Égalité formelle vs. égalité réelle

L'égalité formelle dont on peut se flatter dans les régimes libéraux (dont la liberté d'expression, le droit de vote et l'égalité formelle sont les trois piliers) cache des inégalités de fait. Par exemples les classes les plus pauvres ont le même droit, mais votent moins que les classes moyennes et aisées. Les féministes connaissent bien ce biais, quand le club est formellement ouvert à tou-te-s mais que seuls des hommes, ou quasiment, y accèdent. Et derrière ce « l'égalité, vous l'avez déjà » qui est la rengaine anti-féministe la plus connue, on trouve malgré tout de nouveaux droits qui nous rapprochent de l'égalité. Certes le fait de pouvoir donner son nom de famille à son enfant ou de de ne pas devoir rappeler sa situation matrimoniale quand cette info n'est pas requise aussi des hommes (monsieur ou mondamoiseau ?), soit les avancées juridiques des dernières années, peuvent apparaître comme la queue de la comète, ils ne vont pas faire exploser le plafond de verre ou faire disparaître l'inégalité de rémunération (3). Mais enfin cela participe d'une lente érosion des symboles qui, en dépit de droits à peu près égaux, empêchent les femmes d'être de fait traitées à égalité avec les hommes.

Comment ne pas accéder à ses droits

On sait aujourd'hui combien la fraude aux prestations sociales représente moins que les prestations qui ne reviennent pas à celles et ceux qui y ont droit (4). Connaître ses droits, réunir toutes les pièces sans se laisser envahir par le découragement, effectuer les démarches enfin, est un véritable parcours du combattant. Que l'on soit illettré-e, démuni-e ou déprimé-e et l'on n'arrivera jamais à faire les démarches dont on a un besoin si hurlant sans l'aide d'un-e assistant-e social-e – et encore faudrait-il savoir où et à quel titre on peut obtenir ses services.
Titulaire des minima sociaux, je pourrais faire la liste des aides que je ne me suis pas mise en quatre pour obtenir : je n'ai par exemple plus de carte de train régionale depuis que j'ai loupé son renouvellement. On m'a donné la mauvaise enveloppe T à la gare, mes justificatifs se sont périmés le temps que ma demande me revienne, et j'ai perdu ensuite un papier indispensable. Ça n'a l'air de rien, de réunir quatre pièces justificatives et de remplir un formulaire, mais ce n'est pas évident pour tout le monde... et qu'une pièce se grippe, c'est toute la machine qui devient un monstre intimidant.
L'employée d'un bailleur social m'expliquait de la même manière qu'il faut suivre sa demande de logement social, relancer régulièrement, s'inquiéter de ce que son dossier est bien au-dessus de la pile, témoigner d'un peu d'intérêt, mener une démarche un peu pro-active, bon sang ! A ma question sur les similarités entre une demande de logement social et une recherche d'emploi, elle confirme que c'est un peu la même chose. Moi qui croyais exercer un droit, et qui en avais besoin justement car je suis au chômage et incapable de mener cette fameuse recherche « pro-active », je me retrouve privée de facto d'un droit que je pensais m'avoir été tout bêtement accordé : celui de déposer un dossier qui fera son chemin vers le haut de la pile.
Hélas, quand les interventions humaines s'en mêlent, ce ne sont pas forcément les personnes qui en ont le plus besoin qui bénéficient d'aide, ce sont les personnes qui sont le plus en mesure d'en demander. On peut croiser les doigts pour que ces personnes soient des mères célibataires pauvres vivant dans des logements insalubres, dont les gamin-e-s ont des bronchites qui durent chaque année six mois et qui sont assez remontées pour aller voir le bailleur. Ou bien des personnes dépressives, titulaires de l'AAH (alloc adulte handicapé-e), sans domicile fixe depuis des années et à deux doigts du pétage de câble. Il est aussi imaginable que les personnes qui demandent le plus d'aide disposent au contraire de tout le capital social, culturel et de santé qui leur permet de venir mettre leur dossier en haut de la pile. (Désolée pour les bisounours qui se seraient égaré-e-s sur ce blog.)

On donne à qui saurait prendre

Les institutions et leur fonctionnement « républicain », parce qu'il reste toujours un élément humain sensible, ne nous mettent pas à l'abri de ces manières de faire « naturelles ». L'éthologie nous apprend que... non, je n'ai rien lu sur les grands primates que j'aurais pu recycler ici, mais c'est toujours à eux que je pense quand j'observe les mêmes comportements dans la sphère privée. Comment celles et ceux à qui on donne le plus sont celles et ceux qui seraient capables de prendre. Comment, dans les groupes, chacun-e a des exigences individuelles à faire valoir, mais c'est toujours un certain type de personnes qui y arrive, en raison de leur force ou de leur acharnement, parce qu'elles sont moins sensibles que les autres à l'intérêt collectif. Dans ce cas, le groupe accorde des gratifications individuelles sur des critères qui vont à l'encontre de ses intérêts !
Je l'observe aussi bien dans mon comportement à moi, qui fais ici la morale : comme un gaz, j'abuse naturellement de la place que m'accordent mes amies les plus complaisantes, tandis que je suis tenue à distance par ceux et celles qui savent poser des limites, et que je me couche devant ceux qui savent m'intimider. Une conversation téléphonique, et leur raisons prévalent, il me faut bien une nuit pour retrouver le contact avec mes besoins et mes exigences. Comme si l'amitié n'empêchait pas les échanges d'être un rapport de forces, où le/la plus fort-e imposera ses besoins.

