Les mots y sont versatiles (gigit signifie également dent et mordre, comme nombre de noms-verbes-adjectifs) ;

-composables (doktor gigit c’est le dentiste, matahari, l’œil du jour, c’est le soleil) ;

-ils ne connaissent aucune flexion, ni le pluriel qui est rare et figuré par un redoublement du nom (tuan tuan dan puan puan, par exemple, ce sont « messieurs et mesdames ») ;

-ni le genre grammatical, inconnu au bataillon et dont l’inexistence produit en anglais de savoureux malentendus… si on vous parle d’elle, ce peut très bien être un homme ;

-ni le cas, puisque saya peut être indifféremment je (nominatif), moi (datif), me (accusatif) ;

-il n’y a pas de temps ni de mode, le sens étant exprimé par le seul contexte (hier, déjà, volontiers, cet après-midi),

-et très peu de mots de liaison, pas d’articles et beaucoup d’élisions (pukul lima, c’est « (à) cinq (heures) tapantes ») ;

-la phonétique est simple (les consonnes sont très douces, il n’y a que cinq voyelles dont un /é/ muet qui rappellera quelque chose aux francophones) et l’orthographe régulière (la seule difficulté tenant à des consonnes finales qui ne se prononcent pas).

En revanche, des anthropologues ont noté l’existence d’un vocabulaire de 47 adjectifs différents dans seize dialectes pour exprimer les notions qui vont de tiède à bouillant, en passant par chaud. Non, ça c’est un stéréotype des discussions proto-linguistiques. Le lexique contient peu de nuances, c’est le contexte qui dit qu’une boisson est bouillante (panas) et une journée chaude (panas encore), et on utilise ensuite des gradations. « Aaaaah… panas, panas », c’est une plainte assez commune sur le temps qu’il fait.

Le malais s’approche aussi près que possible de la simplicité sans produire d’ambiguïté, et son apprentissage est un vrai plaisir. Alors que le polonais, non, ça ne le devient qu’au moment de commander des pierogi. Devant un énoncé écrit, je m’étonne toujours de la facilité avec laquelle tous les mots s’ordonnent (pukul lima, voir ci-dessus, ça pourrait aussi bien signifier « je tape cinq » mais il ne viendrait à l’idée de personne de comprendre ça), tandis que les phrases latines, reconnues pour leur logique implacable, me faisaient m’arracher les cheveux à la fac.

Le malais appartient à un groupe de langues qui va du malgache (Madagascar) au tagalog (Philippines) et, étant la langue d’un peuple marin (Orang Laut), il sert depuis longtemps de langue véhiculaire dans les ports d’un archipel plus grand que l’Europe. À son indépendance, l’Indonésie l’a adopté pour surmonter sa variété linguistique et avoir à sa disposition une langue nationale. Pourquoi ne ferions-nous pas de même ?

La réponse s’impose : les langues véhiculaires ne sont pas adoptées pour leur simplicité morphologique mais pour des raisons politiques et économiques. Et on les simplifie ensuite au besoin. L’anglais n’est d’ailleurs pas une langue simple : depuis mes premiers jeux de rôle à l’école (« I want to buy a pair of shoes ») il s’est passé bientôt trente ans et j’apprends encore. Les FrançaisES qui se félicitent de la facilité de l’anglais n’ont souvent pas saisi la difficulté phonétique que représentent ses voyelles longues ou brèves, ni les subtilités de son orthographe (il y a par exemple plus de manières d’écrire le son /f/ en anglais qu’en français, dont l’inénarrable « gh »). L’anglais ne doit sa domination linguistique qu’à l’hégémonie britannique du XVIIIe au XIXe et à son éclipse par les États-Unis. Question de, pardon pour le gros mot, pouvoir.

Ce rappel pour montrer à quel point nous avons tendance à naturaliser les réalités que nous observons, et à refuser les explications sociales. Attention, ceci est un nouveau billet de blog féministe.

J’ai observé un certain anti-sociologisme autour de moi : chacunE se flatte d’être unique, sans influence sociale, sans similarité autre que coïncidence avec d’autres. Moi qui ne sous-évalue pas la dimension collective de nos existences, je suis persuadée que ma pensée, développée peu à peu sur ce blog, tient non pas à une singularité essentielle mais à un parcours social de déclassement. Faites moisir la jeune diplômée dans dix ans de chômage et des structures sociales individualistes et publiez. Mais ce type d’explication semble faire offense : « Non, ce n’est pas parce que c’est la mode, c’est parce que j’aime bien. » Je trouve pour ma part que les raisons biologisantes sont humiliantes, de « T’as tes règles ? » à « Non mais tu comprends, L’Homme a besoin de répandre sa semence partout où il passe, tandis que La Femme a besoin d’agripper un protecteur pour sa progéniture » (et il me semble douteux que des individus de la même espèce aient des objectifs aussi contradictoires). Je ne compte plus ces propos simiesques où l’on s’évertue à faire état d’une nature humaine en allant chercher des preuves chez d’autres plantigrades et dans l’ignorance profonde d’éléments assez classiques d’histoire et d’anthropologie – deux disciplines qu’on peut ne pas avoir étudiées mais dont il est regrettable de tant ignorer.

