminence grammaticale du masculin n'est pas en jeu, dans les deux il s'agit de présenter des réalités monolithiques, des stéréotypes de genre, à partir de situations qui sont une simple prédominance statistique de l'un ou l'autre genre dans le corps de métier. En ne permettant pas au langage de faire apparaître la variété des situations, et en parlant du corps des assistantes sociales ou des maçons, au mépris du fait que des hommes ou des femmes exercent également ce métier, on signifie que c'est un métier pour les femmes ou pour les hommes, et c'est ainsi, entre autres, que se reproduisent les normes de genre, ou assignations artificielles des personnes à des rôles sociaux sous prétexte de sexe biologique (pour le dire vite).

Et puis on a beau dire que le masculin l'emporte sur le féminin... en grammaire et que « rhôôô mais c'est qu'une règle », on a tou-te-s entendu les garçons les plus turbulents de la classe se réjouir bruyamment que même la maîtresse doive enseigner leur suprématie en classe de grand-mère. Faut-il rappeler que dans les écrits de l'administration le 1 masculin vient avant le 2 féminin, que cela justifie que la case homme soit systématiquement antéposée à la case femme (bien que F soit situé plus haut que H dans l'alphabet) ? Même les défenseurs/ses de l'égalité « hommes-femmes » conservent l'ordre dominant. Faut-il rappeler que si l'administration (encore elle !) propose des cases monsieur, madame ou mademoiselle, soit s'inquiète de la disponibilité matrimoniale des seules femmes, alors que les hommes ont tous le même titre, et ce n'est pas une coïncidence avec la question « madame ou mademoiselle ? », « vous habitez chez vos parents ? », « alors les filles, vous êtes toutes seules ? », « vous avez un copain ? » qui est parmi les deux premières (au mieux) qu'un inconnu vous pose. C'est que la disponibilité sexuelle des femmes est toujours une question, alors que celle des hommes n'en a jamais été une. Une fois noté à quel point le langage et la société sont interconnectées (hi, hi, voir note (1)), à quel point l'inertie de l'un-e justifie celle de l'autre pour se maintenir tel-le quelle, la question qui se pose, c'est : au nom de quoi peut-on plier la langue à ses objectifs politiques et la faire évoluer ?

Eh bien, première nouvelle, la langue n'est pas statique. Alors on peut râler sur ces malotru-e-s du Ve siècle qui à force de prononcer trop près du palais les k de caballus ou camera en ont fait des tch puis les ch de cheval et chambre. Ou sur ces salaud-e-s de courtisan-e-s à Versailles à cause desquel-le-s notre « r » roulé est devenu bêtement vélaire. Mais la langue est un processus dynamique. Elle évolue en fonction du moindre effort le plus souvent (comme dans un sms, mais les exigences de clarté équilibrent cette pente naturelle), en fonction de la mode, des événements et de la volonté politiques. Il est donc légitime qu'au moment où on cherche à faire aboutir, dans toutes ses dimensions, l'égalité entre femmes et hommes, on s'interroge aussi sur les inégalités qui sont charriées par la langue, et qu'on ait envie de les travailler.

« Mais qui êtes-vous donc pour vouloir influencer notre patrimoine commun ? » Tout le monde y travaille de son côté.
« Mais vous ne pouvez pas décréter ça ! » Ben non, mais je peux au moins utiliser ma liberté de locutrice.
« Mais c'est complètement artificiel, vous frisez le ridicule ! » En juillet 1789 ou dans les mois qui ont suivi (j'avoue mon ignorance), les révolutionnaires ont commencé à s'adresser les un-e-s aux autres avec l'apostrophe « citoyen-ne » et à se donner ce seul titre. Si ça, c'est pas ridicule, « citoyen Jean-François » et « citoyenne Amélie ». Vous vous imaginez refaire ça aujourd'hui ? C'est ridicule, totalement. Mais il se trouve que c'est la raison pour laquelle on dit aujourd'hui « monsieur » à un ouvrier sans pouffer. Ce qui aurait été le cas au XVIIIe (de pouffer), quand le rang social déterminait complètement la manière de s'adresser aux autres. Paysan-ne ou manœuvre ? Un prénom (d'où vient qu'entre les Vidal, les Guyot et les Martin, nous ayons pour la plupart des noms de famille basés sur des prénoms – masculins, patrilinéarité oblige). Bourgeois-es ? Un nom de famille et un titre modeste. Aristo ? Un titre pompeux, et pas vraiment de nom de famille. A l'époque, il eût été ridicule d'appeler « monsieur » un ouvrier, je le répète parce que c'est un tel acquis aujourd'hui qu'on a du mal à imaginer un monde où ce ne serait pas le cas.

Et malgré ce brillant exemple de volontarisme politique, au service d'une belle idée, aujourd'hui il faudrait accepter que la langue soit un boulet qui freine notre désir d'égalité, au motif que ça nous bouscule les yeux ou les oreilles ? Je ne nie pas que ça fasse un peu bizarre, mais vous permettrez de penser que ça vaut la peine...

(1) Vous aurez noté que je n'ai choisi ici ni le masculin de « rebutants » (un petit « e » l'emporte sur une invention), ni une féminisation en « rebutant-e-s », mais ce qu'on appelle la règle de proximité, qui détermine le genre grammatical de l'adjectif en fonction du nom le plus proche. C'est euphonique (ça sonne bien, peut-être ne l'aviez-vous pas remarqué, et si le nom masculin avait été placé plus loin c'est la règle classique qui vous aurait semblé sonner mal), c'est moins arbitraire et c'est politiquement correct... mais ça ne prend pas vraiment.
(2) Il a fallu attendre la fin des années 1990 pour voir imposer l'usage de « madame la ministre » (aux dépens de « madame le ministre »), avec une droite qui beuglait presque aussi fort qu'aujourd'hui, sans oser parler de renversement de l'ordre symbolique des choses, mais presque. Les Nouvelles News proposent un lien le rapport de l'époque sur la féminisation des noms de profession.