Certain-e-s ont plus besoin de coups de main que d'autres

Comment dans ce cas faire valoir ses droits, si chaque visite dans le bureau du patron se solde par des jambes flageolantes et un échec cuisant ? Si les réunions des groupes laissent de la même façon toute la place à l'intimidation ? Si chacun-e a en théorie le droit de l'ouvrir mais qu'il faut en plus des moyens pour le faire ? Il faut alors dépasser l'expression de droits universels pour envisager des aides ciblées. C'est ce que font les conseils généraux en créant des dispositifs qui aident les personnes les plus démunies à simplement demander les aides auxquelles elles ont droit (4). C'est ce que fait une institution pour les droits des femmes en menant campagne pour expliquer ce que serait de fait l'égalité femmes-hommes, ou en ouvrant des places d'hébergement pour les femmes battues (car qu'est-ce que le droit de ne pas être battue sans les moyens de quitter son conjoint, après qu'il a coupé un à un les liens qu'entretenait sa compagne avec ses ami-e-s et sa famille ?). Voilà qui répond, je l'espère, à la question « pourquoi n'y a-t-il pas de ministère en charge des droits des hommes ? » Parce que ceux-là ont besoin de moins de moyens pour être exercés.
Ainsi, on peut se complaire dans l'égalité formelle, comme quand des hommes décident, prenant acte pour leur part de l'égalité femmes-hommes, qu'il faut que le mouvement féministe agisse comme si cette égalité était déjà acquise, comme si femmes et hommes avaient la même position devant ces questions. Ou comme quand le monde militant n'interroge pas les inégalités sociales, puisque nous sommes égaux/ales, et individualise les questions économiques : à chacun-e de se débrouiller pour assurer sa participation, et tant pis si ce sera plus rude pour les pauvres de suivre. On peut se dire que la question est réglée par le droit, mais il faut comprendre que cette égalité formelle signifie peu de choses.
Certes, formaliser nos fonctionnements est une avancée pour policer les relations. Ce sont encore des féministes qui ont pris acte de la difficulté de prendre la parole en réunion quand c'est un trophée pour les plus grandes gueules et non un droit accordé à tou-te-s grâce à un tour de parole formel. Mais les personnes les plus réservées ne s'inscrivent pas sur ces listes, et il faut imaginer des procédures qui permettent à chacun-e d'avoir son mot à dire : discussions en plus petits groupes, distribution de la parole dans tout le cercle, encouragements délicats font partie des outils pour répartir plus équitablement l'accès à l'expression dans un groupe. Il y a donc trois manières de réguler nos relations : laisser faire la loi de la jungle, mettre en place une régulation formelle universelle, mener une action ciblée pour aider chacun-e à voir ses besoins respectés au même titre que ceux de tout le monde, grâce à la prise en compte de vulnérabilités ou de handicaps.

J'observe hélas que nous avons du mal à prendre acte des vulnérabilités quand nous ne faisons pas la différence entre l'acceptation, ou résignation des plus fragiles devant le sort qui leur est fait, et le consentement, qui est un véritable accord avec le fonctionnement du groupe (ou de la paire d'ami-e-s). Dire donc du silence des personnes vulnérables, ou de leur échec à faire valoir leurs droits ou leurs exigences, que « c'était leur choix » est bien l'abjection vers laquelle nous pousse le libéralisme, en postulant que l'égalité de droits suffit à rendre nulle la question des inégalités et de la domination qui s'ensuit. Car la liberté que cette idéologie se flatte d'accorder à tou-te-s n'est rien sans la possibilité d'en jouir de fait, si toute décence, toute bienveillance, toute empathie ont disparu derrière le paravent de l'existence de droits égaux. Il me semble donc déterminant, au-delà de l'existence de droits qui pourrait nous faire baisser la garde, d'en appeler à la décence de chacun-e en mettant mieux en lumière, même si tout cela semble évident et déjà bien connu, la manière dont nous nous faisons violence les un-e-s aux autres. Et même si moi, puisque la chaîne alimentaire existe bel et bien, je passe pour l'instant plus de temps à baver sur la détermination, si inatteignable pour moi, du solide Don Draper dans les négociations de Mad Men qu'à me contraindre à ne pas exercer le peu de pouvoir que je peux avoir...


(1) Il faut prendre la peine de reconnaître les contraintes qui pèsent sur le vote et les effets intrinsèquement anti-démocratiques de l'élection pour pouvoir dépasser l'apparent paradoxe.

(2) Ce qui arrive en cas de dysfonctionnement politique – qui semble avéré, mais c'est une autre histoire, racontée par Pierre Lascoumes.

(3) Les femmes gagnent 25 % de moins que les hommes, et à poste égal, 9 %, voir « Les inégalités de salaire hommes-femmes: état des lieux ».

(4) Lire à ce sujet « La face cachée de la fraude sociale », Philippe Warin, Le Monde diplomatique, juillet 2013.