« Non mais la nature humaine, de toute façon, c’est d’enculer les autres » : ici l’auteur nie l’existence de toute société qui ne fonctionnerait pas sur notre schéma individualiste et libéral. La circulation de dons, le sacrifice de soi à la famille ou à la communauté, le défaut d’agressivité et le respect de l’harmonie, tout un tas de valeurs que l’on observe dans des sociétés traditionnelles (1), lui sont étrangères au point qu’il en nie même l’existence. Un seul remède : la culture. Les films de Yasujiro Ozu, par exemple, rendent compte de la sujétion de l’individu au groupe dans la société japonaise jusqu’aux années 1960. Ceux d’Abbas Kiarostami, dans les années 1980, montrent une société où l’obéissance est très prisée. La société dans laquelle nous vivons n’est pas la quintessence de la nature humaine mais un modèle assez unique, marqué par l’organisation industrielle de la production, la prédominance de l’économie et un très grand individualisme. Elle produit des personnes qui, au-delà d’une certaine variabilité interpersonnelle, ont des qualités et des défauts différents de ceux que l’on peut observer ailleurs, nourris aux slogans de développement personnel (« Be yourself »). Et ça fait 150 ans qu’il y a des gens pour craindre que ça ne puisse pas durer, avec des mots qui restent encore aujourd’hui très convaincants (2). La bonne nouvelle, c’est que les êtres humains savent vivre autrement qu’en se marchant les uns sur les autres.

« Non mais La Femme est naturellement… » J’ai déjà raconté comment des stéréotypes biologisants (la libido irrépressible des hommes, par exemple) étaient des constructions sociales, dont on observait l’exact contraire dans d’autres sociétés, mais toujours justifié par la nature. C’est une question difficile, qu’il faudrait aborder avec précaution, mais je vais me contenter de critiquer les discours qui l’ont abusivement simplifiée. Quand les écolos font appel à la nature, on les entend rarement dire des choses plus intelligentes que les petits machos qui traînent sur les forums de blog féministe entre une tranche de sandwich au poulet industriel et une visite sur Meetic. Même essentialisation d’une réalité dont ils se moquent qu’elle soit discriminante. Quand on affirme que le sens des limites se perd car L’Homme est nié par l’existence de couples de femmes qui veulent une insémination artificielle sans devoir compter sur l’un d’entre eux pour faire grandir un enfant, on brosse l’équation masculin = autorité et féminin = soin. Non seulement cela conforte des rôles domestiques inégalitaires, où les femmes assurent 17h hebdomadaires supplémentaires de travail domestique (parce que le soin de tous les jours, c’est plus prenant qu’une engueulade de temps en temps). Mais en plus ça contribue à l’assignation des filles, à qui on explique qu’elles sont incapables de poser aucune limite, qu’elles doivent se faire marcher sur les pieds et se mettre au service des autres sous peine de se faire traiter d’hystériques, d’égoïstes ou de féministes (rayer la mention inutile). Ça leur interdit à terme d’être des êtres humains accomplis, capables de poser des limites aux intrusions des autres.

Les abus dont nous sommes victimes chaque jour, mes amies et moi, ça va de la réponse « non » sur tous les tons (de la drague de rue au milieu associatif, pour mon expérience) dont aucun ne marche tant qu’il n’est pas accompagné de violence, à l’impossibilité même d’articuler ce « non » tant que l’agression n’a pas poussé la femelle dans ses derniers retranchements. Pour ne rien dire de violences plus tangibles, sur lesquelles le témoignage des copines qui se frottent aux abus conjugaux m’intéresse.

Des prophéties auto-réalisatrices

On peut gloser sur le manque d’autorité « naturelle » des femmes, comme sur la simplicité de la langue anglaise et sur la centaine de mots pour décrire la neige dans les langues inuits. Mais ces discours sont en eux-mêmes un acte de cantonnement des femmes à des comportements auxquels les hommes ont un intérêt. Car cette négation de nos capacités à faire valoir nos intérêts et à poser nos limites (qu’est-ce d’autre que l’autorité ?) est un sérieux handicap. Que l’on dise à des filles qu’on les soumet à un test en maths pour vérifier qu’elles sont moins intelligentes que les garçons (3) et les voici qui échouent là où elles auraient brillé.

Mon anti-libéralisme s’accompagne du même intérêt que les écolos pour la notion de limite, ce n’est pas là que se situe le désaccord. Il tient à cela : dire que seuls les pères peuvent poser des limites, c’est criminel. C’est criminel parce que ça entretient la lesbophobie et la haine de soi chez des personnes plus vulnérables que les mâles sachants qui les accablent. C’est criminel parce que ça n’interroge pas la question de la paternité aujourd’hui et de ses usages masculininistes. C’est criminel parce que ça conforte les femmes dans leur place subalterne – et merci de ne pas citer avec force de loi le contre-exemple de la ou des femmes autour de vous qui ne cadre(nt) pas avec cette observation fréquente.

C’est criminel, et puis c’est bête, de présenter la famille Ricoré comme un universel humain. Certaines sociétés (dans le monde musulman) prohibent l’adoption, dans d’autres (Rome antique ou Bornéo) c’est un geste banal. Dans certains villages les femmes élèvent les enfants sans homme mais avec l’aide d’autres femmes… on appelle ça les villages de marins. La famille Ricoré, qui n’a ni voisinEs ni famille élargie, où maman rentre plus tôt du boulot pour s’occuper des gosses pendant que monsieur fait du présentéisme, ne date pas des Pierrafeu. C’est une réalité historique, déjà une rupture anthropologique productrice de mal-être. Elle n’est pas menacée par l’égalité politique entre femmes et hommes, homos et hétéros. Elle se menace très bien toute seule.

 

  1. Pas dans toutes, et ce sont des valeurs qui ne sont pas que réjouissantes.

  2. Aurélien Berlan, La Fabrique des derniers hommes, La Découverte, 2012.

  3. Elles ne doivent leur plus grand succès scolaire qu’à leur capacité à accepter les règles du jeu, amère revanche.